En dehors des terrains, Maradona, l'icône romanesque

Disparu à l’âge de 60 ans, Diego Armando Maradona a marqué l’histoire au-delà des simples rectangles verts sur lesquels il brillait. L’émotion suscitée par sa mort le prouve. Et pour cause, bien plus qu’un joueur de football, el Pibe de Oro était devenu une icône internationale. A la fois emblème culturel et symbole politique, le gamin né dans les rues de Buenos Aires a laissé une trace indélébile sur son époque comme peu de sportifs avant et après lui.
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France Télévisions
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Diego Maradona, l'idôle du peuple argentin (JUAN MABROMATA / AFP)

"Si Andy Warhol avait été encore en vie, il aurait définitivement mis Maradona aux côtés de Marilyn Monroe et Mao Tse-tung. Je suis convaincu que s'il n'avait pas été footballeur, il serait devenu un révolutionnaire", affirmait le réalisateur Emir Kusturica à la sortie de son film sur le joueur argentin en 2008. Un projet né de cette question : "Je me suis demandé : 'Qui est cet homme ? Qui est ce magicien du football, ce Sex Pistol du football international, cette victime de cocaïne qui a abandonné cette habitude, ressemblait à Falstaff et était aussi faible que des spaghettis?'". En d’autres mots : qui était l’homme derrière le joueur de football ? Une icône, tout simplement.

Diego, le phénomène culturel

Après avoir érigé son sport au rang d’art par ses arabesques et ses fulgurances divines, est-il étonnant que Diego Maradona soit devenu une figure artistique ? Le numéro dix argentin avait pour lui la tête de l’emploi, avec son charme sud-américain et son sourire aussi ravageur que ses crochets. Il avait aussi le vécu, l’histoire qui attire les regards, lui, le gamin parti des rues pauvres de Buenos Aires en direction des sommets planétaires. Lui, le joueur qui avait fait de Naples la pouilleuse la capitale du football italien, jusqu’ici dominé par les puissantes villes du Nord de la Botte. Pas étonnant donc de voir germer des dizaines de projets autour de sa vie.

Bien sûr, il y a eu les films documentaires : Maradona  d’Emir Kusturica, ou Diego Maradona d’Asif Kapadia plus récemment. Deux références qui permettent de mieux appréhender l’homme derrière le génie. "J'ai été fasciné par son voyage, partout où il est allé, il y a eu des moments de brillance et de drame incroyables. Il était un leader, il savait mener ses équipes tout en haut, mais a aussi connu de nombreux creux dans sa carrière. Il a toujours été le petit gars qui se battait contre le système... Et il était prêt à tout, à utiliser toute sa ruse et son intelligence pour gagner", résumait Kapadia. On pourrait aussi citer La Mano de Dios, El Camino de San Diego ou Amando a Maradona.

En dehors du septième art, les jeux vidéos de football réservent évidemment une place de choix à la légende. Longtemps, les sponsors se le sont aussi arrachés, notamment Puma ou Coca Cola, mais aussi Louis Vuitton. On se souvient aussi d’une pub pour une boisson sans alcool brésilienne, pour laquelle il avait porté le maillot de la Seleçao avant de se réveiller de ce "cauchemar" : scandale en Argentine. Des contrats qui en faisaient le premier joueur du football moderne starifié à l’échelle planétaire après Pelé. Mais la figure de Maradona dépassait les panneaux publicitaires, et a aussi inspiré plusieurs chansons. En France, la Mano Negra de Manu Chao s’était entiché du joueur, avec son refrain "Santa Maradona". Chao a par la suite écrit la musique du documentaire d'Emir Kusturica et chantait "Si j'étais Maradona, je vivrais comme lui."

Une dimension politique assumée 

Symbole du capitalisme publicitaire d’un côté, mais icône de gauche de l’autre : tel était le destin de Maradona, un destin romanesque. Sa vie sentimentale tumultueuse en faisait déjà un personnage taillé pour la littérature, notamment la naissance de son fils Diego Junior, fruit d’une relation extra-conjugale et qui avait passionné l’Italie. Face aux frasques multipliées de cet homme qui abusait de tout, et vécut mille vies en une, le grand public a oublié son engagement politique.

La figure de Fidel Castro tatouée sur une jambe, celle du Che Guevara sur un bras : Maradona était vrai sud-américain, proche des hommes de gauche de son continent, y compris des dictateurs, et n’hésitant pas à défendre Hugo Chavez face à George Bush, ni à soutenir Nicolas Maduro, ni à critiquer le président argentin Maurico Macri plus récemment, ou à se positionner contre Bolsonaro au Brésil.

En tant que joueur, il avait permis à tout un pays de prendre sa revanche - symbolique - sur l’Angleterre de Thatcher. Celle qui avait attaqué son pays plus tôt pour la défense des îles Malouines. Alors à la Coupe du monde 1986, Maradona avait replacé son pays sur le planisphère, crampons au pied plutôt que fusil à la main. Et de quelle manière : un but d’anthologie après un autre, plus vicieux - ou de tricheur, c’est selon - de la main, histoire de bien remettre la perfide Albion à sa place. Ce jour-là, c’était définitivement plus que du foot. A l’image du sacre mondial qui suivait, le second pour l’Argentine, le premier depuis la chute de la dictature en 1983. Un exploit résumé ainsi par Jorge Valdano : "Maradona a offert aux Argentins une façon d’effacer ces frustrations collectives, c’est pour cela que les gens l’aiment. C’est une figure divine". Et politique, par la force des choses.

Pour parfaire ce portrait, et peut-être aussi pour le justifier, ou du moins l’éclairer un peu, il faut revenir au visage de Maradona. Une gueule de cinéma, souvent rattrapée par ses démons. Capable du meilleur comme du pire, de faire lever la foule pour un geste magnifique ou d’humeur, prêt à tricher pour gagner, à sombrer dans la violence sur et en dehors du terrain. Victime aussi de ses addictions, notamment à la cocaïne, et donc proche de la mafia napolitaine. Bref, un portrait d’ange et démon, à l’image de sa carrière faite d’exploits retentissants, et de naufrages ahurissants. Un esprit pourtant pas si pur qui a même sa propre religion : l’Eglise de Maradona à Rosario, et ses 100 000 membres. Sans parler de tous les petits garçons appelés Diego aux quatre coins du monde. Un ange adulé dans la ville de Naples, où son portrait recouvre encore de nombreux murs aujourd’hui. Ce qui, avouons-le, vaut plus encore qu’un pochoir d’Andy Warhol.

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