ENTRETIEN. Vidéo, rapports aux joueurs : les coulisses de l'arbitrage révélées par Clément Turpin et Romain Poite

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France Télévisions
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Romain Poite (à g.) est un arbitre international français de rugby à XV, Clément Turpin (à d.) est un arbitre international français de football.  (JEAN CATUFFE / DPPI via AFP / Jose Breton / NurPhoto via AFP)

Ils sont arbitres de football et de rugby. Entre le rapport aux joueurs, la gestion de la vidéo et l'ouverture des micros, ces deux acteurs essentiels du jeu ont échangé à l'occasion des Journées de l'arbitrage.

Romain Poite et Clément Turpin sont des références dans leur domaine. Le premier est arbitre international de rugby, le second l'est dans le football. Tous deux forts de leur expérience dans leur discipline respective, ils ont accepté pour franceinfo: sport de se répondre lors d'une interview croisée. Alors que les Journées de l'arbitrage La Poste se terminent dimanche 31 octobre, les deux officiels évoquent l'arbitrage vidéo, les relations avec les joueurs et les réflexions autour de leur métier. 

Franceinfo : sport : Comment définiriez-vous le rôle de l'arbitre ?

Clément Turpin : L'arbitre est le facilitateur du jeu, qui doit répondre à l'équation entre le fait de prendre les décisions en lien avec un règlement qui régit son activité, et un contexte. Il doit donc trouver cet équilibre.

Romain Poite : L'arbitre est un accompagnant à la performance, qui porte l'équité et la justice pour les deux équipes afin de leur permettre d'atteindre leurs objectifs jusqu'à la 80e minute, avec un regard bienveillant sur les règles du jeu.

Votre métier a évolué ces dernières années, notamment avec l’arrivée de l’arbitrage vidéo. Au football, la VAR crée souvent beaucoup de frustration et d’incompréhension. Le foot devrait-il s’inspirer du rugby, qui a plus d’expérience sur le sujet ?

Romain Poite : On se gardera bien de donner des leçons à nos amis du football, mais c'est vrai que l'on a plus d'expérience et de recul avec cet outil. Au début de son application, nous avons aussi eu nos problématiques, avec un nombre d'appels beaucoup trop élevés, où le fait que les officiels se réfugient davantage vers la vidéo sans assumer leurs responsabilités. On s'est aussi rendu compte qu'il y avait des décisions qui pouvaient être facilement prises sans qu'on passe par la vidéo.

Clément Turpin : Je crois qu'on a tout intérêt à écouter les retours de nos collègues du rugby, qui ont pris ce train de la vidéo bien avant nous. Grâce à la vidéo, on a diminué de manière sensible les erreurs importantes. Aujourd’hui, on est environ à 75 % d'erreurs importantes qui ont pu être corrigées grâce à l'outil vidéo. L'efficacité et l'intérêt de la VAR ne sont plus à démontrer, mais on doit encore travailler sur la méthode d'utilisation et la communication auprès du grand public et des acteurs.

L'arbitrage vidéo a aussi mis en exergue la question de l'interprétation. La diffusion de nombreux ralentis multiplie les interprétations d’une action, que chacun peut voir différemment. Est-ce le côté négatif de l’outil ?

Clément Turpin : Je ne sais pas si Romain me rejoindra sur ce point, mais à chaque angle de vue il y a une vérité, une perception de la situation qui peut être différente. Ainsi, c'est toute l'expertise des arbitres et des arbitres vidéo qui va s’exprimer. Ce sont eux qui vont sélectionner les bons angles pour arriver à la décision la plus juste.

Romain Poite : Tout à fait ! Je rajoute que dès lors que l'on passe par un appel vidéo, on va offrir l'opportunité à un grand nombre de personnes de se faire son propre avis et sa propre analyse. En fonction de sa sensibilité, de son expertise et quoi que l’on dise de son parti pris, on verra les choses différemment, avec plus ou moins d'objectivité. Les arbitres de rugby ou de foot sont forcément neutres. Ils font un rapport technique. La décision peut être parfois surprenante, contestée, débattue pour différentes raisons. Mais généralement, quand les gens contestent certaines décisions, c’est parce qu'ils sont trop supporters et ne s'ouvrent pas à l'analyse plutôt technique qui serait en leur défaveur, forcément.

L'arbitre Romain Poite lors du match de Top 14 entre le Racing 92 et l'ASM Clermont Auvergne, le 8 mai 2021, à Paris La Défense Arena à Nanterre. (JEAN CATUFFE / DPPI via AFP)

Clément Turpin : C'est sûr que l'émotion est au cœur du sport, de notre activité, parce qu'un match de foot ou de rugby, c'est un volcan d'émotions. On peut monter dans la joie la plus totale et dans le désespoir le plus profond en fonction de l'évolution du score, et les émotions peuvent parasiter, comme tu le dis Romain, le jugement objectif. C'est là tout l'intérêt d'avoir un corps neutre, celui de l'arbitre, pour, à un moment donné, trancher de manière objective.

Il faut encore, au foot en tout cas, qu'on communique sur ce fameux protocole d'utilisation de la vidéo car on ne peut pas l'utiliser à n'importe quel moment. Il est très bien cadré et défini par les instances internationales. Et c'est ce protocole là qu'il faut que l'on explique auprès de tous les gens qui vivent ou suivent le foot.

Justement, Clément Turpin, seriez-vous favorable à l'ouverture des micros pour développer ainsi davantage de pédagogie auprès du grand public ?

Clément Turpin : Les discussions sur ce sujet sont intenses en ce moment dans le milieu du football, et on essaie de peser le pour et le contre. Je suis convaincu que l'ouverture des micros n’est pas la solution miracle. Son utilisation pourrait apporter des ouvertures intéressantes mais il faut aussi regarder les conséquences d'une telle utilisation. D’ailleurs, je suis très curieux et ouvert à la discussion avec Romain, sur son partage d'expérience, puisque l'ouverture des micros est plus ancienne dans le rugby...

Romain Poite : Le bilan est bon. La vidéo est une nécessité au rugby car c'est un sport complexe et très légiféré. On a ce devoir de communication afin que la décision arbitrale soit comprise. Quand on a un amas de joueurs, nous sommes en capacité de voir la faute à un mètre mais nous ne sommes pas persuadés que les gens dans le stade, les téléspectateurs ou même les joueurs et entraîneurs, puissent voir de la même manière que nous.

"Le micro est un outil qui se maîtrise, comme l'arbitrage vidéo. Son utilisation nous oblige à bien peser nos mots, à bien réfléchir."

Romain Poite, arbitre international de rugby

à franceinfo: sport

La seule limite qu'on mettrait au micro diffuseur est que l'on ne souhaite pas que la communication à l'intérieur de l'équipe arbitrale soit entendue par tout le monde, parce que cela pourrait être mal interprété.

On a l'impression depuis quelques années que l'arbitre de football n'a jamais été autant mis en cause que depuis l'arrivée de la VAR, partagez-vous cette analyse ?

Clément Turpin : La critique, positive ou négative, fait partie de notre activité d'arbitre. Il faut l'accepter. La seule chose qu'on demande, c'est de ne pas aller trop loin dans les propos que l'on utilise, et de se maîtriser aussi. On peut remettre en cause une décision arbitrale, je n'ai aucun problème avec ça, simplement il y a des manières de le faire. Et de temps en temps, je trouve qu'on déborde parfois, qu'on dépasse les limites et ce n'est pas acceptable.

L'arbitre Clément Turpin donne un carton jaune à Marquinhos lors du match de Ligue 1 entre le Paris Saint-Germain et l'Olympique Lyonnais, le 19 septembre 2021, au stade du Parc des Princes à Paris. (JEAN CATUFFE / DPPI via AFP)

Romain Poite : Je te rejoins dans le sens où nous ne sommes pas obligés d'être tous d'accord. On accepte le débat. D'ailleurs, souvent il fait grandir, même si à la fin, il n'y a pas un consensus entre les deux parties. Cela permet de faire réfléchir et, surtout, de comprendre les positions de chacun. Mais il y a une façon de le faire. Souvent, quand la critique intervient dans les médias, l’arbitre n’a pas le droit de réponse. C'est une critique que l'on nous fait aussi, que l'on n'occupe pas assez l'espace médiatique, mais un arbitre ne cherche pas à s'identifier. Au contraire, il cherche à quitter le terrain sans qu'on ait parlé de lui. C'est sa victoire.

Romain Poite, il y a quelques semaines, une vidéo a beaucoup tourné dans laquelle vous appelez Arthur Joly "petit coquin" en plein match. Cette proximité ne se voit pas forcément en football. Comment définiriez-vous votre relation avec les joueurs ?

Romain Poite : On touche au management. On peut avoir de bonnes relations comme des relations plus éloignées. Cela dépend surtout du degré de confiance. La communication de cet échange avec Arthur Joly n'était pas maîtrisée. Je me suis fait reprendre par ma direction, à juste titre, même si elle ne regrettait pas forcément non plus l'exposition médiatique de cet échange-là. Je connais Arthur depuis qu'il joue à Agen (depuis 2013). J’ai suivi toute sa carrière car malheureusement je commence à vieillir (sourire). Je le connais très bien, nous avons une bonne relation.

Je voulais faire valoir ce degré de confiance dans cet échange, car je venais de le pénaliser trois fois. À ce moment-là, on m'annonce dans l'oreillette qu'il doit sortir, alors qu’il n'est pas blessé. Je ne connais pas la raison, mais je pense qu’il est sorti sur une sanction de son staff.

Plutôt que d'être directif et à la limite du désagréable, j’ai voulu me reconnecter avec lui et savoir si cette confiance était toujours là. On n'est pas là pour juger les fautes ou condamner, mais il arrive qu'on ait ce type de relation avec les joueurs. C'est simplement le naturel des relations humaines qui revient, qui reprend sa place.

"À partir du moment où chacun respecte le rôle de l'un et l'autre pendant le match, on a envie de poursuivre ces relations. Mais si elles ne sont pas maitrisées, il faut arrêter de jouer à ce jeu-là parce que cela devient dangereux."

Romain Poite

à franceinfo: sport

Clément Turpin : Il y a beaucoup de sens dans les mots employés par Romain. On est dans le cœur de l'arbitrage, peu importe le sport. Le cœur de notre mission tourne autour de cette vision de relation naturelle, de respect... Les relations que l'on peut avoir avec les joueurs en football sont aussi multiples.

Parfois, les relations sont assez proches parce que la situation s'y prête et à d’autres moments, la posture est plus autoritaire parce que là encore la situation s'y prête. Je crois que le bon arbitre est celui qui a, dans sa boîte à outils, l'ensemble de ces couleurs de relations et qui est capable de les utiliser au bon moment, en fonction de la situation, et du caractère du joueur en face.

Clément Turpin sanctionne le défenseur suisse Kevin Mbabu lors du match de l'Euro entre le Pays de Galles et la Suisse, au Stade olympique de Bakou (Azerbaïdjan), le 12 juin 2021.  (DARKO VOJINOVIC / POOL / AFP)

On a l'impression, malgré tout, que la proximité entre arbitre et joueur, est plus forte dans le rugby...

Clément Turpin : Je regarde toujours avec des yeux grands ouverts, quand je vois une explication qui est donnée par un arbitre de rugby, qui fait 1m75, et le joueur en face, qui fait quasiment deux mètres, et qui l'écoute presque religieusement, avec beaucoup de respect, qui accepte la décision et retourne se placer sans rien dire. Pour nous les arbitres de football, quand on voit ces images, on se dit "wow c'est juste incroyable".

"Malheureusement, nous on est beaucoup plus souvent dans l'incompréhension, dans le rapport de force."

Clément Turpin, arbitre international de football

à franceinfo: sport

Au football, c'est usant, on voudrait que les décisions soient mieux acceptées. On essaie de trouver des méthodes pour tendre vers moins de contestation.

Romain Poite :  La différence majeure tient en deux choses. Premièrement, le respect de l'arbitre est ancré dans l'apprentissage du sport chez le rugbyman. Il est enseigné dès le plus jeune âge par les éducateurs, souvent des bénévoles, qui transmettent cette valeur là. On leur apprend que, quoi qu'il arrive, l'arbitre a toujours raison. On peut échanger, peut-être pas pendant, mais après le match, pour faire grandir les hommes les uns avec les autres. Deuxièmement, on peut s’appuyer sur le règlement, comme sur les pénalités, les cartons jaunes et rouges, qui peuvent avoir un impact réel sur le score.

Clément Turpin : Quand tu dis que l'arbitre a toujours raison, je ne suis pas forcément d'accord avec toi (sourire). Il n'a pas toujours raison, mais il faut accepter sa décision. Pour que le match avance, il faut que des décisions soient prises. On peut ne pas être d'accord, être frustré, en colère éventuellement, mais il faut l'accepter.

Qu'est-ce que vous pourriez prendre l'un chez l'autre pour pallier aux éventuelles difficultés dans l'arbitrage de votre discipline ?

Romain Poite : L'expertise qui est demandée aux arbitres de football. On l'a dit, il y a une expertise qui est parfois assez impressionnante sur la prise de décision dans le football, parce qu'ils ne collent pas forcément au ballon comme nous au rugby, et que le ballon va plus vite. Cette forme d'expertise est forcément induite par les enjeux et les attentes. Nous avons beaucoup de respect pour les collègues assistants du foot également. Je suis moi-même arbitre assistant et j'ai pu m'entraîner avec un arbitre assistant de L1, et c'est assez impressionnant de voir les résultats qu’ils ont, voir ce qu'ils arrivent à capter avec les conditions du jeu.

Clément Turpin : Je suis assez admiratif des collègues du rugby et de leur capacité à créer les conditions de respect et celles de l'acceptation de la décision par un relationnel posé à la fois, sur la fermeté et l'autorité, qui est le rôle de l'arbitre, et un côté très naturel et instinctif. Et je trouve que ce mélange permet aux collègues de mettre en place les conditions qui permettent ensuite de créer ce respect et cette acceptation. Ils sont des sources inspirantes.

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