ENTRETIEN. Eli Iserbyt : "Quand Van der Poel et Van Aert ne sont pas au départ, je sais que je dois gagner”

Sacré champion d'Europe de cyclo-cross, Eli Iserbyt brille mais peine à prendre la lumière derrière l'infernal duo Wout van Aert - Mathieu van der Poel. A 23 ans, le petit coureur belge se confie sur sa cohabitation avec les deux monstres et espère que sa discipline continuera son processus d'internationalisation.

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Eli Iserbyt avec son maillot de champion d'Europe dans la boue du Jaarmarktcross, le 11 novembre 2020. (DAVID STOCKMAN / BELGA MAG)

Sacré vainqueur du classement général du X20 Trofee le 14 février dernier, Eli Iserbyt a bouclé les grands objectifs de sa saison. Lui qui visait "un maillot distinctif, quelques victoires et un classement général", aura coché toutes les cases en levant les bras sur le Koppenberg, à Courtrai, à Ruddervoorde, à Boom et surtout à Bois-Le-Duc, où il est devenu champion d'Europe de cyclocross le 8 novembre dernier à seulement 23 ans.

Mais il n'arrive pas à refouler le sentiment de ne pas avoir réussi à exploiter pleinement sa bonne forme, à cause d'une chute à Zolder fin décembre. Si le Belge est revenu rapidement à la compétition, il confie avoir eu l'impression de "ne pas avoir vraiment été là" à partir de janvier. Seulement 7e des Mondiaux à plus de 2 minutes du vainqueur Mathieu van der Poel, le natif de Bavikhove a encore dû reconnaître la supériorité du petit fils de Raymond Poulidor et de son plus grand rival Wout van Aert, toujours aussi dominateurs dans leur discipline après avoir pourtant beaucoup donné lors de la saison sur route.

Comment vivre la domination tyrannique de Mathieu van der Poel et Wout van Aert quand on est jeune, ambitieux et en pleine progression ?
Eli Iserbyt
: "Ce sont deux grands champions et c'est une très bonne chose pour le cyclocross qu'ils continuent à participer aux courses. Ça permet surtout d'attirer l'attention d'autres pays et c'est très positif pour nous. Et pour moi, c'est un bonus. Je débute toujours très bien mes saisons, au moment où ils ne sont pas là. D'une certaine façon, je suis content qu'ils ne soient pas là au début de la saison, j’ai plus de chances de remporter quelques courses. C'est important pour moi de gagner et d'être sur la photo. Quand ils sont de retour, ça ne dépend que de moi de réussir à les suivre. Honnêtement, je pense qu'ils sont meilleurs que Zdenek Stybar et Sven Nys à leur époque. Le niveau est très élevé et c'est très dur pour moi, à 23 ans, d'atteindre ce niveau. Mais ça me motive beaucoup. J’apprends en essayant de les suivre. Je ne suis pas frustré parce que je sais qu'ils sont au top du top."

Qu'est-ce que ça vous fait de vous sentir fort en début de saison, et de voir que dès qu'ils reviennent, vous devez vous faire une raison ?
EI :
J’essaie toujours d’être bon dès le départ parce qu’il y a plusieurs classements généraux importants comme le Superprestige et la Coupe du monde, et le X20 Trofee où le classement est décidé au cumul des temps et pas des points. Quand vous débutez fort, vous avez plus de chances d'être bien placé. Les courses en début de saison me conviennent mieux, surtout quand elles sont rapides, sous 12 à 18 degrés. Quand Mathieu et Wout ne sont pas au départ, je sais que je dois gagner. Et quand ils reviennent, il faut simplement essayer d'être au mieux que vous pouvez l'être pour essayer de les suivre, mais vous savez que vous roulez pour la place de 3 ou 4. C'est comme ça, ils sont meilleurs.

J’ai gagné deux fois devant Wout et je sais à quel point ce sont de très grosses victoires. Aux championnats d’Europe 2019, en Italie, j'ai simplement vu que je pouvais suivre Mathieu van der Poel et que je pouvais même l’attaquer. C'est le moment où j’ai peut-être montré au monde extérieur que je pouvais faire mieux contre Mathieu qu’un autre coureur. Ca m’avait mis sur la bonne voie en vue de cette saison, mais c’est aussi ce qui fait qu’aujourd’hui je suis un peu déçu de ne pas avoir fait mieux. Cette saison j’avais vraiment pour objectif d’être plus proche de leur niveau, sachant qu'ils avaient beaucoup donné dans leur saison sur route sur des courses comme Milan-San Remo ou le Tour des Flandres. L'objectif la saison prochaine c'est de gagner devant les deux au moins une fois.

Eli Iserbyt (centre) au milieu des deux monstres Wout van Aert (gauche) et Mathieu van der Poel (droite) lors de l'Azencross en décembre 2019. (DAVID STOCKMAN / BELGA MAG)

Quels sont vos rapports avec les deux ?
EI
: "Le cyclocross est un petit monde. On se connaît tous très bien, on se voit toutes les semaines et on se parle beaucoup. On rigole aussi. Mais quand la course commence, on est tous des compétiteurs. Chacun pour soi, mais toujours dans le respect. Ce sont des grands coureurs mais ce sont aussi des personnes normales. J'aime beaucoup ça chez eux. Ils n'oublient pas d'où ils viennent. Ce sont deux grands champions sur et en dehors du vélo. Je les connais depuis qu'ils ont 14 ans. Ça a toujours été Wout contre Mathieu. Mathieu avait peut-être un peu plus de prédispositions. Il pouvait gagner toutes les courses sans vraiment s'entraîner. Wout a dû travailler énormément pour lutter contre lui.

Cette rivalité a toujours existé, elle a toujours été dans le respect, mais la presse belge a tout fait pour qu'il y ait des étincelles entre les deux. On a vu tout ça remonter sur Gand-Wevelgem. C’était déjà arrivé deux ans plus tôt en cyclocross après une attaque de Lars van der Haar. Aucun des deux n'a voulu rouler pour effacer l'écart et ainsi risquer de perdre des forces dans l'emballage final. Ils ne se laissent pas beaucoup de champ et il arrive qu'ils ne veulent pas que l'autre gagne, quitte à laisser la victoire s'envoler.

Leur bataille à cheval sur la route et le cyclocross passionne les foules. En France, certaines manches sont désormais diffusées en clair, signe d'un regain d'intérêt pour la discipline. L'avez-vous senti ?
EI :
Sans coronavirus, on aurait eu droit à une saison très internationale. Pour les spectateurs, c'était un bon cru de cyclocross. En France et dans les autres pays, la discipline gagne du terrain. A Nommay, l’année dernière, l’atmosphère était géniale. J’aimerais d’ailleurs courir plus souvent en France. Pourquoi pas participer à une manche de Coupe de France. C’est notre mission à nous, coureurs belges, d’aller courir en France, en Espagne, en Italie… Il y a deux ans à Baden en Suisse, j'ai même vu plus de monde que pour une course en Belgique. Il y a une vraie demande et nous avons simplement à travailler ensemble dans cette direction."

Le cyclisme sur route est régulièrement fustigé pour sa robotisation et le règne des capteurs de puissance. Le cyclocross incarne-t-il un retour aux origines du vélo pour un public déçu par l'évolution de la route ?
EI : 
"Le cyclocross est une discipline plus populaire. C’est très ancré culturellement en Belgique. On parle d’une répétition d’un tour de 6/7 minutes avec du monde au bord du chemin. Ça ressemble peut-être même plus à un festival qu’à une course. On ne roule pas en calculant nos watts comme certains coureurs sur route. Le cyclocross c'est très simplement un effort d'une heure plein gaz. C'est ça qui est beau dans cette discipline. C'est pour le meilleur et pour le pire. Ça ne dure qu'une heure, en plein après-midi. Pour les gens c'est très fun à regarder et ensuite ils rentrent à la maison. Les audiences en Belgique sont très importantes en ce moment. Et c'est la bonne chose à retenir : les gens pensent encore au cyclocross et continuent de regarder les courses sans y aller."

Aimeriez-vous que le cyclocross gagne en notoriété ou cela risquerait de pervertir l'essence même de la discipline ?
EI :
Je ne pense pas. Le format de course ne peut de toute façon pas changer énormément. Les capteurs de puissance ne seront jamais utiles par exemple. On a juste besoin de bons tracés, de bons coureurs, de spectateurs et une ambiance musicale. Je suis vraiment pour l’internationalisation du cyclocross. J'espère qu’il va gagner en importance dans les autres pays. En Belgique, la couverture médiatique est très importante. Toutes les courses sont à la télé. Mais j'espère qu’il va gagner en importance dans les autres pays et que cela se réalise grâce à Mathieu et Wout. Tout ça ne peut se faire aussi que si tous les meilleurs coureurs vont courir en Espagne, ou en France par exemple. Avec la Covid c'est très compliqué en ce moment et c'est dommage. On peut dire qu'on a perdu une année dans cet objectif.

Paradoxalement, la réussite sur route de Van der Poel et de Van Aert a permis de mettre la lumière sur les vertus du cyclocross, mais les coureurs du peloton ne sont pas pour autant revenus à la pratique hivernale de la discipline, préférant largement les stages en altitude...
EI :
Faire du cyclocross est positif pour les cyclistes sur route. Pidcock, Van Aert et Van der Poel continuent d’ailleurs d’en faire. Les watts montent très haut, mais cela permet aussi d’apprendre à lire les virages et à maîtriser son vélo. Les portiers de gravier sont devenus à la mode et faire du cyclocross aide sur des courses comme les Strade Bianche. Les camps en altitude sont aussi une bonne chose mais ça fait partie de cette approche plus scientifique du vélo, avec les capteurs de puissance et récemment les cétones. Peut-être que dans 2 ou 3 ans les gens vont s'interroger là-dessus et revenir aux choses primaires, comme la maîtrise du vélo. Je pense qu’il y a de la place dans leur calendrier pour faire un peu de cyclocross en décembre, si l’endurance en altitude n’est pas l’objectif principal."

De votre côté, vous avez programmé des courses sur route cette saison et fixé des objectifs ?
EI :
"Pour moi, la route ne sert qu’à rester en forme et à me préparer pour la prochaine saison de cyclocross. Il y a deux ans, je me suis bien débrouillé sur les Boucles de la Mayenne (3e du général en 2018, ndlr) , mais c’était inattendu. Les 2-3 premières heures d’une course sur route sont assez faciles pour moi, mais plus ça dure, plus ça devient compliqué pour moi. J'espère que cette année, à 23 ans, je pourrai faire plus d'heures et que je m'améliorerai sur route pour devenir un coureur plus complet. J’avais adoré participé au Tour de Savoie-Mont Blanc, sûrement la plus belle course sur route à laquelle j’ai pu participer. C'était juste avant la saison où je suis devenu vraiment bon en cyclocross et je pense qu'elle a joué un grand rôle dans ma préparation en 2019. Ce n’était que 4 jours de course mais c’était un petit Tour de France pour moi.

Je ne suis ni Mathieu van der Poel, ni Wout van Aert par contre. Je ne suis pas capable de faire ce qu’ils font sur route. Je suis trop léger pour mettre autant de puissance. C'est très difficile de me comparer à eux dans cette discipline. Les gens doivent le comprendre. C'est la partie la plus difficile pour moi d'un point de vue mental. Quand tu gagnes, tu en veux plus et on t'en demande plus. Mais tout le monde a ses qualités et ses défauts. J'ai les miens et j'essaie de me développer le mieux et le plus vite possible. Mais je ne suis pas comme eux. J'ai dû d'abord l'accepter moi-même, et ensuite c'est aux gens de l'accepter. J'essaie de devenir un coureur plus complet et je pense que ça va prendre un peu plus de temps pour moi.

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