Hand, foot : le joueur étranger, bon plan du Qatar pour composer ses équipes nationales

L'équipe qatarie des Mondiaux de hand n'a pas grand-chose de qatari. Alors qu'au foot, la stratégie a évolué.

La mascotte du Mondial de handball 2015 organisé au Qatar lors du match entre le pays organisateur et la Slovénie, le 15 janvier 2015 à Doha.
La mascotte du Mondial de handball 2015 organisé au Qatar lors du match entre le pays organisateur et la Slovénie, le 15 janvier 2015 à Doha. (FAYEZ NURELDINE / AFP)

La diplomatie sportive est devenue le dada du Qatar. Pour exister sur la scène internationale, l'émirat veut briller dans les grandes compétitions. Quand on n'a que 300 000 représentants, on a forcément recours à des talents étrangers. Y compris aux échecs, où une joueuse chinoise concourt désormais sous le drapeau du Qatar. C'est aussi le cas pour les équipes de football et de handball, engagées dans deux compétitions internationales. Mais avec des stratégies diamétralement opposées.

En handball, la chasse aux vieux grognards

Janvier 2013. Quelques jours après le triomphe de l'Espagne en Coupe du monde, le téléphone du sélectionneur Valero Rivera sonne. A l'autre bout du fil, les responsables de la fédération qatarie de handball, qui veulent lui proposer un dernier défi : monter une équipe compétitive pour le prochain Mondial, deux ans plus tard, organisé dans ce petit pays du Golfe. Le défi est immense : le Qatar compte... 600 licenciés et n'a qu'une poignée de jeunes peu motivés dans ses équipes espoirs. "On est même obligés de payer les gamins pour qu’ils viennent. Dans mon club, c’est 600 euros par mois", peste l'entraîneur français Gaël Monthurel, formateur au club d'Al Jaish, dans Libération en 2013. 

Grâce au carnet de chèques de ses dirigeants, le championnat qatari attire de nombreux joueurs de renom en fin de carrière. Le Français Bertrand Roiné, champion du monde avec les Bleus en 2011 mais boudé par Claude Onesta depuis, remplit parfaitement les critères : en handball, un joueur non appelé en sélection et qui réside depuis trois ans dans un pays étranger peut intégrer son équipe nationale. En plus, confie Roiné au Parisien, "outre le salaire, le club paie la voiture, le logement, l'électricité, l'eau. Et je n'ai plus d'impôts à payer." Ajoutez la perspective de jouer sous les ordres de Rivera, et les candidats se bousculent. L'Espagnol Borja Fernandez, un ancien du club de Nantes, confirme, cité par Marca (en espagnol) : "J'ai décidé de jouer pour le Qatar à 90% pour Rivera. Si cela avait été quelqu'un d'autre, j'y aurais réfléchi à deux fois."

Rafael Capote, joueur cubain naturalisé qatari, lors d\'un match du Mondial de handball contre la Slovénie, le 19 janvier 2015, à Doha (Qatar).
Rafael Capote, joueur cubain naturalisé qatari, lors d'un match du Mondial de handball contre la Slovénie, le 19 janvier 2015, à Doha (Qatar). (FAYEZ NURELDINE / AFP)

N'empêche : des défections en cascade dans les grands clubs européens ont fini par braquer la planète handball contre le Qatar. "Nous sommes une petite nation avec des ressources humaines limitées", s'est justifié le président de la fédération, Sheikh Ahmed Mohammed Abdulrab Al Shaabi, qui jurait début 2013 d'arrêter prochainement le débauchage de joueurs étrangers. Mis à part le gardien monténégrin Goran Stojanovic, il a tenu parole. Lors du Mondial qatari, on a pu voir l'équipe nationale au grand complet (seuls quatre natifs du Qatar sur dix-sept joueurs) entonner l'hymne national sans trop buter sur les paroles. "C'est un simulacre d'équipe", dénonce pourtant le quotidien suisse Neue Zürcher Zeitung (en allemand). Quoi qu'il en soit, les joueurs s'entraînent ensemble depuis plusieurs mois et font figure de sérieux outsiders de la compétition.

En foot, le pari de la formation est en train de payer

Au milieu des années 2000, le Qatar, désireux de se faire un nom sur la planète football, a tenté de naturaliser trois joueurs brésiliens "en une semaine". Dont le buteur du Werder Brême Ailton, contre la modique somme d'un million de dollars. Ce dernier a bien tenté de se défendre en affirmant à la BBC (en anglais) que "l'argent n'était pas [s]a motivation première", la Fifa a froncé les sourcils et durci les règles de naturalisation, indispensable pour jouer en sélection nationale. Ne pourront changer de passeport que les joueurs qui ont un parent d'une autre nationalité ou ceux qui ont résidé trois ans dans un pays après leurs 18 ans. 

La politique consistant à aller chercher des seconds couteaux sud-américains a montré ses limites. Si l'Uruguayen Sebastian Soria a laissé une trace durable dans l'esprit des supporters qataris (presque dix ans en sélection, 101 capes pour 29 buts), les autres recrues sud-américaines ont eu plus de mal. Fabio Cesar Montezine, Brésilien devenu qatari, confie cette anecdote à Al-Jazeera (en anglais) : "Les jeunes scandaient 'Sebastian, Sebastian' sur mon passage. Je leur répondais : 'moi, c'est Fabio'."

L\'attaquant qatari d\'origine ghanéenne Mohammed Muntari lors d\'un match de Coupe d\'Asie contre l\'Iran, le 15 janvier 2015 à Sydney (Australie).
L'attaquant qatari d'origine ghanéenne Mohammed Muntari lors d'un match de Coupe d'Asie contre l'Iran, le 15 janvier 2015 à Sydney (Australie). (JASON REED / REUTERS)

Le Qatar avait un plan B. Le programme "Football dreams". Une formidable opération de détection de jeunes talents à travers le monde, portée par d'anciens recruteurs du Barça ou du Real Madrid. En sept ans, plus de 3,5 millions d'adolescents, en Afrique, en Amérique centrale, en Asie du Sud-Est, ont été testés. A la clé : une formation dans la prestigieuse Aspire Academy, à Doha, et un défraiement allant jusqu'à 5 000 dollars pour leur famille. Faut-il voir anguille sous roche dans ce programme qui se veut humanitaire ? "Si on naturalise quelques joueurs de 'Football dreams', vous allez nous tuer", lâche, lucide, Andreas Bleicher, le patron du programme, au New York Times (en anglais). "Mais je suppose que quelques joueurs auront envie de représenter le Qatar, car ce pays les a aidés bien plus que ne l'a fait leur patrie d'origine."

En plus de cet afflux de talents étrangers, les meilleurs jeunes Qataris sont formés dans l'académie Aspire. Hausser le niveau dès le plus jeune âge paye. L'équipe des moins de 19 ans du pays a remporté en 2014 la Coupe d'Asie, premier trophée d'importance jamais remporté par le Qatar. "C'est comme si Malte gagnait l'Euro", s'est enflammé le directeur général d'Aspire, Ivan Bravo, cité par le site spécialisé Inside World Football (en anglais). Le ministre des Sports, lui, ne touchait plus terre. "Nous sommes le pays le moins peuplé d'Asie, mais nous avons gagné, déclare-t-il sur Fox News (en anglais). Nous sommes les champions du continent le plus peuplé. Vous vous rendez compte ?"

Il faudra attendre que les U19 prennent quelques années pour que l'équipe nationale devienne la terreur du continent. Elle a été éliminée dès le premier tour de la Coupe d'Asie 2015, avec encore huit naturalisés dans ses rangs. Beaucoup de jeunes prometteurs - un Egyptien surnommé "Khalfaninho", un attaquant ghanéen arraché à un centre de formation local ou encore le défenseur français Karim Boudiaf, qui faisait ses classes à l'AS Nancy Lorraine. En alliant ces talents avec les jeunes pousses d'Aspire, le Qatar peut rêver d'avoir une équipe compétitive pour "son" Mondial, en 2022. Et, qui sait, rêver de faire mieux que la Corée du Sud, meilleure équipe asiatique de l'histoire avec sa demi-finale atteinte lors de la Coupe du monde 2002, à domicile.