Meeting de Liévin : erreur de chronométrage, polémique, accusations... L'affaire Aurel Manga vers une enquête de la FFA

Le 60m haies du meeting de Liévin mardi soir a donné lieu à une situation confuse, avec le hurdler français Aurel Manga qui n'a pas pu prendre part à la finale. La polémique a enflé sur les réseaux sociaux, une tentative de corruption par l'organisation de l'événement étant évoquée. Celle-ci réplique, et l'affaire devrait donner lieu à une enquête de la Fédération française d'athlétisme.
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Le spécialiste des haies Aurel Manga, durant le meeting de Paris le 2 février 2020 à l'AccorHotels Arena de Paris-Bercy (STEPHANE KEMPINAIRE / KMSP)

Cela devait être une fête de l'athlétisme. Malgré l'absence de public, le meeting international de Liévin mardi a attiré de nombreux noms de prestige et offert quelques performances de choix, un record du monde du 1500 mètres pour l'Ethiopienne Gudaf Tsegay en tête. Le 60 mètres haies n'a pas été en reste avec la fusée Grant Holloway, auteur de la deuxième meilleure performance de l'histoire sur la distance à deux petits centièmes des 7"30 du Britannique Colin Jackson. Mais le spectacle a aussi été un peu terni par un incident de course, vite devenu controverse, autour du Français Aurel Manga.

Le médaillé de bronze sur l'exercice aux Mondiaux 2018 n'a pas pu disputer la finale après avoir été annoncé pendant plus de deux heures comme un de ses participants. Le quiproquo débute lors des séries. Manga prend part à la deuxième course de qualification, mais ne peut tenir la cadence de Grant Holloway. Le Français est à la lutte pour terminer dans les trois premières places, qualificatives pour la finale. Mission réussie, puisque le tableau l'annonce dans un premier temps deuxième de la course, crédité d'un temps de 7"63. Sauf qu'à la vue des images, la place de dauphin de la série revient bien au Polonais Damian Czykier, pourtant déclaré quatrième par le chronomètre. 

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"Nous avons eu des soucis avec notre prestataire sur la lecture de la chronométrie. Ce n'est pas normal, cela ne doit pas arriver", reconnaît volontiers Jean-Pierre Watelle, directeur du meeting. Lors de la première série déjà, la cellule n'avait pas arrêté le temps à l'arrivée. L'incompréhension ne fait que commencer.

Neuf athlètes pour huit places

Près de deux heures plus tard, la finale se prépare avec Aurel Manga, mais aussi Damian Czykier et Kévin Mayer. Le recordman du monde du décathlon, venu à Liévin parfaire sa technique sur les haies, avait été affiché quelques secondes après les séries  comme premier non-qualifié au temps sur les écrans de contrôle pour quelques millièmes, malgré un record personnel (7"68). Mais là encore, la technique fait en réalité des siennes. "A aucun moment nous n'avons eu l'information que Kévin n'était pas qualifié", nous a précisé Alex Bonacorsi, président du club de Montpellier pour lequel Mayer est licencié et présent au meeting mardi. "Je suis allé vérifier quelques minutes après la course en tribune de presse sur les ordinateurs du meeting, et Kévin était affiché avec un petit q, qualifié au temps", ce que nous sommes en mesure de confirmer.

Neuf athlètes se présentent donc sur la piste pour la finale, pour seulement huit couloirs à distribuer. Un flottement se fait sentir, un conciliabule s'opère avec des membres de l'organisation sur la piste, et la finale est finalement décalée d'une vingtaine de minutes. Sans Aurel Manga, à la surprise générale. 

Le Parisien ne tarde pas à en donner son explication. Aurel Manga relaie sur ses réseaux sociaux une publication de Julie Huberson, compagne de l'entraîneur de Manga, Giscard Samba, et présidente de l'US Créteil où l'athlète français est licencié. "Scandale… Sortir Aurel Manga de la finale des haies en lui proposant 5000 euros pour qu'il laisse sa place à un autre athlète alors que les athlètes sont déjà sur la piste", s'émeut-elle. "C'est ainsi que vous traitez les athlètes français à Liévin ?" Le post fait rapidement réagir et provoque autant d'interrogations que d'indignation.

Même replacé 4e, son réel résultat en série, à la place du Polonais Czykier, Manga aurait pu être repêché au temps, car dans le même centième que Kévin Mayer... jusqu'à 23h12, 52 minutes après l'horaire théorique de la finale. "On apprend qu'il y a un gros problème, que neuf athlètes sont en chambre d'appel", nous raconte Jean-Pierre Watelle. "Aurel Manga nous dit qu'il est classé 2e, et que donc il doit être en finale. Damian Czykier a refusé de rester classé 4e, on le voit bien aux images et à la photo-finish qu'il termine deuxième de sa série. Cela dure comme cela 15-20 minutes. Après vérifications, on s'aperçoit que c'est Manga qui fait quatre."  "Ce que les arbitres m'ont dit, c'est qu'au moment de composer la finale, il y a eu une réclamation de l'athlète polonais qui se sentait justement lésé", nous a expliqué le président de la Fédération française d'athlétisme André Giraud. "Les arbitres (Eric Jaffrelot, qui a officié lors de championnats du monde et de JO, et Valérie Pasquier, arbitre de niveau national) ont revu les images, ont rectifié les résultats et ont placé les coureurs dans le bon ordre et avec le bon chrono. Aurel Manga se retrouve 4e de sa série, en 7"69."

André Giraud, président de la FFA (JEAN MARIE HERVIO / DPPI MEDIA)

Corruption contre "triche", les accusations fusent

Que s'est-il alors passé sur le tartan durant l'échauffement de la finale ? L'accusation partagée par Manga est grave et entend que l'organisation a voulu privilégier Kévin Mayer contre un pot de vin. "On me dit qu'au millième Manga et Mayer sont ex aequo, et je n'y croyais pas", s'insurge le patron de la compétition. "S'ils sont dans le même millième, alors il faut un tirage au sort." "Ce tirage concernait des chronos, le 7"68 de la série 1 et le 7"68 de la série 2, et non des personnes, nous précise Alex Bonacorsi. "Et le tirage au sort avait donné Mayer vainqueur" insiste Jean-Pierre Watelle, avant même que les arbitres ne reprennent les résultats erronés des séries. Un tirage au sort, dont il nous a par ailleurs été assuré qu'il avait été filmé.

Contactés, Aurel Manga et Julie Huberson n'ont pas donné suite à nos sollicitations. Jean-Pierre Watelle, lui, ne décolère pas. Et il contre-attaque. "C'est inadmissible. On a bossé comme des fous. Pour moi, Aurel Manga a voulu tricher. Avec 7"63, il faisait les minima championnats d'Europe (NDLR : Manga a déjà réalisé ces minimas à Karlsruhe le 29 janvier dernier, en 7"64). Je veux bien croire qu'il se voit deuxième dans sa tête. Mais il le sait bien qu'il n'est pas deuxième. Et Il ne dit rien, c'est là qu'il y a un vrai problème. On a tous essayé de le faire revenir à la raison.

La Fédération française d'athlétisme a rapidement été tenue informée de la situation mercredi et s'est étonnée de la tournure des événements. "Je veux bien croire qu'Aurel Manga n'ait pas été informé", nous explique André Giraud à plusieurs reprises. "Mais quand on a des documents, des arbitres, des photo-finish, comment peut-on croire qu'un organisateur essaie de corrompre un athlète alors que les faits lui donnent raison ? Pour faire passer sa triche, sortir un bazar comme ça… 5000 euros, c'est la prime que remportaient les recordmans du monde", renchérit Jean-Pierre Watelle.

Ces palabres ne devraient pas rester sans suite, la Fédération attendait dans la soirée de mercredi un courrier en bonne et dûe forme pour lancer une procédure dans laquelle la commission d'éthique et de déontologie de la FFA serait saisie. "C'est dommage, car sur le plan sportif, il n'y a pas de sujet" déplore André Giraud. L'affaire est peut-être loin d'être terminée.

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