"Le sport a été instrumentalisé mais a aussi servi de moyen de résistance lors de la Shoah", selon les historiens Hubert Strouk et Caroline François

Le sport peut-il être un outil pour expliquer, raconter et comprendre la Shoah ? La question a été étudiée par le mémorial de la Shoah en France. A l’origine de l’exposition « Le sport européen à l’épreuve du nazisme » en 2011, et d’une autre sur Alfred Nakache, le "nageur d'Auschwitz" les historiens Hubert Strouk et Caroline François répondent à nos questions en cette journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste.
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France Télévisions
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Adolf Hitler veut montrer la supériorité de la race aryenne lors des Jeux olympiques de Berlin en 1936.

Parler de la Shoah via le sport peut sembler incongru. En quoi cela a-t-il un sens ?
Caroline François :
 "Le sport est un moyen de toucher un public plus large. Mais surtout, le sport est un des champs qui a été fortement investi par le fascisme, le nazisme ou le régime de Vichy, aussi bien au niveau amateur que dans la pratique professionnelle. Des sportifs de haut niveau se sont positionnés, notamment lors des Jeux olympiques de 1936 à Berlin. Aborder la question de la Shoah via le sport apporte un plus. C’est un prisme qui n’est pas au cœur du phénomène, certes, mais qui permet de parler de gens variés, de comparer la situation de plusieurs pays. Le côté universel du sport et sa dimension sociale font que c’est fondamental d’adopter ce prisme sportif sur ces questions, comme sur le racisme ou d’autres enjeux de société".

Hubert Strouk : "On s’est rendu compte que la relation entre le sport et la Shoah était méconnue, alors qu’elle témoigne de l’exclusion progressive des Juifs de la société. On est partis de cette idée-là, puis on a essayé de montrer que le sport pouvait être le reflet de la société, mais aussi l'influence du sport et de ses pratiquants sur la société. Le sport a été instrumentalisé par des propagandes qui ont dévoyé ses valeurs. Mais il a aussi servi de résistance. À travers le portrait d’Alfred Nakache ou d’autres sportifs, on s’est rendu compte qu’il y avait des parcours singuliers qui racontaient la Shoah, par leur vie, et que l’Holocauste n’épargnait personne. Même des grands champions pouvaient être victimes d’une idéologie".

Avant la Seconde Guerre mondiale, il y a un premier épisode important : les Jeux olympiques de Berlin, en 1936, en Allemagne nazie. Comment réagissent les athlètes ?
CF :
 "On parle souvent de Jeux de Berlin sans athlètes juifs, mais en réalité il y en a beaucoup. Certains ont boycotté, mais d’autres sont venus pour prouver qu’ils étaient du même niveau, d’autres juste pour le sport. Par exemple dans l’équipe hongroise championne olympique de water-polo, la moitié des athlètes étaient juifs. Effectivement, certains athlètes juifs ont décidé de ne pas aller à Berlin. D'autres y sont allés. A l'époque, ils ont des informations mais ils ne savent pas tout ce qu’il se passe en Allemagne à ce moment. Aujourd'hui, nous, nous regardons ça en connaissant la suite, c'est facile. Mais eux ne savaient pas ce qui allait suivre."

Pendant la guerre, beaucoup d’athlètes juifs ont été déportés. Certains y ont résisté par le sport, comme Alfred Nakache.
HS :
 "Effectivement, à l’été 1944, le champion français Alfred Nakache a nagé à plusieurs reprises dans les bassins de réserve d’eau, en compagnie du journaliste Noah Klieger, qui a raconté les faits. Ils se cachaient des gardes SS, avec la complicité d’autres prisonniers, qui faisaient le guet. Dans un contexte de totale déshumanisation, aller nager, pour Nakache, était une libération de l’esprit et du corps, une forme de résistance".

Malheureusement dans les camps, le sport a plus souvent été un outil d’humiliation, n'est-ce pas ?
HS :
 "Oui, ce sont des choses qu’Alfred Nakache a raconté à ses proches, ces scènes où il a été appelé à nager de façon humiliante pour remonter des objets à la surface avec ses dents. Les gardes SS ont utilisé le sport pour l’humilier, sachant qu’ils avaient devant eux un champion connu. Il y a aussi le cas de Victor Young Perez, un boxeur poids plumes déporté à Auschwitz. Il a dû mener des combats contre des supers lourds. Malgré son talent, il ne pouvait évidemment pas faire le poids. Les Nazis ont utilisé le sport pour humilier les indésirables, les opposants. Ca n’a pas été généralisé mais il y a eu des cas significatifs".

CF : "Oui. Ce qui accrédite cette idée, c’est qu’on a plusieurs témoignages d’autres champions qui ont eux aussi été stigmatisés, humiliés par le sport, dans plusieurs camps. Je pense aussi à un champion d’escrime qui s’est retrouvé dans un camp dirigé par un ancien adversaire battu aux JO, qui en avait gardé envers lui une haine tenace. Il a été dénoncé et s’est retrouvé pendu par les pieds à un arbre. Mais face à ces humiliations, il y a aussi eu une forme de solidarité. Les sportifs ont créé des réseaux de solidarité, de reconnaissance dans les camps. On l’a fortement vu parmi les boxeurs notamment, Comme l'histoire de ce boxeur français qui, le soir de son arrivée à Auschwitz, reçoit un petit colis à son baraquement provenant de trois autres boxeurs français qui l’avaient reconnu. Ou celle d’un autre boxeur qui a vu sa vie sauvée par un kapo (détenu chargé d'encadrer les autres), lui aussi boxeur, qui l’avait également reconnu. Le sport dans la Shoah, c’était aussi cela."

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