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Gentlemen, cachots nazis et alligator : la fabuleuse histoire des "mousquetaires" du tennis français

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France Télévisions
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Le tennisman français Jean Borotra, lors d'un match de Coupe Davis, en 1927. (AFP)

Jo-Wilfried Tsonga, Gaël Monfils, Richard Gasquet et Gilles Simon ont été baptisés par la presse les "nouveaux mousquetaires". Comparés aux anciens, leur histoire paraît un rien fade.

L'histoire du tennis français est un éternel recommencement. Quatre garçons - Tsonga, Monfils, Gasquet et Simon - qui explosent sur le circuit mondial en même temps, cela rappelle forcément les "mousquetaires". Quatre-vingt ans auparavant, ces quatre amis ont décroché six Coupe Davis de suite, et collectionné les titres du Grand Chelem. Alors que l'équipe de France de Coupe Davis défie la République tchèque à Roland-Garros, du 12 au 14 septembre, révisons l'histoire d'Henri Cochet, Jean Borotra, René Lacoste et Jacques Brugnon. Les plus belles heures du tennis et un pan entier de l'histoire de France. Si, si. 

Impossible n'était pas français

"Nous avons été animés par l'esprit qui régnait dans notre pays après la guerre 14-18. Rien ne semblait impossible à des Français", résume Jean Borotra, interrogé dans le magazine de l'ORTF Les Coulisses de l'exploit, en 1967. A la fin des années 1920, le tennis se joue en pantalon et en vareuse, les spectateurs en liesse jettent leur chapeau sur le court à la fin du match, quand le vainqueur s'empresse d'aller saluer son adversaire en sautant pieds joints au-dessus du filet. Une autre époque. A eux quatre, les "mousquetaires" décrochent 20 titres du Grand Chelem (et 23 en double), dont 7 pour le seul Henri Cochet. "Personne n'a jamais égalé ces jeunes Français emplis de ferveur patriotique dans l'histoire du sport", estime le chroniqueur du New York Herald Tribune Al Laney dans son livre Covering the Court.

Rien ne manque au scénario. Des matchs incroyables, comme cette demi-finale de Wimbledon 1927 gagnée par Henri Cochet contre la star de l'époque, l'Américain Bill Tilden, alors qu'il était mené 2-6, 4-6, 1-5, 0-40. Le Français enchaîne 17 points consécutifs pour rester dans la partie, et boucle le match en cinq manches. "Les spectateurs étaient trop hébétés pour applaudir", se souvient l'arbitre de la rencontre, cité dans The Observer (en anglais).

Des personnages bien campés, ensuite : Henri Cochet, "le petit ramasseur de balles de Lyon", qui ne vient pas d'un milieu bourgeois - une rareté pour l'époque -, finit sa carrière avec le sobriquet de "Magicien" ; René Lacoste, "l'alligator", ainsi surnommé à cause d'une mallette Vuitton en crocodile dont il ne se séparait jamais. A moins que ce ne soit son jeu minimaliste, qui consistait à renvoyer la balle une fois de plus que l'adversaire ; Jacques "Toto" Brugnon, pilier du double ; et Jean Borotra, le "Basque bondissant", référence à son style peu académique : "une agitation perpétuelle sur le court, des acrobaties qui lui concilient les faveurs du public et déconcentrent parfois son adversaire", persifle son rival Bill Tilden. Toute ressemblance avec D'Artagnan ne serait pas purement fortuite. 

Baise-main et bonnes manières

L'entre-deux-guerres, une époque de gentlemen, est le décor parfait pour les exploits des "mousquetaires". Quand Borotra envoie la balle dans les tribunes, il ôte son béret et baise la main de la spectatrice importunée, rappelle le New York Times (en anglais). En finale de Roland-Garros 1927, le même Borotra est battu par Henri Cochet sur un point litigieux : l'arbitre hésite. Cochet a-t-il touché deux fois la balle avec la raquette, ce qui est interdit ? Il interroge le joueur, qui lui répond d'un air innocent : "Mais non !" L'arbitre valide aussitôt le point, et Borotra ne discute pas. A l'époque, le tennis est encore réservé à une certaine élite, et de cette "noblesse" on ne se départit pas, surtout devant plusieurs milliers de spectateurs. Pourtant, Cochet a triché, raconte Bill Bryson dans son livre One Summer : America, 1927.

Le joueur américain Bill Tilden (G) serre la main du Français Henri Cochet, lors d'un match de Coupe Davis disputé à Germantown (Etats-Unis), en 1926. ( AFP )

Les "mousquetaires" sont entrés dans la légende du sport. Reste à entrer dans l'histoire. René Lacoste y parvient rapidement, en se lançant dans la fabrication des polos qui feront sa fortune. "Un jour, j'ai remarqué que mon ami le marquis de Cholmondeley portait sa tenue de polo sur le court. Je me suis dit que c'était une excellente idée, c'était très pratique", raconte Lacoste au magazine People (en anglais) en 1979. Aussitôt, il passe commande auprès d'un tailleur anglais, en y apposant un crocodile - logique quand on est surnommé "l'alligator". "Bientôt, tout le monde en portait."

Le roi de Suède à la rescousse

C'est la seconde guerre mondiale qui achève de forger la légende de Jean Borotra. Quand survient l'armistice, le 17 juin 1940, il demande une permission pour poursuivre le combat en Angleterre. Son projet est contrarié par le maréchal Pétain, qui le nomme commissaire de l'éducation et des sports. Son projet - rétablir les valeurs du sport en interdisant le professionnalisme - n'obtient pas l'ombre d'un financement. Ses tournées en région sont mal vues de l'occupant, qui l'accuse d'encourager le sentiment national. Lassé, il se rend à Vichy... pour prévenir Pétain qu'il va s'engager dans la Résistance. La Gestapo l'en empêche. Il est enfermé dans un camp de concentration, sans eau courante, sans toilettes, avec pour unique distraction une copie écornée de Mein Kampf, raconte-t-il, selon sa biographie The Bounding Basque.

Ému par son sort, son vieil ami René Lacoste sollicite le roi de Suède, note le site The Classical (en anglais). Un pour tous, tous pour un... Et ça marche : Borotra est transféré au château d'Itter, en Autriche, où sont retenus les VIP français. En 1945, le tennisman parvient à s'échapper, traverse les lignes allemandes en se faisant passer pour un paysan benêt. Après avoir franchi un fleuve à la nage, il tombe sur les troupes américaines qui envahissent le pays, et les guide aussitôt vers le château. En France, on se souvient davantage du Borotra de Vichy que de son incroyable libération. Il faut dire qu'il a rejoint puis présidé l'Association pour la défense de la mémoire du maréchal Pétain, dont certains membres rêvaient d'un retour aux valeurs de la France de Vichy.

"Nous étions de merveilleux camarades"

Les "mousquetaires" n'abandonneront jamais leur amour de la petite balle jaune. Jean Borotra dispute son dernier Wimbledon en 1963, à plus de 60 ans. "A 90 ans, mon grand-père jouait encore au tennis", se souvient le petit-fils d'Henri Cochet sur Yvelines Première. Jusqu'au bout, ils demeurent proches. "Faire partie des 'mousquetaires' fut l'une de mes plus grandes joies, dit Borotra un an avant sa mort, en 1993, cité par le New York Times (en anglais). Nous étions de merveilleux camarades."

Certains ont vécu assez longtemps pour assister au sacre de la France en Coupe Davis, en 1991, après 59 ans d'attente. Dans les vestiaires de Lyon, après la victoire de la bande à Noah face aux Etats-Unis de Pete Sampras, Borotra a eu cette phrase : "Je ne pensais pas devoir attendre aussi longtemps." 

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