Coupe du monde 2022 : d'où sort le chiffre de 6 500 ouvriers morts au Qatar depuis qu'il a obtenu le Mondial ?

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Des ouvriers au travail sur le chantier du Khalifa International Stadium, le 30 décembre 2015, à Doha, capitale du Qatar. (WARREN LITTLE / GETTY IMAGES EUROPE)

Ce chiffre, révélé dans une enquête du "Guardian" en février 2021, est souvent mis en avant pour dénoncer les conditions de travail des ouvriers dans le pays. Si l'émirat le conteste, il reste une donnée importante, avec toutefois certains éléments à garder en tête.  

C'est un titre fort. "Révélations : 6 500 travailleurs migrants sont morts au Qatar depuis qu'il s'est vu attribuer la Coupe du monde". Dès le premier paragraphe de l'enquête du Guardian*, les auteurs évoquent un "chiffre choquant". C'était le 21 février 2021. Depuis, ce chiffre a été repris au moins 400 000 fois, rien que sur Twitter, selon les calculs* d'un universitaire spécialiste du numérique.

Le Guardian ne sort pas son chiffre de nulle part : faute de données satisfaisantes de l'équivalent qatari de l'Insee, il s'est rapproché d'ambassades (Népal, Inde, Bangladesh, Sri Lanka et Pakistan), d'ONG (bangladaises, népalaises) pour estimer le total de travailleurs migrants morts entre 2011, quelques jours après l'attribution du Mondial 2022 au Qatar en décembre 2010, et 2020. Ce qui aboutit à une moyenne de 12 morts par semaine rien que pour ces cinq nationalités, qui représentent le gros de la main-d'œuvre importée par l'émirat, devenu un chantier à ciel ouvert pour accueillir l'évènement sportif le plus important de la planète. Et encore, soulignent les auteurs, "le total des décès est bien plus élevé, car nous n'avons pas comptabilisé les chiffres de pays comptant nombre de ressortissants au Qatar comme les Philippines ou le Kenya".

Bataille de chiffres, guerre d'interprétation

Côté Qatar, les calculs ne donnent pas du tout la même chose. L'émirat reconnaît 37 morts parmi les salariés travaillant sur les stades du Mondial, dont "trois sont directement liés à leur travail". Il serait évidemment très réducteur d'opposer les 6 500 morts du Guardian aux 37 du comité suprême. D'abord parce qu'on ne parle pas de la même chose : le quotidien britannique s'est basé sur les décès de travailleurs immigrés, quand les autorités qataries comptabilisent uniquement les accidents sur les chantiers des stades. L'état-civil qatari, qui publie sur cette page des données annuelles*, a totalisé 17 000 morts parmi les ressortissants étrangers depuis 2010 : "Même si chaque décès est bouleversant, le taux de mortalité au sein de ces communautés est dans la norme de la taille et de la démographie de cette population", a argué le gouvernement dans son droit de réponse* publié dans le rapport annuel d'Amnesty International l'an passé.

Le hic, c'est qu'il n'est pas possible de rentrer plus dans le détail avec les données fournies par le Qatar. "On se retrouve face à un taux vraiment très élevé de morts inexpliquées dans le pays", pointe sur franceinfo Nick McGeehan, de l'ONG FairSquare, qui a fait de cette cause son cheval de bataille. "Ainsi, 60% des décès enregistrés sont dus à des arrêts cardiaques ou à des causes naturelles." Etonnant, pour une population de travailleurs jeunes et plutôt en bonne santé – ils doivent passer un examen médical avant d'être autorisés à entrer dans le pays – comparé aux locaux, dont le taux d'obésité augmente année après année. "C'est soixante fois le taux auquel on pourrait s'attendre, fustige l'universitaire. Cela devrait être 1% normalement."

Flou statistique

La revue Cardiology* a publié une étude menée sur 1 300 certificats de travailleurs migrants népalais, morts au Qatar entre 2009 et 2017. La moitié des décès étaient attribués à un problème cardiovasculaire, trois fois le taux auxquels les spécialistes médicaux s'attendaient. L'un des auteurs de l'étude, Tord Kjellstrom, affirme à la chaîne australienne SBS* que nombre de ces morts "auraient pu être évitées" si les ouvriers n'avaient pas été forcés de travailler dans des conditions climatiques extrêmes.

En 2007, 2017 puis 2021, le Qatar a promulgué des lois interdisant aux professions à risque de travailler à la mi-journée, textes jugés insuffisants par les ONG*, le mercure dépassant allègrement 30°C à 7 heures du matin en août à Doha. "Forcément, quand on meurt, c'est à cause d'un problème cardiaque ou respiratoire", fustige le professeur David Bailey, membre du groupe de travail sur les certifications de décès à l'OMS, cité par Amnesty International. "Les 'raisons naturelles' ne sont pas une explication suffisante."

Les autorités qataries se bornent à assurer que leurs données sont dans la norme de ce qui est attendu. L'Organisation internationale du travail (OIT) s'est plongée dedans, et constate dans un rapport récent : "Le nombre global de décès parmi les travailleurs migrants au Qatar s'établit entre 2 000 et 2 400 chaque année lors de la dernière décennie. Si les données sont classées par sexe, âge, cause de la mort, mois, etc., elles ne spécifient pas si la mort a eu lieu sur le lieu de travail ou pas."

Alors, crédible, cet ordre de grandeur de 6 500 morts parmi les travailleurs migrants ? Aucune ONG spécialisée sur la question ne le remet fondamentalement en question. Cette donnée en a écrasé une précédente : en 2013, le rapport de la Confédération internationale des syndicats (Ituc, en anglais, où figurent la CGT, FO, la CFDT, etc.) intitulé The Case Against Qatar* avançait le chiffre de 1 200 morts entre 2011 et 2013, là encore en se basant sur les données compilées par les ambassades d'Inde et du Népal. Un chiffre à prendre avec précaution : il n'inclut pas d'autres pays gros pourvoyeurs de main-d'œuvre. Et il se limite au secteur du BTP – pas que les stades, mais tous les bâtiments et infrastructures édifiés dans la frénésie de croissance de l'émirat, qui avait certes commencé bien avant la Coupe du monde.

Le gouvernement indien avait réagi à ce chiffre, note la BBC*  : "Vu la taille importante de notre communauté [au Qatar], ce chiffre est plutôt normal." Signe qu'à l'époque, l'info n'avait pas affolé les communicants de la Fifa et de l'émirat, le gouvernement qatari avait dévoilé* le chiffre de 964 morts parmi les travailleurs migrants venus du Népal, d'Inde et du Bangladesh entre 2012 et 2013.

Les vendeurs de bière et de fake news à l'affût

Mais en 2015, le ton change. A cette époque, l'émirat se fend d'un communiqué* pour réfuter les chiffres du Washington Post*. Le quotidien américain avait repris à son compte l'estimation de 4 000 travailleurs immigrés qui pourraient mourir d'ici au coup d'envoi du Mondial, issu du rapport de l'Ituc (PDF, p.14*). Chiffre qui, on l'a vu, a été nettement révisé à la hausse depuis. Déjà à l'époque, la ligne de l'émirat est de déplorer que le journal compare ce chiffre* avec l'unique ouvrier décédé pendant la construction des infrastructures des Jeux de Londres. "Une comparaison plus judicieuse aurait été de suggérer que chaque travailleur migrant mort au Royaume-Uni entre 2005 et 2012 avait perdu la vie sur l'autel des Jeux olympiques", pointe alors le Qatar.

Finalement, que penser de ce chiffre de 6 500 morts ? Admis comme imparfait par ses auteurs, faisant consensus, faute de mieux, auprès des ONG et des activistes, critiqué dans son interprétation par le Qatar et la Fifa… et surtout très mal compris dans l'opinion, pas aidée par les nombreux articles liant tous ces décès uniquement aux mauvaises conditions de travail sur les chantiers de nouveaux stades du Mondial (comme ici*, ici*, ici* ou ici*.).

Au point que la marque de bière BrewDog a trouvé malin de lancer une campagne marketing la présentant comme "l'anti-sponsor de la Coupe du monde", en dénonçant "qu'au Qatar, il soit acceptable que 6 500 ouvriers meurent pour bâtir ton stade" et en assurant reverser l'intégralité de ses profits durant le Mondial aux associations défendant les droits humains. Noble cause… mais démonstration erronée.

* Les liens suivis d'un astérisque sont en anglais.

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