"Pour moi le livre est un bien essentiel" : Riad Sattouf raconte dans "L'Arabe du futur 5" comment les livres et les profs l'ont sauvé du "crime du père"

"L'Arabe du futur 5, une jeunesse au Moyen-Orient (1992-1994)" est l'avant-dernier tome de la série dans laquelle Riad Sattouf raconte sa vie entre la France et la Syrie. La maison d'édition Allary a décidé de ne pas reporter la sortie du livre malgré le confinement et la fermeture des librairies et de le sortir comme prévu ce 5 novembre 2020.

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France Télévisions Rédaction Culture
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L'auteur de bande dessinée Riad Sattouf le 7 septembre 2020 à Paris  (JOEL SAGET / AFP)

Riad Sattouf et sa maison d'édition Allary ont décidé de maintenir la sortie du très attendu cinquième tome de L'Arabe du futur. Le livre est disponible à partir du 5 novembre dans les librairies via le "click and collect". Riad Sattouf, qui devait présenter ce nouvel épisode de son autobiographie en bande dessinée en live dans les cinémas Pathé, le mercredi 4 novembre, a finalement présenté son livre en direct sur les réseaux sociaux.  

Dans le nouvel opus de cette série phénomène vendue à 2 millions d'exemplaires en France depuis la sortie du premier tome en 2014, Riad Sattouf nous raconte la période adolescente, de 1992 à 1994. On était restés à la fin du tome 4 avec la révélation d'un événement dramatique pour la famille du jeune Riad. Dans le tome 5, le dessinateur raconte les conséquences de ce qu'il préfère appeler "le crime du père" ou "l'événement traumatisant", pour ne pas "divulgacher" l'intrigue pleine de rebondissements de ce nouvel épisode. 

Ce que l'on peut dire, c'est que le jeune Riad est cette fois entré à fond dans l'adolescence. Travaillé par des préoccupations bien de son âge, comme les filles et les bouleversements qui s'opèrent dans son corps et dans sa tête, il doit aussi faire face à des questionnements sur son identité de Syro-breton, mais aussi affronter les problèmes de la famille. Il tente de se construire et de trouver une place en dessinant, et en se plongeant dans les oeuvres des grands auteurs de bande dessinée comme Moebius, Druillet, ou encore Bilal.

Le jeune Riad s'intéresse aussi aux phénomènes paranormaux et à la science-fiction, tombe amoureux d'Anaïck et développe son sens de l'humour, salvateur pour affronter les difficultés auxquelles lui et sa famille sont confrontés. S'il essaie d'esquiver comme il peut l'agressivité de certains de ses pairs, il affronte avec courage et maturité "l'événement traumatisant", jouant même un rôle majeur dans le chemin vers une possible sortie de crise. Mais n'en dévoilons pas plus…

Riad Sattouf a répondu à nos questions, sur ce nouveau tome de L'Arabe du futur, mais aussi sur des sujets qui lui tiennent à cœur, comme les professeurs et les livres, qui l'ont "sauvé".  

Franceinfo Culture : avec ce cinquième tome, le jeune Riad plonge à fond dans l'adolescence, un sujet dans lequel vous excellez !

Riad Sattouf : l'adolescence est un sujet que j'ai abordé dans de nombreuses bandes dessinées, et aussi dans mon premier film (Les beaux gosses, 2009), c'est une période que j'aime beaucoup. J'adore les récits surnaturels, j'adore la science-fiction, j'adore l'occultisme, etc. J'ai toujours aimé ça, et les adolescents sont pour moi des sortes de créatures surnaturelles. Les adolescents errent entre deux mondes, entre l'enfance et l'âge adulte. L'adolescence est une période qui dure très peu de temps. C'est un moment où l'on se transforme physiquement, et mentalement. J'ai récemment croisé un jeune qui jouait dans Les beaux gosses, et j'ai été stupéfait de voir à quel point ce n'était plus la même personne que quand je l'avais choisi ado pour jouer le rôle.

Ce moment mystérieux où les ados sont des ados, sont ce qu'ils sont, c'est vraiment une période fascinante.

C'est pour ça que dans  5,  il y a toute cette part de paranormal, d'occulte, de réflexion sur les fantômes, sur l'absence, sur les traces des esprits en fait. Qu'est-ce que les esprits laissent autour de nous ? La façon dont est disposée une pièce, par exemple. Certains endroits nous semblent plus habités que d'autres, plus hantés que d'autres. On se dit c'est bizarre, cet endroit, je suis sûr qu'il est hanté. La disposition des lieux, l'endroit où on a choisi de mettre une porte, l'endroit où on a choisi de mettre une bibliothèque, l'endroit où on a choisi de mettre des tables, elle porte la volonté d'un être humain qui a décidé à un moment de faire ça et cette trace-là est aussi une trace, comment dire… d'un esprit en fait. Et c'est souvent ça qui donne le côté hanté aux choses et aux lieux. Faire un livre sur les traces de l'absence, c'était aussi le but de ce tome 5.

Qui sont ces fantômes ?

C'est une présence émotionnelle, une présence sensible, une présence culpabilisatrice de ces fantômes qu'on a autour de nous. Que ce soit le fantôme du père, que ce soit le fantôme des ancêtres, le fantôme de l'histoire personnelle… Voilà, je voulais faire un livre qui soit un peu "hanté".

Extrait "L'arabe du futur 5", de Riad Sattouf, 8 novembre 2020 (Allary Editions)

 Il a des angoisses aussi cet adolescent, non ?

L'adolescence est une période où en effet on est à la fois extrêmement heureux, extrêmement triste, extrêmement timide, extrêmement extraverti. Tout est décuplé. Et c'est vrai que dans ce volume je raconte aussi comment l'absence de tristesse par rapport au crime du père se transforme en terreur. Il y a aussi la question de ce que l'on fait de la violence. Quand on vous soumet à une violence, vous avez plusieurs façons de la gérer. Ou vous la retournez vers l'extérieur, comme certains ados qui ont des problèmes familiaux et qui vont être violents avec les autres, ou vous la retournez contre vous-même, et à ce moment-là vous l'intériorisez, vous vous auto-mutilez ou vous laissez tout à l'intérieur. Dans L'Arabe du futur 5, je raconte comment je me suis libéré d'une part de mes angoisses en choisissant l'expression artistique. C'est quelque chose qui est très important. C'est une invention humaine géniale pour transférer les énergies psychologiques. Cela coïncide pour moi avec la découverte du monde de la bande dessinée, avec le monde de la littérature. C'est ce moment où je me suis dit que plutôt que de réfléchir à mes différentes origines pour trouver mon identité, je voulais essayer de rejoindre cette identité que j'adorais qui était l'identité des gens qui font des livres. Je regardais l'autre jour une vidéo d'une interview de Rumiko Takahashi, l'autrice de Juliette je t'aime, ou Ranma ½. Elle est très âgée maintenant et elle parlait en japonais de son enfance. C'était drôle parce qu'elle racontait son rapport au dessin, aux histoires dans le Japon de l'après-guerre. C'est un pays qui est situé à 11 000 kilomètres d'ici, et pourtant, sa façon d'envisager les choses était très proche de celle qui avait pu être la mienne ou celle de beaucoup d'auteurs et de dessinateurs.

Très tôt, je me suis dit que mon identité c'était ça en fait. J'avais envie d'être comme ces gens qui font des livres.

Alors je me suis documenté sur la vie de Moebius, de Druillet, ou la vie de Saint Exupéry, que j'adorais, de Joseph Kessel, ou Stephen King, que je lisais à un moment. Je voulais savoir quelle enfance ils avaient eue. C'était un peu comme des modèles et c'était un peu comme dans Le vilain petit canard. On peut avoir le sentiment de ne pas être parfaitement à sa place, mais peut-être qu'à un moment donné, on peut rejoindre le peuple auquel on appartient, et pour moi, c'était le monde des livres.  

Extrait de la page 14 "L'arabe du futur 5", de Riad Sattouf, 8 novembre 2020 (Allary Editions)

Justement l'identité c'est une question très présente dans ce tome 5, comment avez-vous vécu cette double identité entre la France et la Syrie ?

C'est quelque chose d'assez universel chez l'être humain. Je passais d'une société ultra prude à une société très libre, où les adolescents pouvaient s'embrasser, avoir des rapports entre eux sans la surveillance des adultes.

Et donc la vie en France, la vie des jeunes dans ce collège et dans cette ville de Rennes, tout ce qu'ils faisaient était un énorme péché du point de vue de ma famille dans mon village en Syrie.

C'est quelque chose qui a été pour moi très clair tout de suite. C'est drôle d'ailleurs parce que je revois exactement tout ce que m'ont dit mes cousins, tout ce que m'ont dit les gens dans mon village. Je ne parle plus arabe et le sens de ce qu'ils ont dit est pourtant toujours présent, même si je ne saurais pas le reformuler avec les mots avec lesquels j'ai entendu ces propos. Comme quoi c'est une circulation de l'information émotionnelle en fait, qui n'est pas reliée aux mots eux-mêmes. Et c'est vrai que j'ai voulu mettre ça en scène dans L'Arabe du futur 5. Ce cinquième volume est Bleu Blanc Rouge parce qu'il se passe uniquement en France. Le titre, c'est quand même "une jeunesse au Moyen-Orient", mais sans trop en dire, sans "divulgacher", cette fois le Moyen-Orient est dans la tête…  

Et il y aussi le regard des autres, il n'est ni arabe pour les Arabes, ni français pour les Français non ?

C'est une illustration de cette idée que quand on est ado, on est entre deux mondes, et j'étais aussi entre deux mondes sans être accepté ni dans l'un ni dans l'autre. A l'époque il n'y avait pas internet, il n'y avait pas les smartphones, le monde était beaucoup plus grand et obscur qu'il ne l'est aujourd'hui. On a l'impression que le monde est tout petit aujourd'hui. Vous dites un truc sur Twitter ici, tout de suite à Nouakchott ou à Tokyo quelqu'un va le voir et va réagir dans la seconde. A l'époque, pour qu'une information arrive jusqu'en Syrie, il fallait passer par la poste et ça mettait un mois et demi à arriver. Quand on téléphonait, on n'entendait rien au bout du fil, et on avait l'impression d'appeler sur Mars. Et ça, ça change complètement la vision du réel. Parmi les enfants que je fréquentais à l'époque, personne n'aurait été capable de placer la Syrie sur une carte.

Cela faisait de vous un personnage mystérieux pour les autres ?

Oui, c'est exactement ça, et surtout cela empêchait de pouvoir partager avec les autres quoi que ce soit de ce qu'avait été ma vie en Syrie.

Extrait de la page 14 "L'arabe du futur 5", de Riad Sattouf, 8 novembre 2020 (Allary Editions)

Mais aujourd'hui des millions de gens dans le monde connaissent votre histoire et s'y intéressent

L'Arabe du futur c'est l'histoire de ma famille, et quand j'ai commencé à l'écrire, je savais où j'allais aller, je savais par quelles étapes j'allais passer, et pour moi il était important d'emmener le lecteur avec moi pour la partager. Je suis athée et je ne crois en rien, ni en Dieu ni dans les phénomènes paranormaux. Le seul phénomène paranormal auquel j'ai assisté, un vrai mystère, c'est que pendant 35 ans l'histoire de ma famille n'a intéressé personne, et qu'aujourd'hui il y a des millions de lecteurs qui connaissent mieux cette histoire que moi, à travers mes livres. Et le fait que j'ai réussi à toucher des lecteurs avec cette histoire, pour moi c'est une forme de paranormal.

Réussir à transformer ce père en personnage et à le diluer dans une bande dessinée. C'est bizarre de vivre avec une histoire pendant des dizaines d'années, et paf, soudain il se passe quelque chose, et cette histoire se retrouve chez des millions de gens, et ils sont touchés, ils ont envie d'en savoir plus, ils la partagent, ils s'interrogent… C'est très mystérieux. C'est là aussi la puissance de la bande dessinée. C'est un langage très fort. Pendant des années j'ai raconté les histoires de L'Arabe du futur à mes copains, et quand ils ont lu la BD ils m'ont tous dit que même s'ils les connaissaient, ils ne voyaient pas les choses comme ça, les paysages, les gens, la tête, les façons d'être, de bouger… Il y une magie dans l'expression artistique. C'est peut-être le seul truc inexplicable ! Donc voilà, mon pouvoir paranormal à moi, c'est de faire des bandes dessinées.

Est-ce qu'il y a quelque chose qui a changé depuis le début dans le processus d'écriture ?

Il faut savoir que 70 % du processus de l'écriture de L'Arabe du futur est un peu inconscient et que je ne cherche pas du tout à intellectualiser. Je préfère même ne pas trop y réfléchir ou décortiquer, et je laisse le lecteur se faire son avis, si ça le touche c'est que… voilà. Il y une grande part d'improvisation dans cette série de livres, parce que je pars de mon histoire personnelle et je me suis rendu compte au fur et à mesure qu'il y avait des choses que je n'avais pas prévues, qui se sont mises en place. Un peu comme un lecteur de ma propre histoire, je découvre des choses et je ne veux pas trop y réfléchir pour ne pas dérégler une horlogerie, s'il y a horlogerie. Quelque chose se met en place malgré moi. D'autre part, l'adolescence impose un rythme un peu lent parce que les ados sont un peu lents. La façon de bouger, la façon de parler des adolescents contient son propre rythme, et chaque période possède son rythme. Pour l'écriture, je reste concentré sur l'histoire et les événements que je veux raconter. Le livre vient un peu de lui-même en fait.

"L'Arabe du futur 4" est arrivé plus gros que les autres, celui-là est arrivé comme ça avec sa couverture bleue, voilà, les albums, c'est comme des enfants qui naissent avec des petites têtes, un gros nez, on les aime quand même, et on essaie de s'en occuper.

L'important est qu'on s'en occupe bien, qu'ils soient bien traités, qu'on s'occupe bien de l'histoire que l'on raconte. J'essaie de ne pas tout maîtriser pour faire entrer une part d'improvisation et je pense que c'est seulement quand il y a cette part non maîtrisée qu'un récit devient un peu organique. Les choses trop maîtrisées, trop cadrées de A à Z, moi personnellement, c'est peut-être un réflexe d'auteur, mais je les vois tout de suite dans un livre ou dans un film. Et quand je vois tout de suite trop clairement ce que pense l'auteur, que ça y est, dès la case 2 il est d'extrême-gauche ou que son livre est un pamphlet d'extrême droite, quel intérêt de lire le reste du livre ? C'est enkysté. Donc je fais toujours attention à laisser l'histoire vivante et je crois que ça peut être une des raisons du succès. C'est le fait de laisser le lecteur se faire sa place dans le livre aussi.

Vous dites des choses de manière assez directe dans vos livres,  notamment sur les croyances et sur l'Islam radical, sur l'obscurantisme, et pourtant vous ne provoquez pas l'énervement, pourquoi ?

Je n'y prête aucune attention pour la bonne raison que le rapport est de 100 000 pour un. Je vais recevoir 20 000 messages de gens contents pour un message d'une personne qui, si ça se trouve, n'a même pas lu le livre et ne comprend rien… La liberté de raconter des choses, de faire le livre qu'on veut ce n'est même pas un questionnement pour moi. Celui qui est arrivé au tome 5 a déjà lu les précédents et comprend l'histoire. Cela ne me viendrait pas à l'idée de donner mon opinion politique sur Twitter. Je l'ai fait peut-être une fois quand j'aurais aimé qu'on considère les livres comme des biens essentiels, mais faire un livre ça suppose un lecteur, et être lecteur c'est déjà être assez intelligent pour comprendre. Mon temps à moi, c'est le temps du livre.

Extrait de "L'arabe du futur 5", de Riad Sattouf, 8 novembre 2020 (Allary Editions)
Et donc ça ne me vient même pas à l'idée de m'autocensurer. Je me souviens quand j'ai fait Les Beaux Gosses, on avait eu des retours de partenaires qui ne nous avaient pas suivis parce qu'ils demandaient déjà à ce qu'il y ait un enfant gothique, un skateur, un enfant d'origine algérienne pour qu'il y ait une belle "représentativité". Ce sont des aspects qui n'ont pas de rapport avec la création. Cela a un rapport avec le commerce. Si on fait une campagne de publicité, ok, il faut que la population soit représentée, mais si on fait une œuvre d'art, c'est autre chose. En tous cas moi, je ne vais pas commencer à orienter les choses, ça me semble incompatible avec l'art.

Vous ne vous considérez pas comme un militant ?

Je milite pour qu'on lise des livres et ma façon de militer pour qu'on en lise, c'est d'en faire. C'est ma façon de militer pour que les gens qui ne lisent pas de bandes dessinées en lisent, de le faire en essayant de plaire aux gens qui ne lisent pas de BD. Mais défendre son origine non. Mon origine, mon identité nationale, c'est les gens qui font des livres, c'est celle-là que j'ai envie de préserver.  

Vous avez quand même pris la plume pour défendre l'ouverture des librairies pendant le confinement ?

Dans mon histoire personnelle, j'habitais dans un petit village en Syrie. Dans ce petit village il n'y avait aucune bibliothèque, aucune librairie. Je n'ai jamais vu personne lire un livre. Jamais, de tous les gens de ma famille, il n'y avait pas un livre chez quiconque à part le Coran bien sûr. Je dois d'être là aujourd'hui à répondre à vos questions uniquement au fait que ma grand-mère bretonne m'envoyait par la poste des Tintin dans ce petit village, ce qui a généré mon intérêt pour les histoires, pour le dessin etc. Ensuite à l'adolescence si je n'avais pas pu lire, je n'aurais peut-être pas surmonté les problèmes familiaux.

Si je n'avais pas eu de livres, je ne serais pas là, et donc pour moi le livre est un bien essentiel, et il était important pour moi de le rappeler et de le dire. 

Dans les circonstances actuelles, il y avait mille une façons de mettre en avant le livre au lieu de le considérer comme un produit. On se rend bien compte en effet que nous sommes confrontés à une pandémie hors de contrôle et que l'on ne sait pas quoi faire. Alors le pouvoir veut montrer à la population qu'il fait quelque chose. Mais si vous descendez dans le métro, vous voyez bien que personne ne fait rien alors que c'est sans doute dans le métro que la contamination est majeure. Il y a des centaines de gens les uns sur les autres sans aucun contrôle, il n'y a pas un policier pour dire aux gens de s'éloigner les uns des autres. Il n'y a aucun contrôle, donc on fait croire que l'on maîtrise une situation en fermant des merceries… Moi j'aime beaucoup les Belges qui ont dit que pour préserver la santé mentale des Belges les librairies resteront ouvertes. En France, les librairies peuvent pratiquer le "click and collect" et c'est important de les soutenir.

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C'est aussi une des raisons pour lesquelles on n'a pas voulu bouger la date de sortie de L'Arabe du futur 5. Mais il me semble qu'il y a un symbole qui n'a pas été bien maîtrisé. Je pense qu'on aurait dû laisser les librairies ouvertes, laisser les cinémas ouverts, laisser les théâtres ouverts, en mettant un siège sur trois et par contre mettre toute la police dans les transports en commun, tripler les métros, tripler les bus, donner des masques FFP2 à tous les gens qui prennent les transports en commun et dans les entreprises. J'adore cette phrase de Churchill qui, quand on lui suggère de couper le budget de la culture par deux pour contribuer à l'effort de guerre, répond : "c'est hors de question sinon à quoi ça sert de faire la guerre…" C'est exactement ça, c'est le symbole qui me met mal à l'aise, c'est considérer que la culture est chose négligeable, que c'est un produit commercial comme un autre.

Autre sujet  auquel vous êtes sensible et qui a jailli ces dernières semaines dans l'actualité, c'est le rôle des profs, le rôle des enseignants

Je raconte aussi dans L'Arabe du futur 5 que je dois en grande partie mon émancipation intellectuelle à mes profs à l'école, que ce soit au collège, au lycée ou même ensuite pendant mes études en arts plastiques et dans les arts graphiques.

Pour moi les professeurs sont les personnes les plus importantes de France.

Ils sont toute la journée en première ligne avec les élèves que le pays est en train de découvrir. On ne veut pas le voir, mais c'est au professeur que revient la tâche d'élever, de changer les mentalités de certains élèves. Samuel Paty est un prof qu'on aurait tous aimé avoir, qu'on a tous plus ou moins eu. Il symbolise exactement ce qu'il faut préserver. Pour moi c'est fondamental, sinon il n'y a plus de France. La France devient la Turquie, la Russie, ou les États-Unis, enfin des pays brutaux. Je pense que la France a une spécificité et qu'il faut se battre pour essayer de la préserver. 

Le fait d'avoir grandi en partie en Syrie, ça vous rend plus attentif, plus conscient de ça ?

Je ne sais pas, mais en tous cas, ma façon de le mettre en scène, c'est de le raconter dans mes livres. Je pense que quand on a grandi en France où l'on peut dire, comme je le vois sur mon fil Facebook par exemple, que Macron est pire que les pires dictateurs, on doit être conscient que le fait de pouvoir dire ce genre de choses sans être immédiatement interrogé par les services secrets ou disparaître pendant vingt ans dans une prison, est une chance unique. On ne se rend pas compte que c'est un droit qui peut disparaître du jour au lendemain. C'est une des raisons pour lesquelles j'adore la liberté qu'il y a en France et il faut absolument essayer de la préserver, parce que le jour où on perdra ça, on ne pourra pas le retrouver. Voilà. On oublie parfois la chance que l'on a de vivre dans un pays comme la France. En tous cas moi j'essaie de faire des livres qui montrent aussi que la démocratie, comme disait Churchill "est le moins pire des systèmes".     

Couverture de "L'arabe du futur 5", de Riad Sattouf, 8 novembre 2020 (Allary Editions)

L'Arabe du futur 5, une jeunesse au Moyen-Orient (1992-1994)
(Allary Editions - 186 pages - 22,90 Euros) 

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