ENTRETIEN. "La justice n'est pas à la hauteur des valeurs de notre pays", argue Pauline Déroulède après le décès du conducteur nonagénaire l'ayant fauchée en 2018

Un an après la fin de l'instruction, la championne de France de tennis-fauteuil venait d'avoir la date de son procès. Mais le conducteur mis en cause lors de son accident est décédé avant, mettant ainsi fin à ses espoirs de rendez-vous devant la justice. 

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Pauline Déroulède, le 15 juillet 2021, à Voisins-le-Bretonneux (Yvelines).  (BRUNO COUTIER / AFP)

Depuis un an, elle attendait la date de son procès. Fauchée par une voiture en 2018 par un conducteur nonagénaire et amputée de la jambe gauche, Pauline Déroulède a appris jeudi 25 novembre, le décès du conducteur mis en cause dans son accident. Ce décès a été synonyme d'annulation du procès. Une déchirure pour celle qui en avait besoin pour se reconstruire. 

Reconvertie en athlète de haut niveau, la championne de France 2021 de tennis-fauteuil reste combattante et travaille avec la sécurité routière et le gouvernement pour faire bouger les lignes sur la conduite des personnes âgées en France. Pour franceinfo: sport, elle revient sur l'annonce de la non-tenue de son procès et sur les conséquences pour sa reconstruction. 

Franceinfo: sport : Quand vous avez appris le décès du conducteur, quelle a été votre première réaction ? 

Pauline Déroulède : Quand j'ai su que le conducteur était décédé, cela faisait quelques jours seulement que j'avais enfin eu connaissance de la date de mon procès, le 18 janvier. Je m'étais préparée depuis longtemps à cette nouvelle, mais quand j'ai appris son décès, j'ai eu beaucoup de colère en moi. La même que je ressentais quelques mois après l'accident, une mauvaise colère qui te ronge et de laquelle j'avais réussi à me détacher. Ces derniers mois, j'avais réussi à m'apaiser, et cette nouvelle a été assez difficile pour moi.

Je suis en colère envers la justice, que je n'ai jamais attaquée jusqu'à maintenant car je respectais en bonne et due forme le secret de l'instruction, car je voulais que les choses avancent. Il y a un vrai problème dans le système judiciaire. L'accident dont j'ai été victime est un accident de la voie publique, malheureusement assez classique, et l'instruction était close depuis un an. Très clairement, on a attendu qu'il meure. 

La non-tenue du procès signifie que le conducteur ne sera pas reconnu pénalement coupable, et donc que vous ne serez pas reconnu comme victime. Quelles sont les conséquences pour vous ?

La reconnaissance pénale est symbolique, car les peines encourues, surtout avec l'âge du conducteur, ne sont vraiment pas importantes.

"Mais c'est une reconnaissance symbolique de la part de la justice qui vient clore un chapitre, une étape dans la reconstruction d'un parcours de victime."

Pauline Déroulède

à franceinfo: sport

Mon accident est survenu il y a trois ans. Je ne comptais plus dessus, jusqu'à ce qu'on m'annonce enfin la date de mon procès, il y a quelques jours. Cela m'a redonné de l'espoir. C'est un moment solennel, où symboliquement la justice reconnaît sur le plan pénal et judiciaire que le conducteur est responsable. Mais finalement ce moment, je ne l'aurai pas, c'est pourquoi je suis en colère contre notre justice. Elle n'est pas à la hauteur des valeurs de notre pays. Cela nous renvoie au statut de victime que l'on est, et nous subissons cette non-tenue du procès.

L'instruction était terminée depuis un an, votre accident remonte à trois ans, et le procès est annulé en raison de la mort du conducteur. Est-ce selon vous un problème de lenteur ? 

Il y a quelques mois, je me suis entretenue avec une substitut du procureur du tribunal de Paris parce que je voulais comprendre leur point de vue. Il n'est pas question d'attaquer les responsables des décisions pénales sans connaître l'envers du décor. Et elle m'avait dit qu'ils manquaient clairement de moyens, de structures, de personnel. Ils sont débordés. Il y a un vrai problème dans leur milieu qui se répercute chez les victimes.

Dans mon cas, on attendait clairement le coup de tampon pour avoir une date d'audience. Cela faisait un an. Mais je pense qu'on comptait aussi sur la mort du conducteur très âgé pour qu'il n'y ait pas de procès, et que ça encombre moins. Je peux le comprendre car ils sont tellement débordés, mais derrière il y a des victimes qui tiennent à ce procès. 

Qu'allez-vous faire à présent ?

Ce qui est certain, c'est que je ne vais pas mener le combat de la lenteur judiciaire, parce que je n'ai pas la force de le faire. Mais il y a une grande rénovation à faire dans le système judiciaire. J'ai essayé d'interpeller notre ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti, sur ce problème. J'imagine qu'il a aussi d'autres problématiques à gérer et qu'il est conscient de cette lenteur judiciaire. De mon côté, je vais essayer d'avancer sans le moment solennel sur lequel je comptais. Je n'ai pas le choix. 

Comment se reconstruit-on sans procès ?

On se reconstruit peut-être plus lentement, avec les armes qui nous restent, notre entourage, et les beaux moments de la vie. Je m'entraîne tous les jours au tennis, je me bats tous les jours sur le court. J'essaye de mettre toute ma hargne dans mon sport, de m'entourer des gens qui m'aiment et de continuer le combat que je mène sur la sécurité routière. Je veux mettre ma force là où il faut et que le temps fasse son œuvre. C'est comme ça depuis mon accident.

"Aujourd'hui, je suis en colère, comme il y a trois ans, mais on finit toujours par s'apaiser."

Pauline Déroulède

à franceinfo: sport

Vous êtes très engagée sur le sujet de la sécurité routière. Où en est votre combat ? 

Actuellement, je prépare le terrain avec la sécurité routière, car je me suis rendu compte que nous étions entrés en campagne présidentielle, et que tout était verrouillé de la part des personnalités politiques au plus haut niveau de l'Etat. Plusieurs rendez-vous ont été annulés les uns après les autres. La raison ? C'est un sujet impopulaire du point de vue du gouvernement. Mais je continue de ne rien lâcher.

Avec la sécurité routière, et le ministre délégué chargé des transports, Jean-Baptiste Djebbari, on cherche des solutions alternatives de mobilité qu'on pourrait avoir à la place de la voiture. On fait tout le travail de fond, et les décisions politiques se prendront certainement après cette campagne car pour le moment, ils sont très réticents.

Votre combat a été récompensé puisque vous avez reçu, samedi 27 novembre, l'Ordre national du mérite. Comment avez-vous réagi ? 

C'est vrai que cela a été un autre ascenseur émotionnel. La veille, j'apprenais la mort du conducteur et la non-tenue de mon procès, et le lendemain, j'étais décorée de cette belle médaille, qui me touche beaucoup. Je n'ai pas eu la reconnaissance judiciaire mais j'ai eu celle du gouvernement. C'est le Premier ministre qui m'a décorée.

Même si cette décoration reste symbolique, elle m'encourage à continuer ce combat. Pour moi, c'est comme une validation de cette lutte que je mène. Evidemment je suis très honorée, j'adore mon pays et une telle décoration me redonne de la force pour continuer les combats.

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