"Il faut arrêter le massacre" : le cri d'alarme d'un neurochirurgien face à la hausse des chocs violents dans le rugby

Jean Chazal, le chirurgien qui a récemment opéré le capitaine de Clermont, Damien Chouly, s'inquiète pour la santé des joueurs de rugby. Et redoute un mort sur le terrain : "Ça va arriver, je le dis, je l’ai dit et je le redis."

(DAVID ROGERS / GETTY IMAGES EUROPE)

Pour le professeur Jean Chazal, "la coupe est pleine" : "S’il ne se passe rien, je suis prêt à quitter ce milieu." Neurochirurgien au CHU de Clermont-Ferrand et doyen de la faculté de médecine, le professeur Chazal a récemment opéré le troisième ligne et capitaine de l'ASM Clermont Auvergne, Damien Chouly. Celui-ci était atteint d’une hernie du rachis cervical. Jean Chazal lance un cri d’alarme face à la recrudescence des commotions cérébrales et autres conséquences des chocs violents auxquels sont exposés les joueurs de rugby.   

franceinfo : La pratique du rugby à haut niveau est-elle devenue dangereuse pour la santé des joueurs ?

Pr Jean Chazal : Je suis très inquiet parce qu’on me demande aujourd’hui de soigner des joueurs qui subissent des commotions cérébrales graves et de plus en plus nombreuses. En phase finale du Top 14, l’année dernière, sur cinq matchs, il y a eu neuf commotions, 102 au total sur la saison. C’est inadmissible. On sait faire le diagnostic mais quand la commotion cérébrale a eu lieu, c’est trop tard. Il faut tirer la sonnette d’alarme, il faut arrêter le massacre et faire de la prévention. On nous dit que ce n’est pas possible, que les joueurs sont de plus en plus grands et de plus en plus gros... Mais il n’y a qu’à adapter les règles et, surtout, sensibiliser les arbitres !

Avez-vous le sentiment d’être entendu aujourd’hui ?

J’ai été nommé expert national au Grenelle de la santé des joueurs, je suis allé à la réunion, il n’y avait ni la Fédération, ni les arbitres, ni les médecins de la Fédé. C’est incroyable, c’est même effrayant. Ça veut dire que pour des luttes d’égo, de pouvoir ou de conflits d’intérêts qui nous échappent, on met de côté la santé des joueurs. Je tire la sonnette d’alarme et je dis : c’est la dernière fois ! S’il ne se passe rien, je suis prêt à quitter ce milieu dans lequel je suis pourtant depuis des dizaines d’années. Là, je crois que la coupe est pleine. Je ne suis pas le seul à le penser. Je voudrais être suivi maintenant.

Que préconisez-vous ?

Je préconise de vrais Grenelle avec tout le monde autour de la table, présidents de clubs, dirigeants, la Ligue et la Fédération, les arbitres, les coaches, les joueurs et les représentants des joueurs. Et puis, changer les mentalités et faire l’éducation des joueurs dès l’âge de 10 ans quand on commence le rugby, jusqu’au sommet du Top 14. En Nouvelle-Zélande et en Grande-Bretagne, on a fait cette éducation et le nombre de commotions a été divisé par deux.

Ces risques que vous dénoncez concernent-ils uniquement les joueurs d’élite ?

Je suis président d’une thèse sur le sujet qui va être présentée le 13 octobre et on a dénombré chez 270 joueurs, 30 commotions cérébrales avérées par an. Cela veut dire qu’il y en a au moins le double, chez des joueurs de 10 à 20 ans, à un âge où le cerveau est en pleine maturation. Chez les espoirs c’est pratiquement une par match. C’est inacceptable ! Les gosses n’ont pas d’esprit critique, ils ne savent pas ce qu’il va se passer plus tard. La première réaction c’est de dire : t’as vu ce qu’il a pris...

Vous dites craindre qu’un jour il y ait un mort sur un terrain en France...

Oui, bien sûr. Et ce mort ce ne sera pas forcément à cause d'une commotion cérébrale. Moi, je vois des plaquages destructeurs, à retardement, par derrière, sur un joueur relâché. L’aorte peut se désinsérer sur un tel choc : la personne fait une hémorragie interne et meurt en quelques secondes. Ça va arriver, je le dis, je l’ai dit et je le redis aujourd’hui, et pourtant ça ne bouge pas.