De Jean-Claude Killy à Alexis Pinturault, la douane incubatrice de talents

En cette journée internationale de la douane, gros plan sur une institution aussi importante pour les frontières que pour le sport. Avec 35 sportifs sous contrat dans cinq fédérations différentes, la douane est l'une des principales pourvoyeuses de champions tricolores, notamment en ski, qu’il soit alpin ou nordique. Une relation née en 1952 et qui n'a cessé de porter ses fruits.
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France Télévisions
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 (GEORG HOCHMUTH / APA)

"Rien à déclarer", si ce n'est des victoires et de l'or. Entre la douane et le ski français, l’idylle dure depuis déjà 68 ans, avec des grands noms tels que Jean-Claude Killy (triple champion olympique en 1968 ) ou Alexis Pinturault (champion du monde en 2019 et vice-champion olympique 2018) pour la sceller. Et pourtant, au commencement, il s’agissait seulement d’une union pragmatique. Avec ses 1000 km de frontières montagneuses, la France comprend au début des années 1950 qu’elle a besoin de douaniers à l’aise skis aux pieds. "A l’époque, l’idée était de recruter des douaniers de l’ouest du pays, mais pas du cru, pour éviter la corruption", resitue François Simond, ex-skieur reconverti directeur technique et sportif des douanes. Il développe : "Mais ils n’avaient pas la culture ski, et donc pas le niveau pour arrêter les passeurs. La douane a compris qu’elle avait besoin de bons skieurs, et c’est comme cela que la génération Killy a été embauchée, avant de vite devenir skieurs professionnels". Autrement dit, à la base, les athlètes sont bel et bien là pour assurer le contrôle des frontières.

La situation a depuis bien évolué. Depuis 25 ans, la douane a ouvert son recrutement à d’autres disciplines toujours en lien avec le métier. Aujourd’hui, l’équipe de France des douanes - créée en 2009 sous ce format - compte 35 athlètes, issus de 5 fédérations pour 17 disciplines. On y retrouve de l’athlétisme, du judo, de l’escrime, du ski et plusieurs disciplines d'handisport. "Pour 16 000 agents, c’est plutôt pas mal. Notre limite est à 40 en fonction des budgets" , éclaire François Simond. D’ici les JO à Paris, en 2024, le directeur des athlètes douaniers espère bien atteindre cette barre en s’ouvrant à d’autres disciplines, ou en revenant dans celles aujourd’hui délaissées comme le tir sportif ou la voile. "Historiquement, nos disciplines ont un lien avec les activités douanières. Aujourd’hui, on est moins tenu à cela. On regarde tous les sports". Mais alors, comment ça fonctionne ?

Des athlètes sécurisés

Dans les faits, chaque athlète signe un contrat pour un an, avec une rémunération mensuelle proche du Smic, qui évolue selon un grille tarifaire. En dehors du salaire, l’athlète peut alors cotiser, et avoir accès à tous les services qu’offre un contrat de travail, telle une mutuelle ou les congés maternité. "Depuis que je suis devenue maman en pleine carrière, avec un an d’arrêt tout en restant salariée, je mesure ma chance. Cette sécurité de l’emploi est très importante maintenant que j’ai une personne à charge, surtout pour nous qui ne sommes pas professionnelles dans notre sport", apprécie par exemple la biathlète Anaïs Chevalier. "Je me suis beaucoup blessé avant de rentrer aux douanes, mais depuis que j'y suis, beaucoup moins", en rigole l’expérimenté descendeur Johan Clarey,  qui entame sa onzième année dans l'institution. Avant de reprendre son sérieux : "Mais j’ai eu une opération du dos en 2013, et leur aide a été très précieuse pour le suivi et pour l’administratif". Et pour couvrir les frais médicaux, notamment lorsque ceux-ci s’envolent comme aux Etats-Unis.

Toutefois, ce contrat reste un privilège. Pour le signer, il faut taper dans l’œil de François Simond, mais pas que. "Je supervise le recrutement dès le départ. Je fais aussi l’accompagnement pendant la carrière, l’aide à la gestion des blessures et les possibles reconversions. Je suis tout seul. Mais pour le recrutement, je ne décide pas seul : je propose des athlètes à mes responsables, du service RH, à l’ANS (Agence nationale du sport) en passant par le directeur interrégional des douanes à Lyon", détaille le directeur technique et sportif des douanes. Les sélectionnés sont alors convoqués à un entretien, dernière épreuve avant l’embauche. "Quand ils sont déjà dans cette short-list, c’est qu’ils sont bons. Mais les résultats sont presque anecdotiques, ils doivent correspondre à la philosophie, montrer une vraie envie de s’engager, des valeurs, du respect, du travail en équipe", prévient François Simond, qui concède que certains athlètes sont aussi sélectionnés pour leur aura : "Ils n’ont parfois pas tous la même vocation, à un moment donné tout le monde doit s’y retrouver." 

Compétition avec l'armée

Dans les faits, les athlètes lorgnent sur ces contrats dont ils parlent entre eux, à l’image de Johan Clarey, qui a obtenu le précieux sésame à 30 ans : "C’était une démarche personnelle, je voulais rentrer depuis quelques années et j’ai eu les résultats qu’il fallait en 2010". Et parfois François Simond appelle les athlètes plus tôt que prévu, comme pour Anaïs Chevalier : "Ils sont venus me chercher. Ça faisait un an que j’étais en Coupe du monde. Je savais que les bons résultats amenaient un contrat. Je ne pensais pas l’avoir aussi tôt". En concurrence avec l’armée sur certains dossiers, c’est alors à l’institution qui dégainera le plus vite, même si François Simond rappelle que les deux camps se battent pour la même chose : "Faire résonner la Marseillaise dans le sport". Et si on comprend l’intérêt pour les douanes de miser sur ces athlètes, notamment d’un point de vue communication et tradition, pourquoi les sportives et sportifs s’y épanouissent autant ?

"Grâce à la Douane, les athlètes ont de bons contrats. C’est important pour sécuriser leur quotidien, surtout dans nos sports où il y a peu de gros contrats et où des carrières peuvent être courtes", glisse David Chastan, directeur des équipes de France masculines de ski alpin. Parmi ses skieurs, Johan Clarey confirme : "Ça apporte beaucoup de sérénité pour notre carrière. On n’a plus qu’à penser au ski avec une institution aussi solide qui veille sur nous". Anaïs Chevalier est encore plus catégorique : "Ça change tout. Ma petite soeur, également biathlète, n’a pas de contrat, donc je vois bien la différence. Ça nous permet d’être pro d’une certaine façon". Plus qu’une couverture sociale et une rémunération mensuelle, c’est la liberté d’esprit que les douanes offrent à leurs athlètes. Ce qui ne va pas sans quelques devoirs en retour. 

Le tournoi international, rendez-vous immanquable

"Ils ont les droits et les devoirs des fonctionnaires. Ils ont par exemple un droit de réserve sur certains sujets, et doivent être disponibles quand ils sont sollicités", explique François Simond. Dans les faits, cela se matérialise par un stage d’une semaine à la Rochelle la première année, puis par des participations à des séminaires ou autres événements douaniers, le plus souvent hors saison. "On les sollicite en fonction de leur calendrier. La priorité c’est qu’ils fassent du sport", résume l’ancien skieur alpin. Mais certains athlètes sont plus demandeurs que d’autres, à l’image de la biathlète Anaïs Chevalier : "J’ai demandé à assister à des journées avec des douaniers. J’étais curieuse de découvrir ce qu’il se passait, j’ai passé plusieurs jours dans une brigade à Chambéry sur du contrôle routier basique, puis à Fréjus"

Et si beaucoup résument cela à de la communication, François Simond balaye : "Certes, mais c’est plus que ça quand même. Il y a un ADN douanes-ski depuis plus de 60 ans. L’administration est vraiment investie, la FFS aussi. Au final on fait peu de com', c’est plus une tradition". Dans le milieu, on considère surtout que c’est une autre façon pour l’Etat de soutenir les sports où la professionnalisation reste précaire. "Le sport, c’est aussi de la géopolitique. Le drapeau brille par le sport, on est un peu patriotes. Je peux comprendre que les gens s’étonnent, mais ce n'est pas 100 sportifs à l’armée et 35 à la douane qui changent grand chose. Cela fait partie de l’ADN du pays, de maintenir ce niveau d’aides. Ce n’est pas tabou, il faut l’expliquer", clarifie François Simond. 

Des possibilités de reconversion

Et la meilleure occasion de faire briller ce drapeau, c’est lors du traditionnel tournoi international des douanes de fin saison, dont la 68e édition se tiendra en France, à Morzine-Avoriaz, en mars 2021. "Ils sont obligés de venir, c’est contractuel, mais on n’a jamais forcé quelqu’un", témoigne François Simond. Préparés par les staffs de l’équipe de France classique, les athlètes se regroupent le temps d’un week-end, toutes disciplines confondues, pour affronter les douaniers étrangers. "C’est inenvisageable de ne pas y aller. C’est une manière de remercier, de rencontrer les personnes qui nous suivent, de passer du temps avec les gens. Et c’est le seul moment de l’année où l’on rencontre les autres disciplines, c’est un moment de partage agréable", reconnaît Anaïs Chevalier, confortée par sa coéquipière Justine Braisaz : "C’est beaucoup plus convivial que la Coupe du monde mais avec un niveau presque équivalent. C’est en fin de saison, avec les skieurs alpins, donc c’est un moment un peu unique. Mais malgré la fatigue, la motivation sur les skis reste la même et on a envie d’en découdre".

Cerise sur le gâteau, la douane propose enfin à ses employés pas comme les autres des projets de reconversion. Ainsi, les athlètes ont accès au concours interne de l’institution, avec une procédure de préparation adaptée. Tous ne se tournent pas vers les douanes une fois les skis raccrochés, et ce n’est pas le but selon François Simond : "En revanche, avec la crise actuelle qui frappe l’économie de la montagne, certains changent peut-être un peu d’avis". Comme Johan Clarey : "C’était déjà dans ma tête avant la crise sanitaire, mais forcément encore plus aujourd’hui avec toutes les incertitudes qui planent aujourd'hui". Pour Anaïs Chevalier, la décision est même quasiment prise : "Je l’envisage sérieusement. Je sais qu’avec mon niveau d’études je peux accéder au rang d’inspecteur rapidement, c’est un poste à responsabilités donc intéressant. J’habite à côté de la frontière italienne donc ce serait pratique, même si ce n’est pas la priorité du moment". Cela tombe bien : la douane a tout son temps puisqu'elle tient la main des Bleu(e)s depuis 68 ans.

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