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Paris 2024 : injection d'ADN dans le sang, intégration dans la loi française... Six questions sur le dopage génétique

Article rédigé par Apolline Merle, franceinfo: sport
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
A l'approche des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, le dopage génétique soulève de nombreuses questions. (HENRI LAURIANO / FRANCEINFO SPORT)
La loi "Jeux olympiques et paralympiques" a été entérinée par le Parlement, mercredi. En plus du volet sécurité et surveillance, elle réglemente la lutte contre le dopage génétique, enjeu d'avenir pour l'équité dans le sport.

Quand les recherches scientifiques sont détournées au profit du dopage. A un peu plus d'un an des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, la question du dopage génétique a été mise sur le devant de la table depuis le début d'année, créant d'importants désaccords au sein de l'Assemblée nationale.

Entérinée par le Sénat, mercredi 12 avril, la loi relative aux Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 permet désormais d'effectuer des tests génétiques sur le sol français. Qu'est-ce que le dopage génétique, comment le détecte-t-on, et que va changer la loi ? Franceinfo: sport vous explique en quoi le dopage génétique est à surveiller de près.

1 Le dopage génétique, c'est quoi ?

Le dopage génétique est un détournement de la thérapie génique. Cette méthode "consiste à introduire du matériel génétique dans des cellules pour soigner une maladie", explique le site de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Mais cette même technique peut aussi permettre de modifier le génome d'un athlète, sous forme d'injection d’ADN ou d’ARN messager dans le sang ou les muscles, afin de le rendre plus performant. Et tomber ainsi dans la case dopage. 

Le dopage génétique est surveillé depuis 2002 par l’Agence mondiale anti-dopage (AMA) et est inscrit sur la liste des substances et méthodes interdites. "Le risque existe, affirme Olivier Rabin, directeur science et médecine de l’AMA, mais il n’y a pas eu de cas pour l’heure." 

2 Comment ça marche ?

Si aucun cas n’a été avéré, la marche à suivre n’est pourtant pas si compliquée, d’après Philippe Moullier, ancien directeur de recherches à l'Inserm, aujourd’hui directeur scientifique Europe de la société Askbio, qui développe des médicaments de thérapie génique. "Il est possible d’acheter un kit sur internet, en toute légalité, afin d’extraire et de purifier l’ADN qui exprime le facteur que vous voulez avoir en vous pour quelques jours, par exemple pour avoir plus de globules rouges (érythropoïétine, EPO) ou pour renforcer la force des muscles", vulgarise le spécialiste.

Ensuite, votre ADN dit nu doit être introduit dans des virus inoffensifs que l’on fait se multiplier. "Puis, vous injectez l’ADN par voie intramusculaire [dans la cuisse par exemple], comme une vaccination, et c’est fait. Vous pouvez le faire dans votre cuisine ou votre garage, même s'il faudrait quand même qu’un scientifique soit à vos côtés. Mais un étudiant en licence de biologie peut le faire." 

"C'est un peu comme une recette de cuisine, confirme Olivier Rabin, conscient de cette réalité des "biohackers". Vous pouvez acheter les ingrédients, et trouver les informations sur internet. Mais comme toute recette, tout dépend de la façon dont elle est réalisée, et pour être bien faite et avoir des chances de succès, il faut un minimum de connaissance."

"Administrer un cocktail génétique ne garantit pas forcément le succès. Et les risques ne sont pas anodins, car on ne maîtrise pas toujours le gène"

Olivier Rabin, directeur science et médecine de l’AMA

à franceinfo: sport

Bien qu'aucun cas de dopage génétique n'ait été avéré jusqu'ici, le progrès de la science pourrait le rendre de plus en plus accessible. "On voit depuis une dizaine d'années qu’on arrive à une maîtrise de la thérapie génique qui, inévitablement, en tentera certains, et notamment dans le milieu du sport, avec tous les risques que cela peut comporter. On veut être prêt à ce moment-là", anticipe Olivier Rabin.

3 Est-ce plus facilement détectable qu'une injection ou la prise d'une pilule ?

Là encore, la réponse n'est pas toute tracée. "L’ADN nu injecté par voie intramusculaire ne va pas apparaître très longtemps, une semaine tout au plus. Mais si l'athlète n'est pas attrapé pendant cette période, il est possible, en utilisant des technologies qui sont très sensibles, d'arriver à faire la différence entre les érythropoïétines synthétisées à partir de votre muscle, de celles qui sont synthétisées naturellement par le rein", approfondit Philippe Moullier.

"Souvent le gène s'insère dans des cellules et non dans leur patrimoine génétique. Dans ce cas, l'expression est de quelques jours à quelques semaines, puis la machinerie cellulaire fait que ce plasmide, par exemple, va disparaître", précise Oliver Rabin. Mais si la manipulation génétique intervient sur le patrimoine génétique de l’individu, autrement dit dont les conséquences resteront à vie, "cela nous laissera plus de temps pour la détecter", affirme encore le directeur science et médecine de l’AMA.

L’AMA a ainsi identifié une vingtaine de gènes qui pourraient être intéressants pour les athlètes, afin de pouvoir les détecter. "On utilise souvent les virus pour augmenter l'efficacité d'insertion des gènes dans les cellules, donc nous avons aussi des méthodes pour détecter le profil immunologique laissé par ces virus", complète Oliver Rabin. La manipulation génétique peut-elle donc passer plus facilement sous les radars anti-dopage ? "Pas forcément, admet Olivier Rabin. Une injection d’EPO est plus facile à faire et va disparaître rapidement, au bout de quelques dizaines heures environ, alors qu’un transgène d’EPO, que l’on sait détecter aussi, va laisser des traces bien plus longtemps dans l'organisme."

4 Que va changer cette loi ?

Dans un premier temps, le chapitre 2 de la loi relative aux Jeux olympiques et paralympiques de 2024 portant sur le dopage génétique a été voté mardi 28 mars par les députés. Ce texte prévoit que "le laboratoire accrédité par l'Agence mondiale antidopage en France" puisse procéder à des tests génétiques pour détecter chez les athlètes certaines formes de dopage (administration de sang, substitution des échantillons prélevés, mutation ou manipulation génétique). Initialement, le gouvernement prévoyait de l'expérimenter uniquement pendant les Jeux olympiques et d’en faire un point d'étape. Mais lors de l'adoption du texte par le Sénat le 31 janvier , ce dernier a choisi de rendre cet outil pérenne.

Le chapitre 2 de la loi relative aux Jeux olympiques et paralympiques de 2024 portant sur le dopage génétique a été voté mardi 28 mars par l'Assemblée Nationale. (HENRI LAURIANO / FRANCEINFO: SPORT)

"On autorise donc le laboratoire français de lutte antidopage à réaliser, au-delà des tests habituels sur le sang et l'urine, des recherches génétiques à travers ces mêmes échantillons", explique Bertrand Sorre, député Renaissance de la 2e circonscription de la Manche et rapporteur du chapitre 2 de la loi. Le député espère une mise en route dès cet été. 

5 Pourquoi le dopage génétique intervient-il dans le débat public ?

Inscrire ce texte dans la loi française était surtout un moyen pour l'Hexagone de se mettre en conformité avec le code mondial anti-dopage. "La France s'est engagée à respecter la Convention internationale de lutte contre le dopage, et donc les règles de la lutte anti-dopage, qui en font sa force, souligne Valérie Fourneyron, présidente de l'International testing agency (ITA), organe qui applique ces règles. Pour cela, elle devait donc les transposer dans ses lois. Il faut que la règle soit unique et la même partout."

"C'était aussi un engagement de la France lors de sa candidature des Jeux de se mettre en conformité avec les règles", appuie le rapporteur du texte Bertrand Sorre. D'ailleurs, il s'agit de la première fois depuis la création de l'ITA en 2018 qu'un "droit national nécessite une évolution pour être dans les clous avant l'accueil de ses Jeux. On avait clairement un retard", remarque Valérie Fourneyron.

Sans parler de retard, l'AMA salue cette avancée. "Je pense que la France a compris, notamment avec l'arrivée de la Coupe du monde de rugby et les Jeux, qu'il fallait avoir une législation beaucoup plus en support des règles antidopage, qui évoluent très vite. Cela va nous permettre de mettre en œuvre une méthodologie qui a été instaurée lors des Jeux de Tokyo et de Pékin. Il aurait donc été difficile à dire aux autorités anti-dopage et aux athlètes que la France ne pouvait faire ces tests sur son sol, et d'envoyer les échantillons ailleurs."

6 Pourquoi la question des tests génétiques a-t-elle crispé au sein de l'Assemblée nationale ?

Le chapitre sur les tests génétiques a créé des tensions au sein de l'Assemblée nationale lors du vote. D'abord, parce que l'autorisation n'est pas circonscrite dans le temps et que ces tests seront pérennisés dans la foulée de l'adoption du texte. "On pourrait avoir une expérimentation qui serait évaluée en juin 2025", a proposé le communiste Stéphane Peu. "On se sert d'un élément avec une acceptabilité sociale importante, que sont les Jeux olympiques, pour faire reculer les libertés fondamentales", a quant à lui lancé l'insoumis Ugo Bernalicis. 

Face à ces arguments, le rapporteur du texte Bertrand Sorre entend "ces questions légitimes, d'autant plus qu'il y a une loi bioéthique en France qui exclut normalement ces tests génétiques". Toutefois, il assure qu'il y aura des garanties. "D'abord ces tests seront effectués uniquement si nous avons besoin d'y avoir recours. A titre d'exemple, ils ont été très peu utilisés à Pékin et Tokyo, seulement une trentaine de fois", justifie le député. Au regard de la loi bioéthique votée en 2021, le législateur a été particulièrement vigilant à la préservation de l'anonymat des échantillons. 

"Un laboratoire anti-dopage travaille toujours anonymement, c'est obligatoire. Celui-ci reçoit un échantillon avec un code, et seule une personne peut faire le lien entre un échantillon et une identité, c'est l'autorité de contrôle du dopage."

Olivier Rabin, directeur science et médecine de l’AMA

à franceinfo: sport

L'analyse du dopage génétique se fait sur des échantillons de sang, déjà prélevés pour les tests plus classiques. Si aucune anormalité n'est constatée, l'échantillon peut-être détruit au bout de trois mois. "Si nous avons des soupçons sur un athlète mais que nous ne sommes pas en mesure de le démontrer lors de la première phase d'analyse, on peut très bien conserver les échantillons et refaire des analyses plus tard si nécessaire. Les échantillons antidopage peuvent être gardés jusqu'à dix ans, c'est la règle, notamment pour ceux des Jeux olympiques et paralympiques", souligne Olivier Rabin.

Enfin, quant au consentement de l'athlète, qui a également été mis sur la table par certains députés de l'opposition, le débat n'a pas lieu d'être puisque qu'un sportif qui participe à une compétition s'engage de fait à se soumettre à tous types de tests antidopage. 

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