Acheter la Coupe du monde : avant le Qatar, les autres accusés

Dans un long dossier, "France Football" accuse le Qatar d'avoir acheté l'organisation de la Coupe du monde 2022. Une pratique... courante.

Le président de la Fifa, Sepp Blatter, dévoile à Zurich (Suisse), le 2 décembre 2010, le nom de l\'organisateur de la Coupe du monde 2022 : ce sera le Qatar.
Le président de la Fifa, Sepp Blatter, dévoile à Zurich (Suisse), le 2 décembre 2010, le nom de l'organisateur de la Coupe du monde 2022 : ce sera le Qatar. (KARIM JAAFAR / AFP)

Le Qatar a-t-il acheté la Coupe du monde 2022 ? Le bi-hebdomadaire France Football affirme que la candidature qatarie a acheté au moins deux voix du comité exécutif de la Fifa, et que des pressions ont été effectuées, directement ou indirectement, sur les votants. Parmi ces derniers, Michel Platini, qui a rencontré le prince du pays à l'Elysée avec Nicolas Sarkozy, en bons termes avec l'émirat. "Il y a une vraie culture de corruption au sein de la Fifa", résume Guido Tognoni, un ancien dirigeant de l'institution qui régente le foot mondial. Et c'est loin d'être limité au seul projet qatari. 

A la Fifa, "l'honnêteté" ne paie pas

Prenez la candidature australienne au Mondial 2022. Considérée comme un outsider crédible, l'Australie a été piteusement éliminée dès le premier tour de scrutin, avec une voix sur 22. "Nous avons été trop honnêtes", a regretté l'un des promoteurs du projet, Peter Hargitay, cité par le site spécialisé insideworldfootball (en anglais).

Une honnêteté toute relative : comme tous les candidats, les Australiens avaient essayé d'entrer dans les bonnes grâces des votants en offrant un coûteux collier de perles à leurs épouses, rapporte le Sydney Morning Herald (en anglais). Le comité de candidature avait même offert des séjours tous frais payés à des électeurs stratégiques d'Amérique du Sud pour venir fêter leur anniversaire au pays des kangourous. Toujours d'après le SMH, la candidature australienne avait proposé un job à Corinne... Blatter, fille du président de la Fifa, si la Coupe du monde était attribuée à l'Australie. Tout ça pour une voix !

"La Coupe du monde achetée ? Ça me rappelle 2006..."

La presse australienne s'est aussi émue du salaire à sept chiffres des deux consultants extérieurs débauchés pour assurer la victoire. Le premier, Peter Hargitay, est l'ex-conseiller spécial de Sepp Blatter, le président de la Fifa, de Marc Rich, le plus gros exilé fiscal américain, et de la multinationale américaine Union Carbide lors de l'explosion de l'usine de Bhopal (Inde) en 1984.

Le second, Fedor Radmann, est l'homme qui a obtenu à l'Allemagne sa Coupe du monde en 2006 en travaillant à la fois pour le comité de candidature, pour le Rupert Murdoch allemand, Leo Kirch, et Adidas. Du lobbying de haute volée : tous les pronostics donnaient l'Afrique du Sud gagnante. Quand on a reproché à Sepp Blatter d'avoir vendu la Coupe du monde au Qatar, ce dernier a répondu : "La Coupe du monde achetée ? Ça me rappelle le vote en 2006..." Le délégué néo-zélandais avait en effet accepté de prendre un avion pour rentrer au pays au lieu de voter, alors qu'il avait promis son vote aux Sud-Africains. Résultat : 12-11 pour l'Allemagne.

Où se situe la ligne jaune ?

Comme le remarque justement l'universitaire James Dorsey, spécialiste du football au Moyen-Orient, dans France Football,  "les Qataris ont été très malins. Ils ont exploré toutes les zones d'ombre (...) mais n'ont pas franchi la ligne jaune". On critique les sommes délirantes versées à des personnalités du foot comme Zinedine Zidane ou Pep Guardiola pour dire tout le bien qu'ils pensaient de l'émirat. Mais comment justifier par exemple le recours incessant à Nelson Mandela dans la politique sportive de l'Afrique du Sud ?

Pour assurer l'obtention du Mondial 2010, les dirigeants du projet sud-africain ont fait voyager Nelson Mandela, malade, jusqu'à Trinité-et-Tobago - 10 000 km de distance -  pour s'assurer du vote de Jack Warner, le tout-puissant président de la Concacaf, qui regroupe les fédérations des pays d'Amérique du Nord, comme l'explique Andrew Jennings dans Foul! The Secret World of Fifa.

"Jack Warner avait passé la nuit dans la suite présidentielle, dans le lit de Mandela. Qu'est-ce que les Sud-Africains pouvaient faire de plus ? Warner demanda une heure du temps de Mandela et l'invita, en compagnie de l'archevêque Desmond Tutu à Trinité-et-Tobago. (...) Les médecins avaient pourtant demandé à Mandela, 85 ans, d'arrêter de voyager à l'étranger, alors que Tutu, 72 ans, luttait contre un cancer. Mais s'ils voulaient avoir la Coupe du monde en Afrique du Sud, ils ne pouvaient pas refuser."

Nelson Mandela serre la main de Sepp Blatter, président de la Fifa, avant la finale du Mondial sud-africain, à Johannesburg (Afrique du Sud), le 11 juillet 2010.
Nelson Mandela serre la main de Sepp Blatter, président de la Fifa, avant la finale du Mondial sud-africain, à Johannesburg (Afrique du Sud), le 11 juillet 2010. (JEFF MITCHELL / FIFA / GETTY IMAGES)

De la même façon, Danny Jordaan, patron du Mondial en Afrique du Sud, a reconnu avoir demandé aux Anglais de renoncer au Mondial 2010 en échange d'un soutien explicite de Nelson Mandela pour l'édition suivante, note la chaîne sportive ESPN (en anglais). Est-ce de l'intimidation, de la politique, du lobbying ou un échange de bons procédés ?

La Fifa a lancé une enquête sur les conditions d'attribution des Mondiaux 2018 et 2022. Et a aussi engagé comme conseiller Henry Kissinger, l'ex-secrétaire d'Etat de Nixon pendant la guerre du Vietnam, qui a dans son CV, note l'association Play the game (en anglais), l'étouffement discret des scandales de corruption qui ont entouré le choix de Salt Lake City (Utah, Etats-Unis) pour les Jeux olympiques d'hiver de 2002.