Coupe du monde 2019 : on vous explique pourquoi les Américaines sont si fortes au foot

Depuis la première édition de la Coupe du monde féminine de football, en 1991, les Etats-Unis ont toujours terminé au moins sur le podium. La sélection américaine arbore déjà trois étoiles sur son maillot. Mais pourquoi dominent-elles autant le "soccer" ?

Les stars de l\'équipe américaine Alex Morgan et Megan Rapinoe (à droite) lors de l\'écrasante victoire des Etats-Unis contre la Thaïlande pour leur entrée dans la Coupe du monde 2019, mardi 11 juin à Reims.
Les stars de l'équipe américaine Alex Morgan et Megan Rapinoe (à droite) lors de l'écrasante victoire des Etats-Unis contre la Thaïlande pour leur entrée dans la Coupe du monde 2019, mardi 11 juin à Reims. (LIONEL BONAVENTURE / AFP)

Impressionnante. Tenante du titre et grande favorite de la Coupe du monde 2019, l'équipe américaine de football n'a encaissé que deux buts depuis le début de la compétition et s'est même permis d'établir un record lors d'un Mondial en pulvérisant la Thaïlande 13-0, mardi 11 juin à Reims. Depuis la création de la Coupe du monde féminine, en 1991, les Stars and Stripes n'ont jamais terminé en dehors du podium.

Et elles ne sont pas rassasiées. Les Américaines, qui disputent la finale du Mondial dimanche 7 juillet contre les Pays-Bas, se sont fixées un objectif clair en France : conserver leur titre décroché au Canada il y a quatre ans. A titre de comparaison, le meilleur résultat des Bleues en Coupe du monde est une quatrième place, en 2011. Seule l'Allemagne peut rivaliser en termes de palmarès avec deux titres mondiaux. Mais alors, comment s'explique la domination des Etats-Unis dans un sport traditionnellement dominé par les nations européennes chez les hommes et qui reste mineur outre-Atlantique ?

Parce qu'un décret a interdit les discriminations de genre il y a plus de 40 ans

Le succès des Américaines dans le football – ou le "soccer" tel qu'il est appelé là-bas – tient en partie à l'adoption historique en 1972 d'un amendement. Nommé Title IX, ce décret interdit toute discrimination basée sur le genre dans les établissements scolaires et universitaires aux Etats-Unis. "C'est le détonateur qui a permis aux femmes l'accès à de meilleures conditions de pratique du sport et a facilité leur accès à l'élite, notamment grâce aux bourses universitaires", souligne, auprès de franceinfo, Laurence Prudhomme-Poncet, historienne et auteure de Histoire du football féminin au XXe siècle (L'Harmattan, 2003).

Dès lors, les écoles et universités subventionnées par l'Etat fédéral sont amenées à donner autant de chances aux filles qu'aux garçons en ce qui concerne l'accès aux entraîneurs, salles de sports et autres infrastructures. En 1972, on comptait près de 800 000 filles qui participaient à des championnats sportifs au collège ou lycée contre plus de trois millions de nos jours, selon une enquête de la Fédération nationale des associations d’écoles secondaires d’Etat (NFHS), publiée en 2018.

\"Je n\'aurais pas joué si le Title IX n\'existait pas\", déclarait Carli Lloyd auprès du Philadelphia Inquirer, en 2012. Ici, lors d\'un match contre la Chili, le 16 juin 2019 à Paris. 
"Je n'aurais pas joué si le Title IX n'existait pas", déclarait Carli Lloyd auprès du Philadelphia Inquirer, en 2012. Ici, lors d'un match contre la Chili, le 16 juin 2019 à Paris.  (FRANCK FIFE / AFP)

Il y a quelques années, la milieu de terrain Carli Lloyd, née en 1982, soulignait l'importance qu'a eu le Title IX dans l'évolution du sport chez les filles aux Etats-Unis. "Je n'aurais pas joué si Title IX n'existait pas", déclarait en 2012, au Philadelphia Inquirer, la joueuse qui a fait partie de l'équipe de foot de son lycée, puis celle de Rutgers University. Ce n'est que dix ans après l'adoption de cet amendement historique que le football féminin a pris un véritable essor avec l'apparition d'un championnat universitaire en 1982, puis celle d'une équipe nationale en 1985. "La vitalité du sport universitaire américain n'a pas d'équivalent", résume Laurence Prudhomme-Poncet.

Parce que le "soccer" est dénigré par les hommes aux Etats-Unis

Aux Etats-Unis, certains sports comme le baseball, le basketball et le football américain sont très ancrés dans la culture et les mentalités. "Le soccer n'a jamais été populaire chez les hommes, car ce n'était pas associé à une vraie virilité ou identité nationale, appuie l'historienne Brenda Elsey, contactée par franceinfo. Cela a été plus facile pour les jeunes filles et les femmes d'y trouver de l'espace." Considéré comme un sport de femme, au même titre que la danse ou le patinage artistique, le football est "très porteur de stéréotypes de genre", indique Marie-Cécile Naves, directrice du think tank européen Sport et Citoyenneté et spécialiste des enjeux sociopolitiques du sport et des Etats-Unis.

Andrei Markovits, professeur de sciences politiques à l'université du Michigan et coauteur d'une étude intitulée L'exceptionnalisme sportif américain, va même plus loin dans Libération. Selon ce politologue spécialiste du sport, l'échec du soccer chez les hommes repose sur la naissance de la nation américaine et cette volonté de se détacher de la culture britannique.

Résultat, ce sport est laissé aux groupes jugés comme inférieurs au début du XXe siècle, à l'instar des migrants (italiens, polonais) ou des femmes, par opposition "aux sports médiatiques typiquement américains" que sont le football américain, le baseball et le basketball. Ce n'est qu'avec la nouveauté du statut des femmes, et l'avancée de leurs droits, que va réellement émerger la pratique du football au pays de l'Oncle Sam. "Les femmes ont rencontré moins d'obstacles sur ce terrain-là", ajoute Laurence Prudhomme-Poncet. Selon elle, l'existence des bourses d'études a également pu motiver certaines familles pour encourager leurs filles à pratiquer ce sport.

Les parents ont moins de réticences qu'en France à inscrire leur fille dans un club de soccer, considéré là-bas comme un sport dit féminin, avec un engagement physique qui n'est pas celui du football américain. Laurence Prudhomme-Poncet, historienneà franceinfo

"Le soccer était un moyen de 'faire un sport' pour les femmes. Elles ont petit à petit développé une spécificité puisque les garçons continuaient plutôt à pratiquer d'autres disciplines populaires chez les hommes, ajoute de son côté Marie-Cécile Naves. Les filles ont investi dans un domaine peu pratiqué par les garçons et jugé peu viril par rapport à des sports très physiques et violents." 

Parce que les autres nations ont tardé à s'y mettre 

L'émergence rapide du football féminin aux Etats-Unis n'a pas d'équivalence sur la scène internationale. Pendant longtemps, les Américaines ont ainsi pu dominer leurs adversaires. "Les femmes ont été exclues du foot pendant des décennies en Europe", rappelle auprès de franceinfo Stefan Szymanski, économiste spécialiste du football.

Le football européen a toujours été connu pour son sexisme notoire.Stefan Szymanski, économiste américain spécialiste du footballà franceinfo

Comme le rappelle Andrei Markovits dans une interview sur le site de l'université du Michigan, les femmes ont dû par exemple attendre 1970 avant d'avoir le droit de jouer sur un terrain officiel en Allemagne. Résultat : sur les 30,1 millions de pratiquantes du foot dans le monde, près de la moitié (15,9 millions) se trouvent aux Etats-Unis et au Canada, selon une enquête de la Fifa publiée en 2014. Et elles sont 2,3 millions à être inscrites dans des clubs ou des associations, contre 4,8 millions dans le reste du monde. 

De même, il faut rappeler que seuls 24 pays participent à la Coupe du monde féminine. Un progrès par rapport à 2011, où il y avait seulement seize nations engagées, limitant de fait la concurrence. A titre de comparaison, la Coupe du monde masculine réunit 32 pays depuis 1998 et pourrait bientôt acter un passage à 48 équipes, potentiellement pour le Mondial 2026.

Ex-attaquante vedette des Bleues, dont elle est la meilleure buteuse historique, Marinette Pichon a fait partie pendant un an de la première ligue professionnelle américaine, la Women's United Soccer Association (Wusa), lancée en 2001 et dissoute en 2003. "Cela a été un changement d'univers quand je suis arrivée là-bas, j'ai débarqué dans une ligue professionnelle avec un encadrement et un entraîneur professionnels, des moyens professionnels, se souvient-elle auprès de franceinfo. Les exigences n'étaient pas les mêmes qu'en France." Bien que considérée comme une des meilleures joueuses françaises, elle a eu le sentiment d'être "parachutée" dans un championnat où elle a dû prouver ses qualités. 

Le fait qu'elles aient un championnat professionnel, où tous les week-ends elles disputent des matches de qualité, avec de l'opposition technique et athlétique, permet de faire de cette nation une nation qui termine à chaque événement a minima dans le dernier carré.Marinette Pichon, ex-internationale françaiseà franceinfo

Cependant, la concurrence européenne a beaucoup évolué ces dernières années avec l'Allemagne, la Norvège, la Suède, voire même la France ou l'Angleterre, troisième du dernier Mondial. En France, une première équipe professionnelle a été créée en 2004 au sein de l'OL, suivi par le PSG en 2012. De l'autre côté du Rhin, on compte douze clubs qui disposent d'une section féminine, certains professionnels depuis plus de dix ans. Côté Asie, le Japon est depuis quelques années déjà un adversaire de poids, avec deux finales mondiales en 2011 et 2015, face aux Etats-Unis, dont une victorieuse il y a huit ans en Allemagne. Pour cette Coupe du monde en France, les Américaines restent les favorites, mais elles ne sont donc plus seules.

Reste que, malgré les progrès des nations rivales, les Etats-Unis maintiennent leur domination, selon Marinette Pichon, notamment grâce à la qualité de leurs joueuses à un poste clé, celui de gardienne. "Si les Américaines ont aussi un avantage sur les autres nations, c'est qu'elles ont toujours de très bonnes gardiennes, bonnes dans les airs, qui ont de la taille (1,75 m) et qui se couchent vite au sol. Cela leur donne un avantage que les autres nations n'ont pas", explique l'ex-internationale.  

Parce que les joueuses américaines sont connues et reconnues

Des exemples à suivre pour les plus jeunes. Contrairement à l'Europe, le football féminin bénéficie d'une plus grande visibilité aux Etats-Unis, rappelle Laurence Prudhomme-Poncet. Les stars comme Alex Morgan, Megan Rapinoe ou Carli Lloyd sont ainsi mises en avant dans le métro new-yorkais ou dans des publicités d'une fameuse marque à la virgule. 

"Les joueuses stars aux Etats-Unis ont une plus grande visibilité que leurs homologues allemandes par exemple, développe Andrei Markovits sur le site de l'université du Michigan. Aux Etats-Unis, tout le monde connaît Abby Wambach, Mia Hamm, Julie Foudy, Brandi Chastain ou Alex Morgan." L'attaquante Mia Hamm, née en 1972, est d'ailleurs l'une des sportives les plus connues au pays. Sa célébrité l'a placée sur le même plan que d'autres superstars américaines comme les basketteurs Michael Jordan ou Vince Carter, dans des pubs pour une célèbre marque de boisson énergisante, rappelle Andrei Markovits.

Plus récemment, l'attaquante Alex Morgan a fait de la une du Time. Elle a été nommée dans la liste des cent personnes les plus influentes du monde. De quoi susciter de nouvelles vocations chez les petites filles qui aspirent à suivre les traces de ces illustres aînées.