JO : dis-moi comment tu triches, je te dirai si je te disqualifie

Aviron, cyclisme, badminton, basket : certains sportifs ont eu des comportements douteux à Londres, mais peu ont été sanctionnés. Pourquoi ? Retour sur six affaires qui font tache.

Les rameurs français Jérémie Azou et Stany Delayre déposent une réclamation à la fin de la course du deux de couple en aviron, le 4 août. 
Les rameurs français Jérémie Azou et Stany Delayre déposent une réclamation à la fin de la course du deux de couple en aviron, le 4 août.  (DAMIEN MEYER / AFP)

JO 2012 - Deux poids, deux mesures? Selon qu'on est joueur de badminton chinois ou rameur britannique, on n'est pas sanctionné de la même façon. Injustice notoire, règlements à deux vitesses ou excès de zèle des commissaires ? Eléments de réponse sur les six affaires litigieuses. 

1Le Badmintongate 

Le 31 juillet, huit joueuses de badminton, quatre équipes de double féminin, sont exclues des Jeux pour n'avoir pas fait tout leur possible pour remporter un match de poule, et s'éviter des adversaires coriaces en finale. Une décision de la fédération internationale de badminton, après une vraie parodie de match, un festival de tirs dans le filet et de renvois dignes d'une octogénaire asthmatique. 

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Le mot du procureur Le spectacle affligeant du match a poussé la fédération internationale de badminton (et pas le CIO, qui n'a aucun pouvoir en ce domaine) à exclure les joueuses pour "conduite antisportive". La fédération chinoise a reconnu avoir "violé les principes du mouvement olympique" et l'entraîneur chinois a assumé la responsabilité de ce choix. 

Parole à la défense Avant le début des Jeux olympiques, chaque athlète doit signer la charte olympique (parfois agrémentée d'une restriction sur les commentaires à caractère politique, comme pour les Jeux de Pékin). Mais dans ce document, rien n'indique qu'il est interdit de laisser filer un match. Certes, la fédération de badminton demande aux athlètes une clause de "best effort" (PDF, p. 2), autrement dit de tout mettre en œuvre pour gagner un match. Perdre une bataille pour gagner la guerre est une stratégie vieille comme le monde : en 1924, lors des temps héroïques de l'Olympisme et sous les yeux de Pierre de Coubertin, les Italiens s'étaient arrangés entre eux pour assurer la victoire à l'un des leurs en escrime. 

Les joueuses coréennes et indonésiennes ont interjeté appel, pas les Chinoises. Comme le remarque Declan Hill, un journaliste canadien spécialisé dans le trucage sportif, sur son blog"aucun athlète chinois ne prend une initiative sans en avoir reçu l'ordre de ses entraîneurs". Ne serait-ce pas à eux d'être suspendus dans ce cas ? Par ailleurs, Declan Hill propose une mesure de bon sens : que chaque pays n'envoie qu'une seule équipe dans le tournoi de badminton, histoire d'éviter les petits arrangements entre compatriotes. 

Rétrospectivement, la sanction qui frappe les joueuses de badminton apparaît très très sévère. Ce qu'on reproche aux joueuses n'est pas d'avoir triché en laissant filer un match, mais d'avoir mal triché, de façon trop apparente. Un match de badminton se joue souvent à quelques points, et perdre en s'écroulant sur la fin ne leur aurait pas valu une telle sanction. 

2L'affaire du foot féminin 

Le 1er août, l'entraîneur de l'équipe féminine du Japon motive ses joueuses... pour ne surtout pas marquer lors du match contre l'Afrique du Sud, assurer un bon vieux 0-0 des familles et éviter l'ogre américain en quarts. Le sélectionneur nippon l'a reconnu sur NBC (lien en anglais). Les Japonaises sont désormais en finale du tournoi... contre ces mêmes Américaines. 

Les joueuses japonaises avant leur match contre l\'Afrique du Sud, le 31 juillet. 
Les joueuses japonaises avant leur match contre l'Afrique du Sud, le 31 juillet.  (GLYN KIRK / AFP)

Le mot du procureur Rien. Personne ne s'en est ému. 

Parole à la défense Des équipes qui jouent le 0-0, laissent filer un match ou arrêtent de jouer pour préserver un résultat, cela arrive des centaines de fois chaque année. Contrairement aux joueuses de badminton, les deux équipes n'ont pas proposé une parodie de football, mais l'une des deux, si. 

3Le scandale du cyclisme sur piste

Le 2 août, un cycliste britannique fait exprès de tomber pour obtenir un second départ dans l'épreuve de poursuite par équipe. "On en avait discuté avant et on avait dit qu'il fallait tomber si ça se présentait. Je l'ai fait exprès pour obtenir un autre départ." Et d'ajouter que [sa] roue avant a glissé", l'empêchant de prendre "un départ optimal (...). Quand un incident de ce genre survient, on a vite fait de perdre du temps." Les Britanniques ont écrasé l'adversaire, record du monde à la clé, et se sont offerts une nouvelle médaille d'or.

Le mot du procureur Le Britannique a avoué après coup son "forfait" même si c'était assez net sur la vidéo, où l'on voit qu'il tombe très lentement pour éviter de se blesser. Du coup, l'Union cycliste internationale envisage "un blâme". Comprenez : il ira au coin, mais avec sa médaille d'or.

Parole à la défense "Durant le premier demi-tour, si une équipe est victime d’un accident, la course est recommencée immédiatement." C'est écrit noir sur blanc dans le règlement de l'Union cycliste internationale (PDF, p. 20). Même Florian Rousseau, l'entraîneur des français, reconnaissait après coup : "c'est bien joué."

4La ténébreuse affaire de l'aviron 

Le 4 août, le duo de rameurs britanniques obtient de redémarrer la finale du deux de couple messieurs après un incident technique. L'incident intervient à l'extrême limite des 100 premiers mètres de course, la zone où demander un deuxième départ est autorisé. Les autres rameurs ont poursuivi leurs efforts pendant 250 mètres, gaspillant beaucoup d'énergie, avant d'être arrêtés par les juges. La course est rejouée, et les Britanniques finissent second, privant les Français d'une médaille de bronze. Un des rameurs français laisse exprimer sa colère par un doigt d'honneur à l'arrivée.

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Le mot du procureur L'incident est survenu à la lisière de la zone autorisée pour demander un deuxième départ. La France a des doutes sur le fait qu'il s'agit d'un simple incident technique, et non d'une erreur d'un des rameurs. Le directeur technique national (DTN) de l'aviron, Pascal Berrest, expliquait sur RTL : "J'émets une grosse réserve parce qu'on a vu l'entraîneur anglais, on l'a suivi, il était à côté de nous et il a vérifié tout le matériel avant la course. Le matériel était en très bon état, c'est quelqu'un de très pointilleux. Et puis vous savez, quand une roue de coulisse est cassée, cela ne se répare pas comme ça, en deux, trois minutes. Demandez à n'importe quel spécialiste, personne ne peut le faire en aussi peu de temps."

Parole à la défense L'arbitre a validé la course, et les commissaires, après avoir visionné la vidéo, ont constaté que l'incident avait bien eu lieu dans les 100 premiers mètres de course. D'après eux, ce n'était pas le fait d'un des rameurs britanniques, mais un simple incident technique.

5Le match de basket douteux 

Le 6 août, l'Espagne laisse filer son dernier match de poule contre le Brésil, encaissant un 14-0 dans les 6 dernières minutes, pour ne pas tomber dans la partie de tableau des Etats-Unis. Conséquence : l'équipe de France tombera sur sa bête noire, alors que si la logique sportive avait été respectée, elle aurait défié le Brésil, un adversaire nettement plus à sa portée. 

Le basketteur brésilien Tiago Splitter marque un panier lors du match contre l\'Espagne, le 6 août. 
Le basketteur brésilien Tiago Splitter marque un panier lors du match contre l'Espagne, le 6 août.  (CHRISTIAN PETERSEN / AFP)

Le mot du procureur Rien, seuls les Français et quelques spectateurs déçus dans la salle de basket s'en sont émus.

Parole à la défense Le tennisman Tomas Berdych expliquait au Chicago Tribune (lien en anglais) : "C'est le format des compétition qui est en cause. S'il n'y avait que des matchs à élimination directe [comme au tennis], il n'y aurait pas ce genre de problème." 

6Le Makhloufigate

Cet athlète algérien, qui participe au 800 m et au 1 500 m, a connu une dernière journée assez agitée. Facilement qualifié pour la finale du 1 500 m, il s'est rendu compte trop tard que sa fédération n'avait pas retiré son inscription pour le 800 m. Obligé de s'y rendre sous peine d'être disqualifié des Jeux, il a pris le départ de la course... avant de faire demi-tour, aller voir le concours de saut à la perche, puis finir en marchant. La fédération internationale d'athlétisme l'a dans un premier temps exclu des Jeux pour "manque de combativité", un chef d'accusation qui rappelle celui des joueuses de badminton, avant de le réintégrer.

Le coureur algérien Taoufik Makhloufi, qui a tout fait pour être éliminé lors des séries du 800 m, le 6 août. 
Le coureur algérien Taoufik Makhloufi, qui a tout fait pour être éliminé lors des séries du 800 m, le 6 août.  (ANJA NIEDRINGHAUS/AP/SIPA / AP)

Le mot du procureur Le fait que l'IAAF se soit déjugé montre que la faute n'incombe pas à l'athlète, mais plutôt à sa fédération. Makhloufi aurait pu se dispenser de courir le 800 m en présentant un certificat médical bidon, mais ne l'a pas fait. 

Parole à la défense Personne ne s'est ému du cas de plusieurs cyclistes sur piste, obligés de faire semblant de participer à la course sur route à cause d'une mauvaise lecture du règlement. C'est à cause de cela que la France n'a aligné que trois coureurs au lieu de quatre lors de l'épreuve en ligne : Michael Bourgain, le dernier sélectionné, devait se concentrer sur l'épreuve de keirin, le 7 août.

7Et en bonus...

N'oublions pas, non plus, le kayakiste néo-zélandais dont la mère était juge de l'épreuve ; des rumeurs de matchs arrangés en boxe (avec, au centre de l'affaire, un mystérieux milliardaire azéri) ; enfin, dans certaines épreuves, un arbitrage vraiment "comme à la maison" pour les athlètes britanniques...