Dopage, diffamation et gros sous : le combat d'un journaliste contre les dirigeants du cyclisme

Pour avoir écrit que l'Union cycliste internationale avait masqué un contrôle positif de Lance Armstrong en 2001, un journaliste irlandais est traîné devant les tribunaux. 

Paul Kimmage, ancien cycliste irlandais devenu journaliste, le 12 février 2009 à Sacramento (Californie, Etats-Unis).
Paul Kimmage, ancien cycliste irlandais devenu journaliste, le 12 février 2009 à Sacramento (Californie, Etats-Unis). (DOUG PENSINGER / GETTY IMAGES)

SPORTS - "Bonne nouvelle, j'ai trouvé un avocat pitbull pour pourchasser ces deux connards." Paul Kimmage, ancien coureur cycliste irlandais devenu journaliste, ne s'embarrasse pas de politesse dans son tweet (lien en anglais). Deux dirigeants de l'Union cycliste internationale (UCI) le poursuivent devant un tribunal suisse pour avoir écrit qu'ils ont volontairement ignoré un contrôle positif de Lance Armstrong, en 2001. "C'est une drôle de façon de lutter contre le dopage", ironise Kimmage dans une interview au site spécialisé Velonation (lien en anglais)

Accusé Kimmage, levez-vous

L'UCI traîne une réputation procédurière. Après s'être penchée sur la taille des chaussettes des coureurs - milieu du mollet, pas plus haut - comme le rapporte le site Velonews (lien en anglais), l'organisme qui chapeaute le cyclisme international a décidé de traduire devant les tribunaux ceux qui l'accusent d'avoir manqué à son obligation de traquer le dopage. Le dernier en date, c'est Paul Kimmage, qui avait dénoncé bien avant l'affaire Festina la culture du dopage du peloton. Dans une longue interview (visible sur le site spécialisé NYVelocity, en anglais), le coureur américain Floyd Landis, vainqueur déchu du Tour de France 2006, lui a expliqué que Lance Armstrong avait subi un contrôle positif à l'EPO lors du Tour de Suisse 2001. Armstrong ne s'en était pas inquiété. Au contraire, il avait laissé entendre que sa direction et l'UCI allaient prestement enterrer l'affaire, selon les propos de Landis rapportés par Kimmage.

Contrairement aux usages, l'UCI a attaqué le journaliste en justice, mais pas les journaux qui ont publié son article, le Sunday Times et L'Equipe, notamment. Un journaliste attaqué seul par une institution, "je ne crois pas que ce soit déjà arrivé", s'est désolé Kimmage sur Velonews. Le coureur Tyler Hamilton, qui a émis les mêmes accusations contre Armstrong dans son livre The Secret Race, sorti en septembre, est lui passé entre les gouttes. Et si Landis a été condamné début octobre, relate Le Monde.fr, c'est pour une autre interview, datant de 2010, que celle qui vaut à Kimmage l'acharnement de l'UCI. 

L'acte d'accusation

Hein Verbruggen et Pat McQuaid, respectivement ancien et actuel directeur de l'UCI, estiment avoir été diffamés par l'article de Paul Kimmage. Les pontes de l'UCI lui demandent 6 600 euros et des excuses publiques dans L'Equipe, le Sunday Times et le quotidien suisse Le Matin. Première audience prévue le 12 décembre.

Et ceux qui remarquent perfidement que Lance Armstrong a fait une donation de 100 000 dollars à l'UCI en 2002 sont des mauvaises langues, dénonce Pat McQuaid, cité par le site de la chaîne américaine ESPN (lien en anglais) : l'argent a d'après lui été utilisé pour acheter une machine de détection de transfusion sanguine.

Parole à la défense

Le site spécialisé Redkiteprayer (lien en anglais) estime que l'UCI applique la technique de la poursuite-bâillon, en anglais SLAPP, "strategic lawsuit against public participation". "Slap" veut dire gifler en anglais, et c'est aussi l'idée. "Ce genre de procès a pour de but de faire taire les critiques, en en sélectionnant quelques-unes, et en les affrontant dans une procédure longue et coûteuse. Le message : le prochain qui émet une critique s'expose au même tarif", explique Redkiteprayer.

Le faible montant des dommages et intérêts demandés, à peine de quoi couvrir les frais de justice, est significatif. C'est une guerilla judiciaire. "Ils choisissent un petit tribunal, en Suisse, près de leurs locaux, qui coûte un maximum à ceux qu'ils attaquent", se souvient dans Velonation Dick Pound, ancien président de l'Agence mondiale antidopage, qui a été dans ce cas en 2007. Et pour le cycliste écossais David Millar, l'UCI devrait avoir honte. Sur Twitter, l'ex-coureur de Cofidis s'exclame : "UCI = honteux. Ils continuent à poursuivre Kimmage, ce qui est dégueulasse, et Verbruggen l'ouvre, ce qui montre qu'il ne devrait rien avoir à faire avec le cyclisme." 

L'avis du public

Après l'annonce de sa condamnation, plusieurs sites américains spécialisés dans la petite reine ont organisé une collecte de fonds pour venir en aide à ce journaliste désormais indépendant. En trois semaines, près de 1 700 personnes ont donné près de 50 000 euros. 

"Nous ne nous attendions pas à un tel succès, explique à FTVi Andy Shen, du site NYVelocity. La plupart des donateurs sont juste des fans. Il y a aussi des gens du milieu du cyclisme, des journalistes. Le plus connu d'entre eux, c'est Greg LeMond, triple vainqueur du Tour. Soit les gens qui ont participé en ont vraiment quelque chose à faire de l'avenir de ce sport, soit ils sont terriblement déçus par les dirigeants de l'UCI. Voire les deux."