ENTRETIEN. Sadaf Khadem : "En France, je suis libre pour faire de la boxe"

En avril 2019, Sadaf Khadem devenait la première Iranienne à disputer un combat officiel de boxe à Royan, en Charente-Maritime. Deux ans après, elle vit toujours en France pour assouvir sa passion, interdite pour les femmes dans son pays. Sadaf Khadem revient sur son parcours personnel mais aussi sur la place du sport féminin en Iran après la récente interdiction qui a frappé Samira Zargari, entraîneure nationale de ski alpin, de quitter le pays pour les Championnats du monde de Cortina.
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France Télévisions
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Sadaf Khadem dans sa salle d'entraînement de Royan. (GEORGES GOBET / AFP)

Il est midi dans son appartement de Royan (Charente-Maritime). Sadaf Khadem s'excuse à plusieurs reprises pour son français pourtant impressionnant, deux ans seulement après son arrivée en France. C'était en avril 2019, elle devait y rester deux semaines, ne parlait pas un mot de la langue de Molière et trimballait à peine deux valises. Aujourd'hui, elle s'est éprise de son nouveau pays, a disputé treize combats officiels avant que la Covid-19 ne mette sa carrière en pause. L'occasion de revenir sur son histoire, comme un symbole de la difficulté pour les femmes de pratiquer leur sport en Iran après l'interdiction récente pour Samira Zargari, entraîneuse nationale de ski alpin, de voyager en Italie pour les mondiaux du mois de février.

Est-ce que vous pouvez nous raconter votre arrivée en France ?
Sadaf Khadem : "Je suis arrivée en France le 4 avril 2019 pour disputer un combat officiel. Je suis venue pendant deux semaines mais après, à cause de quelques problèmes, j’ai préféré rester. C’était un peu difficile pour moi car je ne l'avais pas décidé. Après quelques mois, j’ai trouvé que je pouvais faire ce que je voulais ici, je peux faire mon sport, mon travail. J’étais plus libre que dans mon pays. La seule raison, c’est la boxe parce qu’en Iran, pour les femmes, c’est interdit."

Vous avez dit que ce n’était pas un choix…
SK : "(Elle coupe) Au début non, j’étais juste venue pour deux semaines. Je ne parlais pas français, j’étais coach de fitness en Iran et ici je ne peux pas continuer cette carrière parce que je n’ai pas de diplôme d’Etat. Pour parler français, c’était difficile, j’ai commencé de zéro comme tous les étrangers. Si aujourd’hui je peux le parler, c’est grâce aux personnes qui m’ont aidée. Mahyar Monshipour (l'ancien champion du monde français d'origine iranienne) mais aussi les présidents au travail et à la boxe et mon nouveau coach Mickaël Weus. Maintenant, je veux changer de travail et sur mon temps libre je fais de la boxe parce que c’est pour cela que je suis ici."

Quel était le risque en rentrant en Iran en avril 2019 ? De vous faire arrêter ?
SK : "A l’époque, je ne suis pas sûre. Pour le premier combat, j’ai disputé mon combat avec les règles et les lois françaises que j’ai respectées. Mais en Iran, chez nous, je ne peux pas faire de sport en t-shirt et en short donc, selon les médias, je n’avais pas respecté les règles iraniennes. Mais ce n’était pas un combat politique, c’était juste de la boxe."

Vous n’êtes jamais retournée en Iran ?
SK : "Après le premier combat, j’ai commencé à travailler en juillet 2019 et ensuite j’ai fait treize combats. Je n’ai pas le temps de voyager ni en Iran ni en Turquie. Je reste à Royan."

Avez-vous peur de rentrer en Iran ?
SK : "Par rapport à mes projets, il faut que je reste en France. A partir de septembre prochain, je vais débuter un BTS digitalisation et négociation de la relation client pour travailler ici. Dans mon programme, j’ai aussi beaucoup de combats donc je n’ai pas le temps d’aller en Iran. Si je veux rencontrer ma famille, je peux aller en Turquie ou dans un autre pays."

Votre famille ne vous manque pas trop ?
SK : "Si, bien sûr, mais je me suis adaptée. Si je dois penser à ma famille, mes amis, je ne peux pas me concentrer sur ma vie. Je ne suis pas seule ici. Dans mon coeur, la France est mon deuxième pays, j’aime ce que je mange, où je vis ma vie et mes rêves."

"La boxe est peut-être interdite pour les femmes parce que c'est un sport américain."

Comment avez-vous commencé la boxe et comment la pratiquiez vous en Iran alors que c’était interdit ?
SK :
"C’était en 2016. J’ai vu un film qui s’appelle Mary Kom, un film indien sur une championne de boxe. Et dans la même période, Mohamed Ali est décédé. Cette année-là, je faisais du basket. J’ai demandé à mon coach si je pouvais faire de la boxe et il m’a répondu : "Oui, si tu veux être plus forte, plus courageuse, tu peux alterner basket et boxe." J’ai cherché un entraîneur mais c’était très difficile puisqu’il n’y avait pas de club pour les femmes en Iran. J’ai demandé à un coach sur Instagram et j’ai commencé mes entraînements dans un parc de Téhéran, pendant deux ans. Après je préparais mon appartement pour avoir une petite salle de sport. Une année, j’ai arrêté la boxe pour des raisons personnelles puis j’ai continué avec l’entraîneur de l’équipe d‘Iran pendant six mois. J’ai contacté Monsieur Monshipour pour organiser le premier combat et durant trois, quatre mois, il était mon coach. Je suis venue à Royan et maintenant je fais de la boxe pour le club ROC (Royan Océan Club, ndlr)."

Pourquoi, selon vous, la boxe est interdite pour les femmes en Iran ?
SK : "Je ne sais pas. Le problème, j’espère que c’est la boxe parce que nous avons le kickboxing, le karaté, le judo aussi. Peut-être parce que c’est un sport américain."

Avez-vous suivi le cas de Samira Zargari, entraîneuse nationale de ski alpin, interdite de déplacement en Italie par son mari ?
SK : "Je n’ai pas suivi sérieusement parce que je suis sportive, la boxe c’est un sport difficile, en plus avec la Covid j’ai assez entendu de mauvaises choses. Je préfère me concentrer sur ma vie personnelle mais oui, comme je suis une femme sportive, c’est important pour moi. Mais ce sont les règles, c’est la loi qui décide, ce n’est pas moi. Je suis sportive, je ne suis pas une politique."

Qu’est ce que vous ressentez au plus profond de vous quand on vous parle de cette loi qui oblige une femme à obtenir l'aval de son mari pour voyager ?
SK : "C’est un peu triste mais c’est une loi iranienne, quand j’y étais, je respectais les lois et ici, en France, je les respecte aussi. D’accord nous avons plus de libertés ici mais dans tous les pays, il y a des lois à respecter. Personnellement, je respecte ces lois."

Est-ce que c’est une loi que vous acceptez ?
SK : "Non, si j’acceptais cette loi, j’habiterais en Iran et pas en France. La liberté, c’est une valeur importante. Je ne dis pas que ma vie ici est facile. C’est même plus difficile qu’en Iran parce que là-bas, vraiment, j’étais comme une princesse. J’étais plus tranquille mais ici je suis libre pour faire de la boxe."

Il y a un an, une autre sportive iranienne, la taekwondoïste Kimia Alizadeh, avait quitté le pays en critiquant "l’hypocrisie" du système. Qu’en aviez-vous pensé ?
SK : "Elle a fait du taekwondo pour l’Iran car ce n’est pas interdit mais je ne peux pas juger sa situation. Je suis d’accord que la situation des femmes sportives en Iran est plus difficile que celle des hommes mais je ne peux pas dire pourquoi elle est partie, pourquoi elle préfère être réfugiée dans un autre pays. Je ne peux pas juger, c’est son choix."

"Si l'Iran dit que je peux faire de la boxe avec le hijab, bien sûr que je préfère rentrer en Iran."

Comment qualifierez-vous la place du sport féminin en Iran ?
SK : "C’est plus difficile pour les femmes de faire du sport que pour les hommes. C’était plus difficile pour moi mais ce n’était pas impossible. Si un jour, l’Iran dit que je peux faire de la boxe avec le hijab, bien sûr que je préfère rentrer en Iran parce que ma vie, par rapport à mes amis et ma famille, serait plus facile. Ce n’est pas mon opinion personnelle, ce n’est pas mon avis mais je respecte si je peux boxer. Sinon, je reste en France."

Vous pensez que cela peut évoluer dans les années à venir ?
SK : "Non, non, vraiment. Mais si un jour, nous avions la boxe féminine en Iran, j’espère que je pourrais boxer pour l’Iran parce que, moi, je n’ai pas respecté les règles donc c’est un peu difficile."

Avez-vous conscience que vous pouvez être un exemple, que vous pouvez montrer la voie pour d’autres jeunes filles ?
SK : "Comme je vous le disais, le premier combat, ce n’était pas uniquement un combat de boxe, c’était aussi pour dire "Faîtes ce que vous voulez dans la vie que vous soyez un homme ou une femme". Il ne suffit pas d’avoir des rêves, si je suis sur une planète où je ne peux pas faire ce que je veux, un jour je le regretterai. Le message du premier combat et dans mon esprit, c’est de donner l’espoir, la motivation pour chacun, que ce soit femmes ou hommes. Nous sommes humains, on peut essayer et faire ce que l’on veut."

Vous avez reçu beaucoup de messages à la suite de ça ?
SK : "Plein, plein ! Ils disent "Sadaf, tu es notre symbole". C’est mon objectif, c’est très important pour moi. Nous avons de très nombreux champions qui font n’importe quel sport : foot, boxe. La première chose pour moi, c’est de donner de la motivation, donner de l’énergie."

Si vous aviez un message à faire passer, ce serait lequel ?
SK
: "Il ne suffit pas d’avoir vos rêves en tête, il faut travailler pour qu’ils arrivent. Et aussi, je suis sportive, pas de haut niveau ni débutante, de niveau intermédiaire mais je ne suis pas une politique, ça c’est très important pour moi."

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