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Vingt ans après Furiani, la douleur des victimes en est restée au même point

Le 5 mai 1992, une tribune s'effondrait dans le stade de Bastia, faisant 18 morts et 2000 blessés. En 2012, les rescapés crient toujours à l'injustice, et regrettent l'absence de jour de mémoire.

Article rédigé par Pierre Godon
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Des spectateurs s'extraient des décombres de la tribune de Furiani, à Bastia, le 5 mai 1992. (ERIC CABANIS / AFP)

Le 5 mai 1992, l'effondrement d'une tribune au stade de Furiani, à Bastia, provoquait la mort de 18 personnes et faisait 2 300 blessés. Des supporters, des journalistes, des passionnés, qui ont eu la peur de leur vie alors qu'ils allaient assister à une demi-finale de Coupe de France de football entre Bastia et l'OM. Vingt ans plus tard, la cicatrice du plus grand drame du sport français n'est toujours pas refermée. En cause : des décisions de justice perçues comme trop clémentes et une commémoration toujours pas assumée par les autorités sportives.

"Chers auditeurs, j’espère être là à la fin du match"

Retour en 1992. Après des années de vaches maigres en championnat, les supporters du club de Bastia se passionnent pour son épopée en Coupe. En catastrophe, les dirigeants du club font détruire une tribune vétuste, puis augmentent sans autorisation la capacité du stade grâce à une tribune amovible de 10 000 places. Toutes les entreprises ont estimé qu'il était irréalisable de construire une telle structure en une semaine, sauf une, raconte le site de supporters forzabastia.com. Un chantier mené à la hâte, malgré une grève des dockers du port de Marseille qui empêche l'acheminement de pièces indispensables. Le système D fonctionne : l'entreprise se débrouille avec ce qu'elle trouve sur l'île. Pour faire passer la pilule, la Ligue régionale corse modifie un procès-verbal de la commission de sécurité, assurant que toutes les conditions sont remplies pour l'accueil des 10 000 supporters. En fait, la commission de sécurité passera la veille du match et jugera la sécurité du public "très insuffisante". Mais il est déjà trop tard.

Une heure et demie avant le début de la rencontre, des techniciens s'affairent pour renforcer l'ensemble (voir le plan de coupe sur forzabastia.com). Une heure avant, le speaker demande aux spectateurs de cette tribune d'arrêter de taper du pied. L'envoyé spécial de Radio France a cette phrase terrible à l'antenne : "Je suis tout en haut sur les tribunes du stade de Furiani, au milieu des supporters. (...) Ça bouge, on se croirait sur un bateau. Chers auditeurs, j’espère être là à la fin du match."

A 20h23, le haut de la tribune s'effondre. 

Il y a 20 ans, le drame de Furiani (France 2 - Dominique Verdeilhan)

Un procès qui n'a soulagé personne

Le procès, deux ans plus tard, mettra en lumière un certain nombre de défaillances : la tribune a été installée d'après un croquis à main levée et après un accord verbal au téléphone ; les dirigeants du Sporting club de Bastia, qui a augmenté de 75% le prix des places pour s'assurer une confortable recette ; le laxisme des diverses commissions de sécurité, au mieux limitées, au pire absentes. Si l'indemnisation financière est rapide, la justice est plus lente. Aux assises, en janvier 1995, certains rescapés auront des phrases terribles (vu sur le site corse curagiu.com) : "500 francs les places en bas [de la tribune provisoire], c'était le prix à payer pour ne pas mourir ! La cause de la catastrophe, c'est l'argent sale." Au procès, l'ambiance est électrique. Pour la première fois, les mis en examen seront jugés derrière une vitre blindée. Le jugement, clément, sera accueilli par des invectives : "assassins !", "bande de pourris !" Et à la sortie du tribunal, les prévenus devront se frayer un chemin entre des pneus enflammés.

Aucun acteur majeur du drame n'est condamné à des peines significatives. Le président de l'entreprise qui a construit la tribune écope d'une amende et de deux ans de prison. Relaxé, le président de la Fédération française de foot, Jean Fournet-Fayard, aurait lâché à un journaliste que ce n'est pas lui qui a serré les vis de la tribune... Celui qui paie le plus lourd tribut est le président du SC Bastia de l'époque, Jean-François Filippi : il est assassiné neuf jours avant le procès. Mais d'après Libération, la piste d'un règlement de compte lié au marché du ramassage des ordures ménagères tient la corde.

Ce qui reste du haut de la tribune du stade de Furiani, à Bastia, le 6 mai 1992, au lendemain du drame. (ERIC CABANIS / AFP)

Faut-il arrêter de jouer le 5 mai ?

Au lendemain du drame, Bastia a demandé qu'on ne joue plus de match de foot professionnel en France le 5 mai. François Mitterrand, alors président, en avait fait la promesse. Mais elle est restée lettre morte. Dernier exemple célèbre, le 5 mai 2010, l'OM célébrait son titre de champion après une victoire contre Rennes. En Corse, raconte So Foot, ceux qui célébraient trop bruyamment ce titre ont été accueillis par des coups de fusil.

Le problème vient du fait que Bastia voudrait qu'on ne joue plus aucun match de foot pro en France ce jour-là. Or, d'autres clubs frappés par des drames similaires ont juste obtenu de ne plus jouer, eux, ce jour-là, pour rendre hommage aux victimes. En Angleterre, en 1989, la tribune du stade de Sheffield Wednesday s'est effondrée sur les supporters de Liverpool. Depuis, les Reds ne jouent plus de match le 15 avril. Contrairement à une croyance répandue en France, cette mesure n'a jamais été étendue à tous les clubs du pays. 

Cette année encore, la Ligue de football professionnel avait manqué de tact en programmant la 36e journée de L1 le 5 mai. Avant d'y caser la finale de la Coupe de France. Et finalement de faire machine arrière, et de décaler les matchs de championnat le dimanche soir. 

C'est la position défendue par David Douillet, ministre des Sports, dans une réponse à une question parlementaire, en janvier. Il a expliqué qu'aucun match de foot pro ne sera disputé en France le 5 mai 2012, mais que rien n'était décidé pour le même jour en 2013, qui tombe un dimanche. L'actuel président de la FFF, Noël Le Graët, a trouvé une formule détournée pour dire la même chose, dans Le Figaro : "Nous trouverons une formule pour rendre compte que l'ensemble du football français n'a pas oublié et n'oubliera pas." 

Une pétition demandant la neutralisation définitive de cette journée a rassemblé 40 000 signatures, dont de nombreux joueurs et plusieurs candidats à la présidentielle, comme François Hollande. Pas gagné : pour l'instant, même Bastia n'a rien obtenu et continue à jouer un 5 mai. C'était encore le cas en 2006, contre Montpellier.

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