TRIBUNE. "Nous savons ce que nous devons à #BalanceTonPorc" : des militantes féministes déplorent la condamnation de Sandra Muller pour diffamation

La journaliste, initiatrice de ce mot-clé emblématique, a été condamnée mercredi. Plusieurs militantes féministes redoutent que cette décision soit "dissuasive pour beaucoup d'autres femmes". 

Sandra Muller lors d\'une conférence de presse après sa condamnation pour diffamation, le 25 septembre 2019 à Paris. 
Sandra Muller lors d'une conférence de presse après sa condamnation pour diffamation, le 25 septembre 2019 à Paris.  (MAXPPP)

Plusieurs militantes fémininistes déplorent la condamnation pour diffamation, mercredi 25 septembre, de Sandra Muller, initiatrice du mot-clé emblématique #BalanceTonPorc sur les réseaux sociaux. La journaliste a été condamnée par le tribunal de Paris à payer 15 000 euros de dommages et intérêts au plaignant, Eric Brion, au titre du préjudice moral, et à verser 5 000 euros au titre des frais de justice. Elle a fait appel du jugement. Les signataires de cette tribune redoutent que cette décision soit "dissuasive pour beaucoup d'autres femmes". Elles s'expriment ici librement.


Nous, femmes et militantes contre le sexisme, nous savons aujourd'hui ce que nous devons à #BalanceTonPorc et à Sandra Muller, et nous lui exprimons toute notre solidarité à la suite du procès en diffamation que lui a intenté Eric Brion, lui infligeant une amende de 15 000 euros.

Le but d'une sanction aussi lourde est certainement de la rendre insoutenable à Mme Muller et dissuasive pour beaucoup d'autres femmes. C'est pourquoi nous avons décidé de prendre la parole.

Un environnement sexiste subi au quotidien

Toute la force et l'originalité de #BalanceTonPorc, #TimesUp et #MeToo a été d'étendre la question des violences contre les femmes à tous les comportements sexistes, à tout l'environnement sexiste qu'elles subissent au quotidien. Or, les comportements qui peuvent paraître les plus anodins, moins graves qu'un harcèlement sexuel ou qu'une agression, sont de fait les plus massifs, les plus répétitifs dans la vie des femmes.

Dans une enquête du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes (CSEP) de 2015, 80% des femmes déclaraient être régulièrement confrontées à des propos ou décisions sexistes au travail. C'est pour cette raison qu'elles ont été si nombreuses à exprimer leur colère, à mettre des tweets sur leur vécu et leurs expériences.

C'est ce qui a permis à la Mairie de Paris, par exemple, de distribuer des milliers de "violentomètres", un outil qui ne pointe pas du doigt seulement ce qui tombe sous le coup de la loi, mais aussi tous les comportements misogynes qui polluent la vie des femmes dès les premiers pas de leur socialisation ou de leur expérience de couple. On y lit "Il rabaisse tes opinions", "se moque de toi en public" ou encore "contrôle tes sorties" pour caractériser une relation violente, voire dangereuse, même si ce ne sont pas forcément des comportements passibles d'une peine.

La loi Schiappa a instauré en 2018 un "outrage sexiste" 

En 2017, ce qu'avait dénoncé Sandra Muller dans son tweet ne tombait pas sous le coup de la loi. Pas encore. Depuis, la loi Schiappa a instauré en 2018 un "outrage sexiste" passible d'une amende permettant à la société de condamner des tirades sexistes au-delà des comportements délictueux, comme le harcèlement. L'une des plus communément vécues par les femmes est l'intolérance de beaucoup d'hommes à leur "non". A leur "stop".

Qu'a dénoncé Sandra Muller dans son tweet ? Un homme qu'elle connaît l'aborde à une soirée. "Tu as des gros seins. Tu es mon type de femme", lui lance-t-il sans plus de façons. Elle lui fait clairement comprendre qu'elle n'est pas intéressée. De son propre aveu, Eric Brion est vexé. Il a bien compris le "stop" et il s'est permis de rajouter, revanchard : "Je vais te faire jouir toute la nuit." Cette tirade n'était plus dans l'intention de la convaincre, de la séduire, mais de se venger, d'exprimer qu'il n'acceptait pas son "NON".

A ceux qui pensent encore que ce serait plutôt des profils de "jeunes mecs peu éduqués" qui commettraient de telles grossièretés machistes à l’attention d’une passante qui les a éconduits, le cas Brion nous rappelle que, quel que soit le milieu, cette intolérance au "NON" des femmes concerne des hommes que la société considère plus respectueux, du fait de leur statut social, des barrières qu'elles sont en droit de poser. C'est d'ailleurs le premier intéressé qui en parle le mieux : "J'aurais pu nier les faits, comme beaucoup de gens ont pu le faire avant, parole contre parole. Mais j'ai choisi de reconnaître que j'avais tenu certains des propos qu'elle met dans ma bouche. […] et je n'en suis pas très fier : 'T'as de gros seins, tu es mon type de femme', j'ai dit ça à une soirée arrosée. […] J'ai été lourd, couillon, j'ai mal agi, je me suis excusé le lendemain, je me suis de nouveau excusé publiquement. […] Je regrette, j'ai réfléchi sur ce sujet, évidemment. Et j'invite tous les hommes, mais aussi les femmes, qui parfois peuvent agir comme cela, à réfléchir sur leurs relations avec l'autre."

Il a fait payer celle qui a pointé du doigt son comportementLes signataires de la tribune

Or comment inviter tous les hommes à réfléchir sur leurs relations avec l'autre, quand on traîne son accusatrice devant la justice ? Il s'est dit pas très fier de ce qu'il a fait, est-il fier aujourd'hui d'avoir fait néanmoins condamner Sandra Muller ?

Nous pensons sincèrement qu'Eric Brion aurait pu garder cette posture du mea culpa, d'un homme qui a le mérite de réfléchir sur son comportement, d'essayer d'évoluer, de se remettre en question. L'Histoire lui aurait gardé une place un peu plus glorieuse. Au lieu de cela, il a fait payer celle qui a pointé du doigt son comportement, qui a permis à des milliers de femmes de le faire au travers de #BalanceTonPorc. Il a reconnu les faits, mais n'a pas voulu s'en tenir là.

Ses avocats ont mis en exergue, pour motiver la diffamation, les tweets de Sandra Muller qui laisseraient entendre qu'elle l'accusait de harcèlement sexuel au travail. Or la scène ne s'est pas déroulée dans un cadre professionnel, et ils n'avaient pas de relations professionnelles. C'est pour cette raison qu'elle est condamnée. Pourtant, nous savons que dans les métiers des médias, entre autres, les femmes comme les hommes sont amenés à devoir fréquenter des soirées informelles, de networking, pour consolider leur réseau, que ce genre de comportements sexistes les fait fuir, les poussent à y renoncer, que cela a un impact direct sur l'évolution de leur carrière et sur les inégalités femmes-hommes. C'est ce phénomène si fréquent, du sexisme ordinaire, d'une discrimination qui ne dit pas son nom, que le mouvement #BalanceTonPorc a réussi à mettre dans le débat public pour faire évoluer les mentalités.

"Nous ne nous tairons pas"

Quel message cette décision envoie-t-elle aux millions de femmes en France et dans le monde qui subissent le sexisme et les violences sexuelles ? "Taisez-vous", "Vous avez raison d’avoir peur" ? Nous voulons dire ici : "Nous ne nous tairons pas." Nous voulons dire à toutes les autres : "Nous vous croyons, nous sommes à vos côtés."

Deux ans après #MeToo, #TimesUp et #BalanceTonPorc, les acquis sont là. Ils ont changé la société. Des milliers de jeunes filles et de femmes en parlent, écoutent des podcasts dédiés, affirment leur volonté de dénoncer au lieu de subir chacune dans son coin. On le doit à Sandra Muller, à Tarana Burke, à Alyssa Milano, à toutes les femmes qui ont osé dénoncer ces comportements avec force. Et oui, il arrive souvent que les mis en cause décident de porter plainte pour diffamation. L'affaire Denis Baupin, premier procès en diffamation jugé après #BalanceTonPorc, avait réussi à réhabiliter la parole des accusatrices. Ce n'est, hélas, pas le cas dans le procès de Sandra Muller. Mais grâce à elle, c'est le sexisme en soi qui est aujourd'hui en procès dans toute la société. Et nous la remercions pour cela.

Les signataires : 

Rebecca Amsellem, fondatrice de la newsletter Les Glorieuses, Fatima Benomar, membre du collectif #NousToutes, Alix Béranger, membre du groupe d'action féministe La Barbe, Chris Blache, cofondatrice de Genre et Ville, Anaïs Bourdet, fondatrice de Paye ta Shnek, Éloïse Bouton, fondatrice de Madame Rap, Claire Charlès, porte-parole des effronté-es, Caroline De Haas, membre du collectif #NousToutes, Héloïse Duché, co-fondatrice de #StopHarcelementDeRue, Sophia Hocini, membre de la commission nationale droits des femmes et féminisme du PCF, Stéphanie Lamy, cofondatrice du Collectif Abandon de Famille - Tolérance Zéro !, Annie Lahmer, conseillère régionale EELV, relaxée dans l'affaire Baupin, Ophélie Latil, fondatrice du collectif Georgette Sand, Anaïs Leleux, militante féministe, Audrey Pulvar, militante écologiste et féministe, Sandra Regol, porte-parole EELV, Valérie Rey-Robert, autrice du livre Une culture du viol à la française, Laure Salmona, cofondatrice de Féministes contre le cyberharcèlement, Claire Schmitt, membre du collectif national de Génération.s, Dominique Tripet, conseillère municipale PCF, Sand Van Roy, actrice.