Euro 2016 : les quatre qualités indispensables d'un gardien remplaçant

Le troisième match de poule de l'Euro, à l'image du France-Suisse de dimanche, est souvent l'occasion de faire jouer le gardien numéro 2, histoire de faire souffler le titulaire, mais aussi de récompenser l'abnégation de la doublure, qui le mérite bien.

Les gardiens de l\'équipe de France, Steve Mandanda, Benoît Costil et Hugo Lloris, le 9 juin au Stade de France.
Les gardiens de l'équipe de France, Steve Mandanda, Benoît Costil et Hugo Lloris, le 9 juin au Stade de France. (CIAMBELLI / SIPA)

Des années de travail, de sacrifices et de longs voyages dans des contrées lointaines et finalement un seul espoir : jouer un match qui compte (presque) pour du beurre. Dimanche 19 juin, Steve Mandanda, gardien numéro 2 de l'équipe de France, peut espérer disputer la rencontre des Bleus contre la Suisse, pour leur dernier match de poule de l'Euro 2016.

La qualification pour les huitièmes de finale étant déjà acquise, Didier Deschamps pourrait être tenté de laisser Hugo Lloris, son portier titulaire et son capitaine, au repos. Cela viendrait au passage récompenser l'état d'esprit irréprochable de son gardien remplaçant, qui remplit tous les critères de la doublure idéale. Francetv info revient sur les qualités nécessaires pour occuper ce poste souvent ingrat, mais qui peut s'avérer payant.

Philosophe, tu resteras

Si aujourd'hui Hugo Lloris est capitaine et gardien titulaire de l'équipe de France, il ne le doit qu'à lui-même. Convoqué depuis 2008, l'actuel portier de Tottenham s'est imposé progressivement chez les Bleus, prenant le dessus sur Steve Mandanda, sans contestation.

C'est sûrement ce qui explique que le gardien numéro 2 des Bleus accepte aujourd'hui cette situation, même si la frustration, celle qui l'a poussé à avoir une franche explication avec Didier Deschamps en 2014, existe toujours. "Je me prends moins la tête avec ça, même si comme tout compétiteur, je préférerais être numéro un et jouer, explique aujourd'hui Steve Mandanda dans L'EquipeMais on est dans des compétitions de très haut niveau, alors il n’y a pas de lassitude. On ne peut pas être lassé d’être en équipe de France. Si on le prend du côté positif, on avance toujours."

Eloigner la frustration, savoir rester à sa place et travailler pour le groupe. C'est le seul moyen de supporter la situation. Du coup, le gardien-doublure se démène à conseiller le titulaire, à servir de cible aux attaquants pendant les entraînements et à regarder les matchs les fesses solidement collées sur le banc de touche. Fabien Barthez a su faire le dos rond alors qu'il était numéro 2 derrière Bernard Lama pendant l'Euro 1996, avant de s'imposer comme numéro 1 pour la Coupe du monde 98. A l'inverse, son concurrent d'alors n'a pas digéré cette rétrogradation, actée par Aimé Jacquet quelques semaines avant le Mondial, pendant un stage de préparation au Maroc.

Les gardiens de but des Bleus en 1998, Fabien Barthez et Bernard Lama.
Les gardiens de but des Bleus en 1998, Fabien Barthez et Bernard Lama. (OLIVIER MORIN / AFP)

"Aimé Jacquet m’annonce dans ma chambre d’hôtel que Fabien sera le numéro 1, raconte Bernard Lama sur son site internet. J’ai les boules. Je suis isolé et je ne me sens vraiment pas bien. Personne n’est là pour comprendre mon désarroi ou me réconforter. (...) La compétition débute alors que je n’ai toujours pas digéré le truc. Je reste un peu dans mon coin, j’ai du mal à m’extérioriser." Le Guyanais traîne son spleen pendant tout le Mondial, et refuse de jouer le fameux troisième match de poule qui compte pour du beurre, contre le Danemark. Il ne s'en sent pas capable : "Je ne voulais pas me mettre en danger, mettre en danger le groupe. Il était plus sage de refuser. Je n’étais pas bien et Aimé l’a compris."

Lama ne parviendra jamais à détrôner Barthez, et il sera à nouveau sélectionné comme doublure pour l'Euro 2000. Cette fois en acceptant pleinement son rôle, ce qui lui permet de disputer le fameux troisième match de poule contre les Pays-Bas (défaite 3-2). Il connaîtra une dernière apparition dans les cages françaises lors d'un France-Angleterre amical au mois de septembre, rencontre qui sert de jubilé à Laurent Blanc, à Didier Deschamps et à... Bernard Lama, qui ne savait pas qu'il serait poussé vers la retraite internationale.

Toujours humble, tu seras

Dans certains pays comme l'Allemagne avec Manuel Neuer ou l'Angleterre avec Joe Hart, l'identité du gardien numéro 1 ne souffre d'aucune contestation. En Belgique avec le duel Courtois-Mignolet, en Espagne avec l'opposition De Gea-Casillas, et bien sûr en France, la concurrence y est plus exacerbée. Faute de pouvoir mettre deux portiers dans les buts, le sélectionneur doit pourtant désigner un titulaire, qui a besoin de jouer un maximum de match pour stabiliser sa défense.

Là encore, Steve Mandanda met en avant l'élément essentiel au bon fonctionnement du trio de gardiens des Bleus : le respect de ses coéquipiers. "Ma relation avec Hugo n’a pas changé. Elle est toujours aussi bonne, correcte. Nous avons un respect mutuel l’un pour l’autre. Je sais que c’est un poste particulier. Aujourd’hui, je privilégie plutôt le collectif à ma personne."

Penser avant tout au groupe, c'est tout ce que n'a pas su faire Grégory Coupet, à quelques jours de la Coupe du Monde 2006. Fabien Barthez a été désigné comme titulaire et le gardien de l'OL, qui se considère meilleur, non sans raisons objectives, ne le digère pas.

Grégory Coupet, gardien numéro 2 des Bleus en 2006, et Raymond Domenech, alors sélectionneur de l\'équipe de France.
Grégory Coupet, gardien numéro 2 des Bleus en 2006, et Raymond Domenech, alors sélectionneur de l'équipe de France. (PASCAL PAVANI / AFP)

Et pendant le stage préparatoire à Tignes, le "divin chauve" multiplie les caprices, notamment lors d'un apéritif regroupant les joueurs, auquel Barthez refuse de se rendre. Hors de lui, Coupet insulte Bruno Martini, l'entraîneur des gardiens, et quitte l'hôtel des Bleus. Il revient finalement en arrière et prend Raymond Domenech entre quatre yeux. "Pour vous, c’est qui le meilleur ?" hurle le joueur. "C'est toi le meilleur..." répond le sélectionneur. Pas de quoi changer la hiérarchie des gardiens : Barthez finit le Mondial dans les buts jusqu'en finale, quand Coupet traîne sa mauvaise humeur pendant tout le tournoi, aigri et seul de son côté.

La bonne ambiance, tu assureras

Sélectionner un gardien remplaçant qui fait la tête, c'est prendre le risque d'instiller des doutes dans une équipe nationale. C'est sans doute ce qui a convaincu Didier Deschamps de ne pas prendre Stéphane Ruffier, après une discussion avec ce dernier, pour être gardien numéro 3 des Bleus. Prendre des boudeurs, c'est aussi se priver d'un rôle qui peut être essentiel dans un groupe, celui du joyeux drille qui sait qu'il ne jouera jamais, mais qui entretient l'ambiance du groupe.

Lionel Charbonnier, troisième gardien des Bleus, félicite Fabien Barthez, après la finale de la Coupe du Monde 1998 remportée par la France.
Lionel Charbonnier, troisième gardien des Bleus, félicite Fabien Barthez, après la finale de la Coupe du Monde 1998 remportée par la France. (PEDRO UGARTE / AFP)

En 1998, pendant que Bernard Lama rumine dans son coin, Lionel Charbonnier, le remplaçant du gardien remplaçant, garde le sourire, pour le plus grand bonheur d'Aimé Jacquet : "Sans jouer, Lionel Charbonnier a tenu ce rôle à la perfection, sans une faute, toujours dans le ton, toujours dans l'action, toujours motivé, écrit le sélectionneur champion du monde dans Ma vie pour une étoile (éd. Robert Laffont). Toujours disponible, il a animé séances de travail et moments de détente avec une bonne humeur jamais prise en défaut. Il dégage une impression d'équilibre rare, de maturité sereine qui met tout le monde en confiance. Pour le staff, pour tous ses camarades, il a été un plus incontestable, appréciable et apprécié."

Dans l'équipe de France actuelle, Steve Mandanda et Benoît Costil, plutôt discrets et taiseux de nature, n'ont pas ce rôle d'animateurs en chef. "En sélection, je ne suis pas le G.O de service, poursuit le gardien rennais. Mon objectif, c'est d'être performant et présent si on fait appel à moi." Un professionnalisme tout aussi productif pour maintenir de la sérénité dans un groupe.

En ta chance, tu croiras

Si la plupart des gardiens remplaçants savent garder leurs nerfs et taire leurs frustrations, s'ils continuent à s'entraîner même si on leur promet le banc, c'est parce qu'ils comptent sur le destin. En 2000, Francesco Toldo s'apprête à rester au frigo de l'équipe d'Italie pendant l'Euro, tant la star Gianluigi Buffon le devance dans la hiérarchie des portiers transalpins. Sauf que le titulaire indiscutable se blesse quelques jours avant le début de la compétition.

Toldo est propulsé gardien numéro un et devient vite une idole dans son pays, notamment après la demi-finale contre les Pays-Bas "Quand les 'tifosi' [les supporters italiens] m'arrêtent dans la rue, ils me parlent encore de ce match incroyable où j'ai détourné un penalty et deux tirs au but" explique aujourd'hui le retraité à L'Equipe.

Iker Casillas et David De Gea, respectivement numéro un et numéro 2 des gardiens espagnols à l\'Euro 2016, le 12 juin 2016 à Toulouse (Haute-Garonne).
Iker Casillas et David De Gea, respectivement numéro un et numéro 2 des gardiens espagnols à l'Euro 2016, le 12 juin 2016 à Toulouse (Haute-Garonne). (MANU FERNANDEZ / AP / SIPA)

Toldo ne rejouera quasiment plus avec la Nazionale, mais d'autres doublures ont profité de coups du sort pour s'imposer comme numéro 1. Si le gardien espagnol Santiago Canizares ne s'était pas fracturé le pied en jonglant avec une bouteille de parfum, la carrière d'Iker Casillas aurait peut-être été différente. Titularisé à 22 ans dans les buts ibères pour le Mondial 2002, où il devait être remplaçant, il ne quittera plus le poste jusqu'en 2014, glanant au passage deux Euro (2008 et 2012) et une Coupe du monde (2010) en tant que capitaine.

A l'occasion de l'Euro 2016, l'ancien madrilène, aujourd'hui âgé de 35 ans, a perdu sa place au profit du jeune David De Gea, retrouvant donc un poste de doublure. Mais Casillas n'en a pas pris ombrage d'après le sélectionneur espagnol Vicente Del Bosque : "Je lui ai parlé et il a réagi avec un grand calme. Il a été très compréhensif." D'expérience, Casillas sait que, comme toute bonne doublure qui se respecte, il a tout intérêt à jouer l'apaisement et à attendre son heure. D'ailleurs, De Gea fait face depuis quelques jours à un scandale sexuel qui pourrait remettre le vieux capitaine en selle. On ne sait pas si "San Iker" est croyant, mais un passage de la Bible doit lui parler : "Les derniers seront les premiers."