"Un jour, j'espère recommencer à nager pour mon pays" : Rami Anis, réfugié syrien, en lice aux mondiaux de natation

A 26 ans, ce nageur originaire d'Alep participe aux championnats du monde qui débutent le 14 juillet à Budapest (Hongrie). Franceinfo est allé à sa rencontre à Gand (Belgique), où il s'entraîne.

Le nageur syrien Rami Anis, dans la piscine Rozebroeken, à Gand (Belgique), le 3 juillet 2017.
Le nageur syrien Rami Anis, dans la piscine Rozebroeken, à Gand (Belgique), le 3 juillet 2017. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Quand Carine Verbauwen se met à parler fort en néerlandais, ce n'est jamais bon signe. Et ce matin-là, lundi 3 juillet, elle crie. Et en néerlandais. "Encore, encore, encore !, encourage-t-elle, accoudée au bassin. Je te sens mou là, on dirait que tu as du mal." Essouflé par les dix longueurs qu'il vient d'enchaîner dans l'eau de la piscine Rozebroeken de Gand (Belgique), Rami Anis encaisse sans broncher les remontrances de sa coach. Si l'ancienne championne belge est aussi dure avec son athlète, c'est que les jours sont comptés avant les mondiaux de natation à Budapest (du 14 au 30 juillet).

Je pourrais être plus gentille avec lui, vu son histoire. Mais ça ne l'aiderait pas...Carine Verbauwenà franceinfo

Car le jeune homme de 26 ans n'est pas un nageur comme les autres. Il y a cinq ans, il a fui la guerre en Syrie. Exceptionnellement, c'est donc sous la bannière de la Fina, la Fédération internationale, qu'il nagera dans la capitale hongroise. Le spécialiste du papillon vise "un petit 56 secondes" sur le 100 mètres. Et s'il fait autour de 2'05'' sur le 200, "ce serait vraiment cool". 

Rami Anis ne sera évidemment pas en mesure d'aller titiller les meilleurs. Qu'importe, lui y va pour autre chose : "Continuer d'exister à travers ma passion."

Le nageur syrien Rami Anis, accompagné de sa coach Carine Verbauwen, dans la piscine de Rozebroeken à Gand (Belgique), le 3 juillet 2017.
Le nageur syrien Rami Anis, accompagné de sa coach Carine Verbauwen, dans la piscine de Rozebroeken à Gand (Belgique), le 3 juillet 2017. (RAPHAEL GODET ./ FRANCEINFO)

Le périple, "quelque chose de pas très drôle"

Rami Anis ne serait certainement jamais venu en Belgique "si le monde avait tourné normalement", comme il dit. Les bombes ont commencé à pleuvoir depuis six mois dans le ciel syrien quand il décide de quitter sa ville d'Alep en octobre 2011. "J'avais 20 ans, j'avais peur qu'on me force à intégrer l'armée", raconte-t-il à franceinfo.  

Quand je suis parti, je pensais que c'était juste pour quelques semaines, le temps que ça se calme. J'imaginais pouvoir reprendre ma vie comme avant.Rami Anisà franceinfo

Il trouve refuge en Turquie. A Istanbul, il toque à la porte du club de Galatasaray pour continuer à nager. Mais il se trouve face à un mur, celui des autorités. "Je pouvais m'entraîner, mais pas faire de compétitions, le règlement me l'interdisait car j'étais étranger", déplore-t-il. Le jeune homme, que tout le monde promettait à un bel avenir dans les bassins, perd espoir. "Mon niveau régressait, régressait..."

Après quatre ans passés sur les rives du Bosphore, il décide de partir. On lui parle de la Belgique, "un pays où tout serait plus simple". ll boucle son sac et reprend la route. De son périple, il ne dira pas grand-chose. Il repousse le dictaphone de la main. "C'était juste quelque chose de pas très drôle." On comprend à travers son silence qu'il en a bavé. On apprend qu'il s'est rendu sur l’île grecque de Samos sur un canot pneumatique avec d'autres réfugiés, dont des enfants. Qu'il a ensuite pris le train, le bus et marché pour atteindre sa destination. La Macédoine, la Serbie, la Croatie, la Hongrie, l’Autriche, l’Allemagne et la Belgique. Enfin. Une dizaine de jours en tout. Avec la faim, le froid, le manque d'eau, les réveils en pleine nuit, le danger permanent...

Le nageur syrien Rami Anis, dans la piscine Rozebroeken, à Gand (Belgique), le 3 juillet 2017.
Le nageur syrien Rami Anis, dans la piscine Rozebroeken, à Gand (Belgique), le 3 juillet 2017. (RAPHAEL GODET / FRANCE TELEVISIONS)

"Ils voulaient savoir combien il serait payé en nageant chez nous"

Carine Verbauwen se souvient très bien de leur première rencontre en septembre 2016. "Je l'ai vu arriver à la piscine, et sa première question m'a laissée sans voix, raconte la double finaliste aux Jeux de Moscou en 1980Il voulait savoir combien il serait payé en nageant chez nous !" Elle lui explique que ça ne se passe pas comme ça. Qu'ici, aucun nageur ne reçoit de salaire. Et qu'on doit même régler une cotisation pour pouvoir mettre les pieds dans l'eau.

La discussion s'arrête là, dans le hall d'entrée de la piscine Rozebroeken, à Gand. Déçu, Rami Anis décide alors de tenter sa chance en Allemagne. Mais l'accueil est exactement le même. Quelques semaines plus tard, le voilà qui réapparaît, bredouille. Carine Verbauwen lui fait alors une faveur qu'il finit par accepter.

Tu t'entraînes, et je ne te demande pas de cotisation.Carine Verbauwenà franceinfo

Une heure trente d'entraînement le matin, deux heures l'après-midi

En Belgique, il est d'abord hébergé dans un centre pour demandeurs d’asile situé à côté de Charleroi, en Wallonie. Mais le trajet jusqu'à la piscine (6 heures aller-retour en train) l'épuise. Carine Verbauwen décroche son portable pour lui trouver quelque chose de plus proche, en Flandre, à une vingtaine de kilomètres de Gand, dans un appartement de son ancienne belle-mère. Rami Anis partage aujourd'hui les lieux avec son frère et ses parents.

Semaine après semaine, à la force des bras, son niveau revient dans les bassins. L'an dernier, il intègre l'équipe des réfugiés du CIO et participe aux Jeux olympiques de Rio. "Je suis toujours en contact avec eux sur Facebook", explique-t-il en montrant son smartphone.

Aujourd'hui, il s'entraîne quasiment tous les jours : une heure et demie le matin, deux heures l'après-midi. En revanche, il ne s'est toujours pas habitué à la pluie et à la nourriture locale encore moins. A l'inverse, son niveau de néerlandais s'améliore de jour en jour et il veut nous le prouver : "'Natation' ça se dit 'zwemmen'', et 'papillon' ça se dit 'vlinder'."

Bon, il me faudra plus que quatre heures de cours par semaine pour devenir parfaitement bilingue. C'est tellement compliqué, comme langue...Rami Anisà franceinfo

Mais devant sa télé, il comprend ce qui se dit. Il comprend que "la guerre n'en finit pas en Syrie", que sa ville d'Alep est un champ de ruines. Alors, pour se protéger, il zappe souvent. "Cela m'est devenu insupportable", lâche-t-il, en se tenant la tête.

Au fond de lui, il s'imagine retourner "un jour" dans son pays, et "recommencer à nager pour [son] drapeau."  Et dans ses rêves les plus fous, il y retrouverait tous ses amis, aujourd'hui "éparpillés" en Suède, en Turquie, au Liban, en Allemagne. Il coupe : "Il y en a certains, je ne sais pas ce qu'ils sont devenus."