RECIT. Patinage artistique : l'affaire Harding-Kerrigan, le coup de bâton qui a glacé les Etats-Unis

A l'occasion de la sortie du film "Moi, Tonya", mercredi en salles, retour sur l'affaire sportivo-judiciaro-people qui a secoué les Etats-Unis en 1994, quelques semaines avant les Jeux olympiques d'hiver de Lillehammer (Norvège).

Les patineuses américaines Tonya Harding (à gauche) et Nancy Kerrigan lors d\'un entraînement avant les Jeux olympiques, le 1er février 1994 à Lillehammer (Norvège).
Les patineuses américaines Tonya Harding (à gauche) et Nancy Kerrigan lors d'un entraînement avant les Jeux olympiques, le 1er février 1994 à Lillehammer (Norvège). (DIMITRI IUNDT / CORBIS SPORT / GETTY IMAGES)

"Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?"  La scène a fait le tour du monde. La patineuse Nancy Kerrigan, encore en costume, apparaît le visage déformé par la douleur, dans les couloirs de la Cobo Arena de Detroit, le 6 janvier 1994. Un homme vient de la frapper à la cuisse droite – sa jambe d'appui. Tous les badauds se portent au secours de la championne américaine. "Mais arrêtez ce type !", lance quelqu'un. Trop tard. Le mystérieux agresseur a pris la fuite. Il est introuvable. Voilà le point de départ du règlement de comptes le plus célèbre de l'histoire du sport, un feuilleton judiciaire qui a tenu l'Amérique en haleine, désormais adapté au cinéma, sous le titre Moi Tonya, dans les salles obscures mercredi 21 février. 

La belle et la clocharde

A l'époque, Nancy Kerrigan est la grandissime favorite pour le titre olympique, qui doit être mis en jeu quelques semaines plus tard, à Lillehammer en Norvège. La jeune femme de 25 ans avait dû se contenter du bronze à Albertville (Savoie) deux ans plus tôt, mais 1994 doit être son année. Des cheveux bruns sagement attachés, un sourire digne d'une pub pour du dentifrice, un port altier, aristocratique même. "C'est une dame charmante, confie un juge olympique au Washington Post à l'époque. Elle a été élevée dans ces valeurs, ça se voit." "Nancy a l'air d'être riche", abonde un journaliste du Boston Globe John Powers dans le documentaire The Price of Gold, diffusé en 2014.

Tout faux. Les Kerrigan s'entassent dans une petite maison verte de la banlieue de Boston. Le père est soudeur, la mère reste au foyer. Nancy, détentrice officieuse du titre de petite fiancée de l'Amérique, a vécu très tard chez ses parents. A l'approche de son triomphe programmé aux Jeux, son agent discute du nombre de zéros sur les contrats avec les sponsors qui se bousculent. 

La patineuse américaine Tonya Harding (à gauche) et sa rivale Nancy Kerrigan, lors des championnats américains de patinage artistique à Orlando (Floride), le 12 janvier 1992.
La patineuse américaine Tonya Harding (à gauche) et sa rivale Nancy Kerrigan, lors des championnats américains de patinage artistique à Orlando (Floride), le 12 janvier 1992. (PHIL SANDLIN / AP / SIPA / AP)

Nancy sur le flanc, à qui profite le crime ? Quelques jours plus tard, c'est sa rivale Tonya Harding qui brille sur la glace de Detroit, où sont programmés les championnats des Etats-Unis, qualificatifs pour les Jeux. Une aubaine pour celle qui a été l'une des premières patineuses à réussir un triple axel en compétition mais qui avait un peu disparu des radars depuis l'avènement de sa rivale.

Là où Nancy glisse avec grâce, Tonya utilise sa puissance. La première patine sur des thèmes patriotiques, comme la bande originale du film Né un 4 juillet, la seconde ose proposer du rap aux chastes oreilles des juges. L'une se voit offrir ses costumes par la couturière Vera Wang, l'autre doit les bricoler avec des bouts de ficelle et subir les moqueries des juges. Tonya Harding demeurera d'ailleurs marquée par une de leurs humiliations : "Un des juges est venu me voir après et m’a dit : 'Si tu remets un truc pareil pour un championnat américain, tu n'y participeras plus jamais.'" "Elle ne voulait pas rentrer dans le moule, avec son look, ses costumes, sa musique", résume son ex-entraîneuse Dody Teachman au New York Times.

Un pathétique planté de bâton

Les jours passent et l'enquête du FBI se resserre autour de la garde rapprochée de Tonya. Aiguillés par un corbeau, éclairés par les aveux des protagonistes, les agents découvrent les détails d'un complot pathétique, ourdi sur une table de cuisine par l'ex-mari (mais toujours compagnon) et agent de Tonya Harding, Jeff Gillooly, ainsi que le garde du corps de la championne, un bon quintal sur la balance, Shawn Eckhardt.

Avec ce dernier, qui dirige la société pompeusement baptisée "World's Bodyguard" depuis la petite chambre qu'il occupe dans la maison de ses parents, il tente de trouver une bonne façon de mettre hors-jeu Nancy Kerrigan.  "Pourquoi ne pas faire appel à un sniper ?, entend-on dans les bandes qu'enregistre discrètement le garde du corps, citées par le magazine The Believer (article en anglais). Pourquoi ne pas lui sectionner le tendon d'Achille avec un couteau ?" Gillooly, qui a laissé tomber son travail pour s'occuper à plein temps de sa protégée, n'a pas les fonds pour embaucher un professionnel. Il rassemble à peine 2 000 dollars (environ 1 600 euros), pas un billet de plus. Pour ce prix-là, ils n'ont guère le choix. Va pour Shane Stant, petit délinquant mais vrai bras cassé, qui s'embarque pour Boston avec une matraque télescopique dans ses bagages et une cible nommée Nancy. 

De pathétique, on sombre dans le ridicule. Stant oublie sa carte bancaire à Portland, rate à plusieurs reprises Kerrigan à Boston, doit embarquer dans un bus Greyhound, faire 20 heures de trajet pour la rejoindre à Detroit et l'attaquer dans un couloir de la patinoire. Ensuite, Stant se terre dans son hôtel. Le FBI n'a aucune difficulté à le cueillir.

"Comment peut-on être aussi stupide ? A croire que l'agresseur voulait être pris.Mark Lundfondateur de "International Figure Skating"

Gilooly, Eckhardt et Stant derrière les barreaux le 20 janvier, l'étau se resserre sur Tonya Harding, qui a gagné entre temps sa qualification sur la patinoire. Avec son avocat, elle met au point une stratégie reposant sur le chantage : si la fédération américaine l'empêche de défendre ses chances en Norvège, elle demandera 20 millions de dollars (plus de 17 millions d'euros) devant les tribunaux, l'équivalent du préjudice estimé des retombées d'une éventuelle médaille. La championne pense beaucoup à l'or, mais pas à celui sur sa breloque. Comme elle l'a déclaré cash après son titre national, quelques jours avant que le FBI dévoile le pot aux roses : "Tout ce à quoi je pense, honnêtement, ce sont les billets verts." 

Tonya Harding répond aux questions de la presse, le 20 janvier 1994, à Portland (Etats-Unis).
Tonya Harding répond aux questions de la presse, le 20 janvier 1994, à Portland (Etats-Unis). (CRAIG STRONG / AFP)

Sexe, mensonge et vidéos

Vénale, Tonya ? Il n'en faut pas plus pour que les journaux, qui mettaient en avant la championne partie de rien lors de son sacre de 1991, se lancent dans un grand déballage. S'il était de notoriété publique que sa mère, violente, l'empêchait d'aller aux toilettes dans sa jeunesse pendant qu'elle s'entraînait sur la glace, au prétexte que l'heure de cours coûtait trop cher pour gaspiller de précieuses minutes, certains médias retrouvent des témoins qui ont vu Tonya se soulager sur la patinoire. D'autres déterrent une phrase de son père, en 1976, dans The Enterprise Courier se plaignant que sa fille lui coûte 225 dollars par mois : "On n'arrive plus à suivre."

D'autres révélations suivent. Elle n'a que 15 ans quand son frère, de onze ans son aîné, tente de la violer. Sa mère la convainc de ne pas porter plainte. Depuis qu'elle est célèbre, son seul but est de quitter sa maison, peu importe avec qui. Quand elle repère un beau brun à la fine moustache derrière la rambarde de la patinoire lors d'un entraînement, elle ne se pose pas beaucoup de questions : "J'ai craqué sur le premier garçon qui m'a dit que j'étais jolie, se souvient Tonya dans le documentaire Truth and Lies diffusé sur ABC. J'avais 15 ans, il avait un boulot et une voiture."

Tonya Harding et son compagnon Jeff Gillooly à Beaver Creek (Etats-Unis), le 15 janvier 1994.
Tonya Harding et son compagnon Jeff Gillooly à Beaver Creek (Etats-Unis), le 15 janvier 1994. (SHANE YOUNG / AP / SIPA / AP)

Chaque entraînement de Tonya Harding est suivi par des centaines de journalistes. "Dès que je faisais un saut, j'entendais le crépitement des flashs", soupire la championne. Hors de la patinoire, le calvaire continue et la couverture médiatique de l'affaire vire au grand n'importe quoi. "Les journalistes locaux et ceux qui bossaient pour des tabloïds avaient besoin d'images tous les jours. Donc, ils lui faisaient des crasses, comme crever les pneus de sa voiture, pour avoir des photos d'elle"se souvient Michael Janofsky, qui a couvert l'affaire pour le New York Times. Le vénérable journal, maqué avec le Detroit Free Press et le San Jose Mercury News, piratent la boîte mail de la championne. 

Une équipe de télévision japonaise a même fait exprès de déclencher l'alarme incendie de l'hôtel où logeaient les pontes de la fédération pour décrocher une interview de son porte-parole, en pyjama, à minuit passé. La palme revient aux médias qui ont proposé à Lynn Harris, sosie de Tonya Harding, de faire un tour dans le jardin des Kerrigan "pour voir s'il se passe quelque chose". Véridique.

"Tu ne vas pas t'en tirer comme ça"

Nancy Kerrigan (en blanc) croise sans la regarder Tonya Harding lors d\'un entraînement à Lillehammer (Norvège), le 17 février 1994.
Nancy Kerrigan (en blanc) croise sans la regarder Tonya Harding lors d'un entraînement à Lillehammer (Norvège), le 17 février 1994. (THOMAS KIENZLE/AP/SIPA / AP)

"Je me sens vraiment chanceuse", confie à NBC Tonya Harding, apparemment imperturbable, dans l'avion qui l'emmène à Lillehammer. Si Nancy Kerrigan, qui est parvenue à se soigner, a évité de se trouver dans le même appareil et a refusé la proposition d'accolade de Tonya au village olympique, les deux sont obligées de se retrouver lors des entraînements. Toutes les athlètes américaines ensemble, c'est la règle depuis 1896 et Pierre de Coubertin, et le CIO ne voit pas pourquoi il devrait faire une exception. Les deux femmes évitent de se regarder... Mais les journalistes massés dans les gradins ne manquent pas de remarquer que Kerrigan a ressorti la robe qu'elle portait le jour de son agression. Une robe blanche. Virginale. L'agent de Kerrigan, Jerry Solomon, glisse : "C'est une façon pour elle de dire : 'Tu ne vas pas t'en tirer comme ça.'"

La punition divine ne se fait pas attendre. Décevante 10e du programme court, Harding s'écroule lors du programme libre (qui compte pour deux tiers de la note). A cause de son patinage très agressif, elle a besoin de lacets très longs pour fermer ses patins. Lacets... qu'elle a oubliés à Portland au moment de faire sa valise. Déstabilisée, elle perd toute sa concentration quand son équipe se démène pour en trouver dans les vestiaires.

La voie est libre pour le triomphe de Kerrigan ? La miraculée de Detroit réalise une prestation parfaite, mais manque un peu de folie, et se fait coiffer à la surprise générale par l'Ukrainienne Oksana Baiul. Et alors que la médaillée d'or se fait attendre sur le podium, Kerrigan seulement argentée, fulmine, imaginant que ce retard est dû à une séance de maquillage de l'Ukrainienne.

"Mais à quoi ça sert qu'elle se remaquille ? Elle va tout ruiner en chialant comme une madeleine sur le podium.Nancy Kerriganavant la remise des médailles aux JO de Lillehammer en 1994

Problème n°1 : un micro se trouve à proximité et enregistre ce coup de sang. Problème n°2 : ce retard n'était pas lié à Oksana Baiul, qui était prête, mais aux officiels qui cherchaient désespérément une cassette de l'hymne ukrainien...

Une autre remarque désobligeante sur un podium de Disneyworld, quelques semaines plus tard, en compagnie de Mickey, et "Blanche Neige" avait muté en vilaine sorcière aux yeux du public américain. Sa tournée de 60 galas négociée avant les Jeux tournera court, faute de réservations, et elle prendra promptement sa retraite.

De menus tracas à côté du destin de Tonya Harding, condamnée à 110 000 dollars (près de 90 000 euros) d'amende et 500 heures de travaux d'intérêt général, pour sa complicité dans l'agression de sa rivale. Pour payer la somme, elle ne trouvera rien de mieux que de vendre, avec son ex, la sextape de leur nuit de noces, à un magazine pornographique, contre la coquette somme de 200 000 dollars (environ 160 000 euros). Puis de cachetonner dans un film d'action minable – alors que Woody Allen l'avait approchée pour un petit rôle, raconte Believer Magazine. Elle se compromettra aussi dans un tournoi de boxe entre célébrités, envoyant au tapis Paula Jones, une des accusatrices de Bill Clinton. Et monnaye désormais chaque interview 25 000 dollars (20 000 euros), en espérant que le film ressorte de l'oubli ses mémoires, The Tonya Tapes, sorties en 2008 dans l'indifférence générale. "On ne s'en souviendra pas d'elle comme une patineuse extraordinaire, regrettait Jeff Gillooly, devenu Jeff Stones, interrogé par  Deadspin. Pourtant, c'était la meilleure de tous les temps."