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George Floyd : La NFL, symbole d'une Amérique divisée

Sport le plus populaire aux Etats-Unis, le football américain cristallise toutes les ambivalences d'une société américaine qui se débat contre son histoire, ses préjugés, sa violence. La mort atroce de George Floyd a de nouveau provoqué des tiraillements entre le conservatisme de la NFL et les joueurs, majoritairement noirs, qui la composent. Pourtant, malgré un patriotisme nauséeux incarné par Donald Trump lui-même, l'espoir d'une Ligue plus juste demeure.
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France Télévisions
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 (STEVEN RYAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Comme l'a écrit le grand romancier afro-américain James Baldwin"l'histoire des noirs en Amérique, c'est l'histoire de l'Amérique. Et ce n'est pas une belle histoire". Par un étonnant effet de miroir, l'histoire de la NFL est intimement liée à celle de cette nation. Déjà parce le foot US est, de loin, le sport le plus populaire du pays, et ensuite parce qu'il suit les mêmes travers que lui. La National Football League est le reflet de l'Amérique dans le sport. Un reflet structuré par le racisme, un reflet parfois abject. 

La mort de George Floyd, brutalement assassiné par des policiers à Minneapolis, a secoué la NFL comme le reste du monde. Mais si tous les yeux se sont brutalement braqués sur elle, c'est aussi parce qu'elle est le berceau d'une forme de contestation, symbolisée par un homme, Colin Kaepernick, et un geste, le genou à terre pendant l'hymne américain pour protester contre les violences policières faites aux noirs. Une fois encore, donc, l'actualité tragique a rattrapé la NFL et l'a replongée face à ses contradictions. 

Un sport joué majoritairement par les noirs mais regardé, financé et décidé par les blancs

En schématisant grossièrement, le foot US est un sport joué majoritairement par des noirs (69,7%) et regardé par des blancs (77%). Et pourtant, les sportifs d'origine afro-américaine ont dû déjà beaucoup lutter pour pouvoir intégrer les équipes professionnelles. Avant les années 50, leur recrutement était même souvent perçu comme une hérésie. Depuis, ils sont bien sûr les rois d'un sport qui écrase tout aux Etats-Unis (les Américains sont plus de 110 millions à regarder le Superbowl contre 40 pour les World Series et 29 pour les NBA Finals), mais des rois sans couronne. Ou en tout cas sans pouvoir. 

La mort de George Floyd, puisse-t-elle au moins servir à cela, devrait accélérer le mouvement dans le sens d'une plus grande justice et d'un plus grand respect. Elle a même déjà commencé à le faire. Le président de la NFL, Roger Goodell, a ainsi déclaré, quelques jours après le décès de Floyd, que la Ligue regrettait "de ne pas avoir écouté les joueurs"

Ce n'est pourtant pas faute de s'être manifestés. Les joueurs noirs, depuis longtemps, se sont dressés contre l'injustice. Sous toutes ses formes. Injustice tout d'abord au sein même de la Ligue, où ils sont absents de tous les postes clés de décision. Dans un sport qui génère une masse financière sans égale, où seuls des clubs de foot comme Manchester United ou le Real Madrid peuvent rivaliser avec les franchises de la NFL, où les droits TV annuels se négocient à plus de 6 milliards de dollars par an, il est terrible de constater qu'aucun noir n'est propriétaire de club ou directeur général. De même, ils sont moins de 10% à accéder à des postes de vice-présidents et seulement 12% à être actionnaires. L'accès est, sinon interdit, du moins plus que restreint. 

On touche là le noeud du problème : l'évolution de la société américaine, et donc de la NFL, se heurte au plafond de verre du conservatisme. Les propriétaires de clubs sont, très majoritairement, républicains et donc résolument attachés à un certain immobilisme structurel. A titre d'exemple, 7 propriétaires de franchise ont chacun donné un million de dollars au comité d'investiture de Donald Trump. Dans ces conditions, difficile de voir les mentalités évoluer... 

La revanche des "quarterblacks"

Sur le terrain, en revanche, ces dernières sont en pleine mutation et une autre forme d'injustice est en train, enfin, de s'effondrer. Pendant longtemps, le joueur noir a été cantonné à des positions où ses qualités physiques de vitesse sont supposées s'exprimer ("cornerback" ou "wide receiver" pour les initiés). Les blancs, eux, trustaient les rôles dits stratégiques, dont le fameux poste de quarterback. Depuis le milieu des années 80, on s'est progressivement décidé à confier les rênes de l'équipe à des QB noirs (Doug Williams fut le premier joueur de couleur à remporter un Superbowl au poste clé en 1987) et la tendance n'a cessé de s'intensifier. Sur les cinq dernières saisons, trois quarterbacks non blancs (Cam Newton, Patrick Mahomes et Lamar Jackson) ont ainsi été élus meilleur joueur du championnat. Un véritable "sack" aux idées reçues, pas si anciennes, qui voulaient que les noirs n'avaient pas l'intelligence pour diriger le jeu de leur équipe ! 

Mais gagner la bataille du terrain est une chose, remporter celle des mentalités en est une autre. Le plus dur reste à faire : combattre l'injustice sociale, revendiquer son droit à s'indigner et à protester. Le chantier est immense, comme la mort de George Floyd l'a tristement rappelé. Elle nous a renvoyés aux heures sombres, et pas si lointaines de 2016, où le joueur des San Francisco 49ers Colin Kaepernick mettait un genou à terre pendant l'hymne américain pour simplement manifester contre l'oppression des noirs aux USA. Ce qui lui avait valu cette réaction tristement célèbre de Trump, lors d'une conférence en Alabama : "Virez-moi ce fils de pute du terrain tout de suite!". Et le président américain n'en était pas resté là. "Si les fans de NFL refusent d’aller aux matchs jusqu’à ce que les joueurs cessent de manquer de respect à notre drapeau et à notre pays, vous verrez rapidement un changement. Virez ou suspendez!", écrivait-il ensuite sur Twitter.

La bannière étiolée

Pour Trump, comme pour beaucoup, on ne touche pas au Star Spangled Banner. Dans un pays, et un sport, qui ne manquent jamais une occasion de brandir le drapeau étoilé, de célébrer ses militaires ou ses anciens combattants, ne pas se lever au moment de l'hymne national est considéré comme une trahison nationale. C'est bien ce qu'il répond à Roger Goodell, sous couvert de sarcasme, lorsqu'il écrit : "Serait-il possible que, dans la déclaration de paix et de réconciliation plutôt intéressante de Roger Goodell, il laisse entendre qu'il serait désormais acceptable pour les joueurs de s'agenouiller, ou de ne pas se tenir droit, pour l'hymne national, manquant ainsi de respect à notre pays et notre drapeau ? 

Et les déclarations du pourtant très respecté Drew Brees, après la mort de George Floyd,  n'ont fait que raviver cet antagonisme entre le patriotisme exacerbé de certains et la volonté de révolte des autres. "Je ne serai jamais d’accord avec quiconque ne respecte pas le drapeau des États-Unis d’Amérique ou notre pays. Quand je regarde le drapeau, j’imagine mes deux grands-pères, qui ont combattu pour ce pays pendant la Seconde Guerre mondiale", a ainsi dit le quarterback des New Orleans Saints au moment même où le mouvement "Black Lives Matter" prenait son essor. 

S'il est, depuis, revenu sur ses déclarations et qu'il a présenté ses excuses aux membres de la communauté noire, le mal a été fait : menaces de mort et opinion plus divisée que jamais. Les réactions sont à la (dé)mesure du pays. Les Etats-Unis continuent de se battre contre leurs démons mais la résistance, comme toujours, s'organise. Partout dans le pays, plusieurs stars de la NFL se sont ainsi mobilisées en participant à des manifestations, à des débats, en faisant des dons importants aux associations de défense de la communauté afro-américaine. Comme un symbole, ces joueurs emblématiques se sont également unis dans un tweet pour dénoncer les violences policières. Pour interpeller l'opinion publique. Pour défendre leurs droits. Pour que la NFL ne soit plus jamais la haine FL. Pour George Floyd. 

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