Racisme dans le foot : les idées "préhistoriques" du président de la Fifa

Pour avoir estimé que le racisme pouvait s'arranger par une poignée de main sur un terrain, Sepp Blatter est sur la sellette.

Sepp Blatter brandit le programme \"My Game is Fair Play\" lors du congrès de la Fifa à Zurich (Suisse), le 1er juin 2011. 
Sepp Blatter brandit le programme "My Game is Fair Play" lors du congrès de la Fifa à Zurich (Suisse), le 1er juin 2011.  (YU YANG / MAXPPP)

On le savait déjà, la Fifa est lente à la détente sur certains sujets. Selon la fédération internationale de football, le dopage, ça ne sert à rien dans le foot, et ceux qui affirment le contraire et doutent de la réelle volonté de chercher les produits interdits sont des vilains. La corruption, idem, c'est très exagéré. Le président de la Fifa, Sepp Blatter, s'est donc employé mercredi 16 novembre à convaincre le monde que le racisme, dans le foot, ça n'existe pas. 

Dérapage incontrôlé

"Il n'y a pas de racisme, mais peut-être un mot ou un geste déplacé d'un joueur envers l'autre, a expliqué le président de la Fifa à la chaîne américaine CNN World Sport (lien en anglais). La victime devrait se dire que ce n'est qu'un jeu. A la fin, on se serre la main, ça peut arriver. Nous avons travaillé tellement fort contre le racisme et les discriminations."

Peu après, Blatter, 75 ans dont douze en tant que président de la Fifa et vingt dans l'institution, en remet une couche. "Sur le terrain, parfois, on dit des choses pas très correctes, mais quand le match est terminé, c'est terminé, et on peut se comporter mieux lors du prochain match." Le compte Twitter officiel de Blatter a repris texto (en anglais) des passages de l'interview dont voici un extrait en vidéo.

Al Jazeera

Appels à la démission

La Fifa s'est sentie obligée d'envoyer un communiqué juste après l'interview (article en anglais) : "Sepp Blatter a fait campagne contre le racisme dans le foot depuis de nombreuses années. Ses commentaires ne reflètent pas son attitude passionnée." Le président lui-même s'est fendu d'une clarification, toujours sur le site officiel de l'organisation : "Mes propos ont été mal compris." Notez que le communiqué est accompagné d'une photo où on le voit donner l'accolade à un Noir. Et pas n'importe qui, un ancien prisonnier politique pendant l'apartheid en Afrique du Sud.

L'ancien footballeur Chris Kamara, un des ambassadeurs de la campagne antiracisme Kick it out, explose sur Sky Sports (article en anglais) : "Trop, c'est trop. Blatter a dépassé les bornes cette fois-ci. Il doit démissionner. Il dit que des joueurs profèrent des insultes racistes dans le feu de l'action. Mais on ne peut pas faire comme si rien ne s'était passé grâce à une poignée de main." Le joueur anglais Rio Ferdinand, dont le frère accuse l'international et capitaine de Chelsea John Terry de l'avoir insulté (article en anglais) pour sa couleur de peau, a aussi réagi sur son compte Twitter : "Sepp Blatter, vos propos sur le racisme sont tellement condescendants que c'en est ridicule. Devons-nous serrer la main aux supporters qui crient des chants racistes à la fin du match ?" L'ancien attaquant de Liverpool Stan Collymore appelle lui aussi à la démission de Blatter. Même les dirigeants du foot anglais veulent marquer le coup (articles en anglais).

Un dinosaure du foot

"Au mieux, c'est naïf, au pire, c'est un déni de réalité", a estimé le président de l'ONG Football Against Racism in Europe (Fare). Pour le quotidien britannique The Daily Telegraph, les idées de Sepp Blatter sur le racisme sont "préhistoriques" (articles en anglais).

Il faut reconnaître que la Fifa a fait de gros efforts de sensibilisation contre le racisme. Cela ne l'a pas empêchée de fermer les yeux sur cette question (article en anglais), en particulier quand il s'est agi de donner la Coupe du monde 2018 à la Russie, où les joueurs noirs sont conspués où qu'ils jouent. Le problème n'est pas circonscrit à ce pays : ponctuellement, des fans jettent des bananes aux joueurs de couleur (article en anglais), imitent des cris de singe ou mettent des banderoles "un Noir ne peut pas être italien" (article en anglais) dans les tribunes. Sans parler des remarques ou insultes de joueurs et d'entraîneurs. Le site spécialisé Bleacher Report en a dénombré douze (article en anglais) mettant en cause des acteurs majeurs du foot ces quinze dernières années.

Le jour-même de l'interview, la fédération anglaise a annoncé qu'elle lançait une procédure contre l'attaquant de Liverpool Luis Suarez, soupçonné de propos déplacés envers le défenseur de Manchester United Patrice Evra, le 15 octobre dernier. "Il y a des caméras. Vous pouvez le voir me dire un certain mot au moins dix fois. Il n’y a pas de place pour ça en 2011", avait déclaré Evra à la fin du match. Le décalage des deux actualités n'est clairement pas à l'avantage de la Fifa.