Des footballeurs qui s'engagent, ça existe

Mais à de rares exception près, ils s'emploient à ne pas choisir des causes qui fâchent.

Frédéric Kanouté, alors attaquant du FC Séville, fête son but en dévoilant un tee-shirt de soutien à la Palestine, le 7 janvier 2009, lors d\'un match FC Séville-Deportivo La Corogne.
Frédéric Kanouté, alors attaquant du FC Séville, fête son but en dévoilant un tee-shirt de soutien à la Palestine, le 7 janvier 2009, lors d'un match FC Séville-Deportivo La Corogne. (CRISTINA QUICLER / AFP)

FOOT - "Les joueurs de l'OM concernés ne souhaitent pas prendre publiquement position sur un sujet d'ordre politique." "Yohan Cabaye n'a jamais souhaité (...) donner un message politique." Depuis quelques jours, de nombreux footballeurs nient avoir signé la pétition très radicale de l'avant-centre franco-malien Frédéric Kanouté, qui s'oppose à la tenue de l'Euro des moins de 21 ans en Israël en juin 2013. La soixantaine de signataires pourrait se réduire à une grosse dizaine. Est-ce symptomatique d'un métier où la majorité des joueurs ont l'air d'avoir la conscience politique d'une huître, où les fleurons du foot national sont incapables de reconnaître Jean-Marc Ayrault en photo ? En partie. La preuve, voici les cinq commandements du footballeur engagé moderne.

1L'unanimité tu feras

La légende du football est pleine de footballeurs qui ont dit non. Johan Cruyff, le meilleur joueur du monde qui a boycotté la Coupe du monde 1978 pour des raisons politiques, les footballeurs d'origine algérienne qui fuient la France en une nuit pour créer l'équipe du FLN pendant la guerre d'Algérie, n'avaient pas peur de cliver l'opinion. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus rare.

Quel est le point commun entre la lutte contre le sida, la déforestation, le racisme, l'homophobiel'austérité (lien en anglais), le paludisme, la faim dans le monde, ou en faveur du commerce équitable et de l'aide aux enfants ? Sponsors, équipiers, public... Personne ne risque de se fâcher face à ces causes défendues (entre autres) par les footballeurs. Leur simple apparition permet de médiatiser une cause. Aurait-on autant parlé de l'entêtante chanson de Pascal Obispo Live for Love United sur la lutte contre le sida si le gratin du foot international du début des années 2000 n'avait pas défilé dans son clip ?  

2Prudent tu resteras

Le footballeur le plus influent au monde est sans conteste l'attaquant ivoirien Didier Drogba. Retenu en 2010 dans la liste des cent qui comptent sur la planète du magazine Time (lien en anglais), l'attaquant du club chinois Shanghai Shenhua a eu une position courageuse lors du conflit qui a déchiré son pays, sans prendre parti pour un camp.

Un Ivoirien lit un journal avec en quatrième de couverture une publicité où le footballeur Didier Drogba incite les gens à aller voter, le 25 novembre 2010, à Abidjan (Côte d\'Ivoire).
Un Ivoirien lit un journal avec en quatrième de couverture une publicité où le footballeur Didier Drogba incite les gens à aller voter, le 25 novembre 2010, à Abidjan (Côte d'Ivoire). (SIA KAMBOU / AFP)

En 2006, lorsqu'il reçoit le Ballon d'or africain, il est accueilli en grande pompe par le président Gbagbo, de la même ethnie que lui. A la tribune, il annonce qu'il compte aussi le présenter dans les zones occupées par les rebelles. Laurent Gbagbo accuse le coup, mais accepte. Au plus fort de la crise, en 2010, Drogba et ses compatriotes des Eléphants conservent une stricte neutralité tout en appelant à la paix. Il participe également à la Commission vérité et réconciliation qui tente de panser les plaies du pays.

3Botter en touche tu sauras

Cette posture prudente est commune à de nombreux footballeurs en activité. Ce n'est qu'après leur carrière sportive que des George Weah, des Kakhaber Kaladze ou des Andreï Chevtchenko se lancent en politique (respectivement au Libéria, en Géorgie ou en Ukraine). Pour vous en convaincre, lisez donc cette interview au journal allemand Spiegel (en anglais) du capitaine de l'équipe d'Allemagne, Philipp Lahm, juste avant l'Euro 2012 en Ukraine. Le joueur explique "lire le journal tous les jours, et pas seulement la section des sports".

Mais quand on lui demande son point de vue sur la situation de l'opposante Ioulia Timochenko et d'un éventuel boycott du tournoi, il dégage le ballon loin dans les tribunes : "Je suis conscient que l'Ukraine n'est pas au même niveau que l'Allemagne en ce qui concerne les droits de l'homme et la liberté d'expression. Mais je ne peux pas juger. C'est à l'UEFA et à la fédération allemande de le faire, aux hommes politiques aussi."

4Dans le rang tu resteras

L'ancien attaquant de Livourne (Italie) Cristiano Lucarelli, communiste déclaré, met en cause l'apolitisme ambiant sur le compte de la pression des sponsors et des supporters. "Le contexte oblige le joueur à dire : 'Je ne m'intéresse pas à la politique.' Mais il y a de nombreux joueurs de gauche, explique-t-il sur le site de So Foot. Nombreux sont ceux qui viennent me saluer avant un match pour me dire qu'ils partagent mes opinions, mais qu'ils ne peuvent les afficher." S'engager, est-ce perdre sa liberté, comme demandent chaque année les profs de philo à leurs élèves ?

Même Lilian Thuram, le plus engagé des footballeurs français, souffre de son image de donneur de leçons. Cette phrase de Patrice Evra est restée célèbre : "ll ne suffit pas de se balader avec des livres sur l'esclavage, des lunettes et un chapeau pour devenir Malcolm X."

5La politique tu fuiras

Dans le foot, l'engagement en politique est encore réservé aux champions qui ont raccroché les crampons. Dans la liste des 103 sportifs qui ont soutenu François Hollande à la présidentielle, on trouve un rugbyman international (Pascal Papé), deux handballeuses de l'équipe de France (Amélie Goudjo et Mariama Signaté), une palanquée de sportifs individuels mais pas trace d'un pousse-citrouille. De la même façon, on cherchera longtemps un footballeur sensibilisé à la cause tibétaine, alors que des champions de premier plan, comme l'Australien vainqueur du Tour de France Cadel Evans ou le perchiste Romain Mesnil ont exprimé leur point de vue à ce sujet. 

L'ancien international écossais Gordon McQueen avait résumé cette pudeur politique d'une formule : "Le football tourne autour de l'argent et de la cupidité, tout le monde s'y retrouve." Réducteur, mais pas entièrement faux.