"On pensait qu'on était victimes d'un guet-apens" : un an après, retour sur le premier confinement d'une compétition sportive internationale

Ce dimanche, la 3e édition du Tour des Émirats arabes unis s’est élancée depuis Al Ruwais. Il y a un an, l’édition 2020 devenait la première compétition internationale à être bouleversée par le coronavirus après l'apparition de cas dans le peloton. Si l'expérience a traumatisé certains coureurs, elle a aussi permis de mieux appréhender le risque Covid lors des épreuves cyclistes.
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France Télévisions
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Les coureurs engagés sur l'UAE Tour en février 2020, avant l'annulation des dernières étapes (GIUSEPPE CACACE / AFP)

L’équipe Cofidis n’est pas rancunière, certains de ses coureurs le sont davantage. Des sept cyclistes de la formation française engagés sur l’UAE Tour l’an dernier, seul Attilio Viviani et Nathan Haas ont pris le départ de l’édition 2021 ce dimanche. Des choix qui s’expliquent par la stratégie mise en place par Cofidis pour sa nouvelle saison, mais également par les demandes de certains coureurs. "Ce qu’il s’est passé l’année dernière a marqué toute l’équipe. Certains nous ont dit qu’ils ne voulaient plus du tout retourner à Abou Dhabi sur l’UAE Tour", indique Cédric Vasseur, manager général de Cofidis, qui précise "que ce n’est pas propre à la ville et au pays, mais à l’événement qui s’y est déroulé."

L’événement en question n’est autre qu’un confinement imposé à tout le peloton, faisant de l’UAE Tour la première compétition sportive internationale à avoir été directement bouleversée par le Covid-19. Le 28 février 2020, alors que les coureurs doivent encore participer à deux étapes, les organisateurs annoncent l’annulation de la fin de la course et la mise à l'isolement de toutes les équipes. Trois d’entre elles - la Groupama-FDJ, Cofidis et Gazprom-RusVelo - resteront en quarantaine à Abou Dhabi pendant dix jours. Avec du recul, et deux confinements dans les jambes, cette période de temps ne semble pas insurmontable.

Mais à l’époque, seules quelques compétitions sportives en Asie, comme le Grand Prix de Formule 1 de Chine ou le début de la Chinese Super League, ont été reportées. Le coronavirus apparaît seulement comme une menace lointaine, même si des premiers signes inquiétants se manifestent en Italie. Personne n’imagine encore que les Jeux olympiques et l’Euro vont être reportés à leur tour quelques semaines plus tard. C’est dans ce contexte particulier que le peloton de l’UAE Tour découvre avec fracas l’impact du coronavirus sur le monde du sport, entre incompréhension et colère.

L'annulation annoncée en pleine nuit

"Ça nous est tombé dessus, on a tous été pris de court. On ne pensait pas que ça pouvait prendre ces proportions", témoigne Stéphane Rossetto, qui participait à la course au sein de l’équipe Cofidis. Alors que les Émirats arabes unis ne comptent qu’une petite dizaine de cas, le peloton quitte Dubaï après les cinq premières étapes pour s’installer à Abou Dhabi afin d’y disputer les deux dernières. Sur l’île de Yas, les coureurs et leurs staffs sont installés dans un hôtel à quelques pas du circuit de Formule 1 Yas Marina. Les organisateurs et la vingtaine de journalistes internationaux occupent un autre hôtel tout proche.

"Vers minuit, à la veille de la sixième étape, je suis sur le point de me coucher, et je reçois un message d’un de mes rédacteurs en chef qui me parle de rumeurs d’annulation des deux dernières étapes", nous explique Gaétan Scherrer, envoyé sur place par L’Équipe pour couvrir la compétition et suivre le grand retour de Christopher Froome. "Je descends dans le hall de l’hôtel et je vois un journaliste espagnol qui balance les informations. Et autour, ils étaient en train de barricader l’hôtel, sans même nous avoir prévenus." Deux cas de Covid-19, "confirmés" selon les organisateurs, "suspectés" selon l’UCI, sont détectés au sein du peloton. Le désordre s’installe.

Alors que les autorités apprennent encore à connaître le virus, les organisateurs publient un communiqué tard dans la nuit pour annoncer l’annulation de la fin de la course. Adam Yates, leader au classement général, est déclaré vainqueur. Mais les coureurs ne sont pas au bout de leur peine. "J’étais allé me coucher tôt pour débuter l’étape du lendemain. Quelqu’un est venu frapper à ma porte entre trois et quatre heures du matin. Je me suis dit que c’était les contrôles antidopage, mais je trouvais que c’était très tôt. Et en fait on nous a demandé de descendre pour faire des tests. Je croyais que c’était une blague", se remémore Stéphane Rossetto. Dans le hall de l’hôtel, près de deux cents personnes sont testées dans la nuit.

"Quelque chose de très grave était en train de se passer"

"Aujourd’hui, c’est beaucoup plus facile à gérer, parce qu’il y a des protocoles très stricts à respecter, mais les organisateurs à l’époque partaient de rien, ils n’avaient aucun exemple", indique Gaétan Scherrer. "On ne peut pas leur en vouloir, mais sur le moment, ça a été fait dans la précipitation. C’était stressant parce qu’on avait l’impression que quelque chose de très grave était en train de se passer", abonde le coureur de l’équipe Cofidis. À partir de là débute un confinement inédit pour l’ensemble du peloton et des suiveurs, trois semaines avant celui décrété en France, le 17 mars.

Mais les hésitations des organisateurs face à cette situation inconnue ajoutent au désordre. Le lendemain du dépistage des coureurs, ces derniers se retrouvent massivement dans la salle de sport de l’hôtel, partagent les salles de restauration et les piscines. Les coureurs font preuve d'ingéniosité pour s'occuper. Certains organisent des concours d'abdos, de gainage pour passer le temps. D'autres se réfugient sur les réseaux sociaux pour partager leur expérience. Alors que des home-trainers sont livrés au bout d'une grosse semaine de confinement, le moral de certains flanche face à l'impossibilité de s'entraîner en extérieur. Tous expérimentent les plateaux repas livrés devant les portes des chambres. Peu ragoûtants au début, ces plateaux finissent par devenir plus appétissants au fil des jours...

Malgré tout, les gestes barrières sont loin d’être la préoccupation principale et l’ensemble du peloton continue de se côtoyer au quotidien. De là naît une grande incompréhension, lorsque certaines équipes sont autorisées à quitter le territoire après trois jours de confinement. "On se côtoyait tous entre nous, et finalement ils ont renvoyé la quasi-totalité du peloton sauf nous, soi-disant parce qu’on était au même étage que des cas suspects", regrette Stéphane Rossetto, avant d’ajouter : "Aujourd’hui, ça ne se passerait pas comme ça, les équipes avec des cas se retireraient naturellement." "Sur le moment, on ne comprend pas. C’était complètement neuf pour nous, et ça nous semblait incohérent de voir nos coureurs être isolés, et pas les autres", confirme Cédric Vasseur, manager général de Cofidis, équipe confinée aux côtés de la Groupama-FDJ et de Gazprom-RusVelo.

Incompréhension et stress

Gaétan Scherrer, de son côté, fait partie des premiers journalistes internationaux à quitter le pays, dans le désordre ambiant. "On m’a appelé le dimanche soir, je suis descendu dans le hall avec mes bagages, j’ai pris un van sans qu’on me dise un mot. Je suis arrivé à l’aéroport, une demi-heure avant le départ du vol pour Paris. Personne n’a pris mon identité, je n’ai rien signé, je n’ai jamais eu les résultats de mon test. J’ai vraiment eu l’impression d’être exfiltré du pays", témoigne le journaliste. "Aujourd’hui, je ne sais toujours pas pourquoi j'étais dans les premiers journalistes à partir."

À Abou Dhabi, non plus, les coureurs bloqués ne comprennent pas. "C’était hyper pesant de rester dans nos chambres. Il y avait de l’énervement, on trouvait cela injuste", explique Stéphane Rossetto. Si "certains ont bien vécu cette expérience", comme l’indique Cédric Vasseur, "d’autres se sont renfermés sur eux-mêmes, ont voulu s’enfuir de l’hôtel." "Certains pensaient que quelqu'un leur voulait du mal", se remémore le manager général de Cofidis, resté à Paris et qui discutait quotidiennement avec ses coureurs en visioconférence pour tenter de "leur remonter le moral".

Confinés pendant dix jours, certains coureurs craignent de voir leur saison partir en fumée alors que leurs concurrents ont pu rentrer chez eux et préparer les prochaines échéances qui ne sont pas encore déprogrammées en raison de la pandémie. "Quand je suis rentré en France, j’étais défoncé. J’avais pris du poids, je n’étais pas en forme et je devais participer à une course quinze jours plus tard. J’avais dit que je ne me sentais pas du tout d’attaque", se souvient Stéphane Rossetto. Finalement, les trois équipes coincées à Abou Dhabi peuvent repartir le 8 mars… après qu’on leur a annoncé le 14 mars comme date de départ.

L'UAE Tour, crash-test efficace pour les autres courses

"C’était vraiment particulier. Dans un premier temps, on pensait qu’on était victime d’un guet-apens. On pensait qu’il y avait un problème diplomatique avec les Émirats arabes unis et qu’on en était les victimes", souligne Cédric Vasseur. Et de poursuivre : "En réalité, le processus a été respecté à la lettre et je pense que cet épisode nous a permis d’apprendre à mieux gérer le risque Covid". Après l’UAE Tour comme crash-test, Paris-Nice subit le même sort à la mi-mars avec l’annulation de la dernière étape.

C’est finalement sur le Dauphiné, le Tour de France et le Giro que des protocoles sanitaires stricts font leur apparition en prenant en compte les péripéties vécues par les coureurs aux Émirats. "C’est rentré dans les mœurs maintenant. S’il faut faire une semaine de confinement pour une compétition, on la fait. Les tests PCR, on s’y habitue. Et s’il faut se faire vacciner pour continuer à courir, on le fera", décrit machinalement Stéphane Rossetto, qui a repris la compétition dernièrement sur le Tour de la Provence avec sa nouvelle équipe, Saint Michel-Auber 93.

"Avec du recul, si on se retrouvait dans la même situation qu’à Abou Dhabi, ce serait tout à fait normal de voir tout le peloton isolé", confirme Cédric Vasseur. Alors que l’épidémie commençait à se propager hors d’Asie, l’UAE Tour édition 2020 a donc payé les pots cassés et fait découvert aux organisateurs de compétitions sportives la gestion du risque Covid-19. Une expérience qui a servi les autres courses cyclistes. Mais qui a également suffisamment marqué certains coureurs pour qu’ils passent leur tour pour cette édition 2021.

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