"Ce n'est pas une question d'ego" : comment la créatrice de #balancetonporc se bat pour conserver la marque

La journaliste à l'origine du hashtag #balancetonporc, Sandra Muller, a engagé des actions pour récupérer cette expression, qui a enclenché une vague de témoignages sans précédent dans le sillage de l'affaire Weinstein.

La journaliste Sandra Muller, à l\'origine du hashtag #balancetonporc, le 16 octobre 2017 à New York. 
La journaliste Sandra Muller, à l'origine du hashtag #balancetonporc, le 16 octobre 2017 à New York.  (ANGELA WEISS / AFP)

"#balancetonporc !! toi aussi raconte en donnant le nom et les détails d'un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends." Nous sommes le 13 octobre 2017 et la journaliste Sandra Muller vient de poster un tweet qui fera date dans l'histoire du réseau social et dans celle de la lutte contre les violences sexuelles faites aux femmes. Depuis, des dizaines de milliers d'entre elles se sont emparées de ces trois mots, "balance ton porc", pour témoigner dans le sillage de l'affaire Weinstein, du nom de ce producteur hollywoodien accusé de viols, d'agressions et de harcèlement sexuels par de nombreuses actrices.

Le succès de cette invitation à libérer la parole des victimes de harcèlement sexuel, perçue comme une incitation à la délation par certains, a dépassé les attentes de Sandra Muller : le 6 mars, près de 845 000 messages avaient été postés sur les réseaux sociaux par 261 759 internautes et 7 862 articles de presse en ligne avaient été publiés à ce sujet, selon un décompte de Visibrain pour franceinfo. Et le hashtag #balancetonporc est même devenu une marque très prisée, qui échappe à sa créatrice. Selon nos informations, la journaliste a bataillé pour se réapproprier cette expression déposée à l'Institut national de la propriété industrielle (Inpi) peu de temps après sa création. 

Juste après la naissance du mouvement, mon avocat et moi avons été pas mal occupés et, quand on a voulu déposer la marque, on a vu qu’elle avait déjà été récupérée.Sandra Muller, journalisteà franceinfo

Sur le site de l'Inpi, "Balance ton porc !" apparaît en effet comme une "marque verbale" déposée le 3 novembre 2017 par une certaine Héloïse Nahmani. Plusieurs produits et services y sont associés, tels que des lessives, des lubrifiants, des vêtements, des sacs, des publicités, des activités sportives et culturelles…

"Visiblement, elle veut garder son truc"

"On a eu l'idée de déposer la marque après un dîner entre filles. On pensait qu'elle serait déjà prise, mais ce n'était pas le cas", explique à franceinfo la jeune femme, qui travaille dans l'audiovisuel. Elle dit avoir voulu éviter "que ça tombe entre de mauvaises mains". Son projet ? "Faire un journal ou quelque chose qui fasse que "Balance ton porc" soit un peu plus voyant"

Mais elle a finalement renoncé après avoir été "harcelée", dit-elle, par Sandra Muller et son avocat. "Je ne savais même pas que c'était elle qui avait lancé 'Balance ton porc'. Je me suis désistée car, visiblement, elle veut garder son truc", fulmine Héloïse Nahmani. Une décision prise après de longues discussions autour de la cession de la marque.

"On a seulement envoyé un courrier après des échanges très vifs, assure Thaïs Boukella, vice-présidente de l'association We Work Safe, créée par la journaliste. Cette personne n'avait pas l'air d'avoir envie de s'engager dans l'action menée par Sandra Muller." Et de préciser : "On a fait un dépôt de marque, qui sera bientôt effectif, les délais étant de six semaines."

Ce n'est pas pour en faire une exploitation commerciale mais pour protéger l'esprit et la philosophie de 'Balance ton porc', et éviter les détournements.Thaïs Boukella, vice-présidente de l'association We Work Safeà franceinfo

Sandra Muller a ainsi pris contact avec une association, Au non des femmes, dont la page Facebook arbore le fameux "Balance ton porc". "Ils demandent l'anonymisation", explique la journaliste, qui préfère que les agresseurs présumés soient nommés. "Et ils voulaient utiliser mon nom alors que je ne les connais ni d’Eve ni d’Adam. Ça brouille mon image", dit celle qui a créé une page Facebook de "Balance ton porc". 

"Le fait de nommer ouvre la voie à la défense pour les personnes concernées, qui peuvent porter plainte pour diffamation", explique Thaïs Boukella. Sandra Muller est d'ailleurs poursuivie par son harceleur présumé, Eric Brion, ancien directeur général de la chaîne de télévision Equidia, qu'elle avait dénoncé sur Twitter

"Mieux vaudrait unir nos forces"

"On a un désaccord sur le fond", reconnaît Julien Vacheret, président de l'association Au non des femmes, qui revendique 200 adhérents. "Pour nous, il n'est pas question que notre page Facebook se substitue à la justice en balançant des noms sur la place publique", affirme-t-il. "J'ai demandé à Facebook de retirer la mention 'Balance ton porc' mais je n'ai pas eu gain de cause, plaide-t-il. Mieux vaudrait unir nos forces plutôt que se crêper le chignon pour pas grand-chose."

Un hashtag n'appartient à personne. On a repris aussi le #metoo et personne ne nous a rien dit.Julien Vacheret, président de l'association Au non des femmesà franceinfo

"Bien sûr que le hashtag appartient à tout le monde, répond Thaïs Boukella. Sandra Muller a appelé tout le monde à s'en emparer et s'en servir. Mais désormais, elle veut protéger et défendre l'image de 'Balance ton porc'." La journaliste est aussi en pourparlers avec les personnes qui ont déposé les noms de domaine www.balancetonporc.fr et www.balancetonporc.com, deux sites qui publient des témoignages anonymes sur le thème du harcèlement et des agressions sexuelles. "Ce n'est pas une question d’ego, mais si vous prenez le nom pour l’utiliser pour un film porno par exemple, ça ne va pas le faire", justifie Sandra Muller.