"Bouger est vital pour notre santé !" : l'alerte du professeur Carré sur les dégâts liés au manque d'activité sportive

Cardiologue au service de médecine du sport du CHU de Rennes, le professeur François Carré s'inquiète du peu de considération accordée par les pouvoirs publics à l'exercice physique en pleine pandémie de Covid-19. Auditionné la semaine dernière par le Sénat, il pointe les méfaits de la sédentarité qui ne cesse de se renforcer. Pour lui, il est urgent de corriger le tir et de faire de l'activité physique "une cause nationale".
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France Télévisions
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 (FR?D?RIC SCHEIBER / HANS LUCAS)

Vous avez été auditionné par le Sénat en milieu de semaine dernière pour évoquer les bienfaits de l'activité physique. Quel était l'objectif ?
Professeur François Carré :
"La commission des affaires sociales a été sollicitée par le sénateur Michel Savin (LR) afin qu'il y ait une réflexion sur le sport santé. J'y étais au titre de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) parce que j'avais participé à l'expertise collective sur les bienfaits de l'exercice physique. La problématique était de leur montrer l'état des lieux quant aux méfaits de la sédentarité et des bienfaits de garder une activité physique et sportive."

Que disent les études sur l’impact de ces confinements, de ces couvre-feux sur notre santé ?
F.C :
"Les chiffres post-confinement chez les très jeunes ont été catastrophiques. Ce sont des chiffres préliminaires, donc il est encore difficile de les utiliser mais ma consœur Martine Duclos, cheffe du service de médecine du sport au CHU de Clermont, avait mis en place avant le confinement une étude sur les bienfaits de l'activité physique en classe de CE2 avec des bureaux-vélos. Après le premier confinement il s'est avéré qu'il y avait une perte des fonctions cognitives des enfants de l'ordre de 40%."

"Je l'ai déjà dit mais la France n'est pas un pays sportif"

Est-ce qu’aujourd’hui on sous-estime les bienfaits de l’activité physique sur notre santé, sur la défense de notre système immunitaire ?
F.C :
 "L'idée n'est pas de critiquer le gouvernement, car c'est facile de le faire quand on ne prend pas les décisions, mais j'ai du mal à comprendre certaines choses. Je l'ai déjà dit mais la France n'est pas un pays sportif. Dans notre culture, c'est le cerveau, la tête et puis les jambes de l'autre côté. L'un ne marche pas avec l'autre ce qui est une erreur parce que physiologiquement, les deux fonctionnent ensemble. Le chef du service de gériatrie à Rennes me dit : 'La seule chose qui fonctionne pour la maladie d'Alzheimer, c'est la marche. Rien d'autre.' Lorsque l'on marche, il y a des hormones qui vont dans le cerveau, favorisent les connexions entre les neurones et augmentent l'oxygénation. Et cela a un effet bénéfique sur la maladie d'Alzheimer.

"Bouger est vital pour notre santé !"

C'est pour ça que je dis souvent que c'est une erreur de dire que bouger est un plus pour notre santé. Bouger est vital pour notre santé ! Le message des pouvoirs publics est un peu brouillé dans le sens où ils autorisent les sportifs de haut niveau à pratiquer parce que c'est leur métier alors qu'ils devraient dire à tout le monde d'augmenter cette activité physique. Dans notre service, on a perdu 60% de nos patients depuis le premier confinement qui ne reviennent plus faire d'activité physique. Il y a un manque de prise de conscience général."

"Il y a une journée nationale contre le tabac, pourquoi pas pour l'activité physique ?"

Est-ce que d’autres pays européens sont, au contraire, à la pointe sur cette politique de promotion de l'exercice physique ?
F.C :
"Il ne faut pas noircir le trait non plus puisque les pays latins ont les mêmes lacunes. Les pays d'Europe du Nord, eux, sont plus actifs, avec sept ans d'espérance de vie en bonne santé en plus en Suède qu'en France. Ce n'est pas rien. On a plaidé, et cela a été retenu par les sénateurs, pour faire de l'activité physique une cause nationale, ou au moins d'en faire une journée nationale. Il y en a une contre le tabac, pourquoi pas pour l'activité physique ? Quand on sait que les risques pour la santé sont au moins les mêmes. Il faudrait vraiment qu'il y ait une volonté forte, avec des messages qui portent."

Pourtant cette thématique du sport santé semble prendre de l'ampleur ces dernières années, on en parle davantage...
F.C :
"En effet, c'est d'autant plus paradoxal. Je discutais il y a quelque temps avec un député et ce que je lui proposais, c'était que la première heure d'école, quel que soit le niveau, soit prise en charge par les professeurs de SVT et d'éducation physique. Ils expliqueraient aux enfants comment prendre soin de leur corps, bouger, bien manger, ne pas fumer, se laver les dents, les mains etc. avec 10 dernières minutes réservées aux massages cardiaques. Ce député m'a répondu : 'C'est une très bonne idée mais on va d'abord apprendre à nos enfants à lire, écrire et compter'. Je lui ai dit : 'C'est bien mais si vous voulez je vous envoie toutes les publications qui expliquent que plus je bouge, plus vite j'apprends à lire, écrire et compter.' Elles sont nombreuses."

"L'activité physique prévient les petits maux de la vie de tous les jours"

Comment cette question des bienfaits de l'activité physique est considérée par le corps médical ? 
F.C :
"La première phrase que j'explique quand je parle à mes collègues en formation, c'est que pour être convaincant, il faut être convaincu. Et beaucoup ne le sont pas. 100 personnes vont voir un médecin généraliste en France, 80 sortent avec un médicament. Au Danemark, il n'y en a que 44. Vous avez la réponse. On a un peu de mal à dormir ? On prend un somnifère. On a un souci au travail ou avec notre enfant ? On prend un anti-dépresseur. Alors que l'activité physique prévient ces petits maux de la vie de tous les jours. Je ne jette pas la pierre aux médecins, on ne leur a pas appris, mais c'est pour cela que ça va être long."

Des études ont quand même montré que le sport permettait de lutter contre le cancer notamment...
F.C :
"Cela va plus loin : pratiquer une activité physique régulière diminue les risques de développer une pathologie chronique de 20 à 30% (infarctus, AVC, Alzheimer, cancer...). Ensuite quand vous êtes malade, vous faites 25% de récidive d'infarctus en moins. Et quand vous traitez les cancers du sein avec les traitements médicaux habituels (radiothérapie, chimiothérapie...) plus de l'activité sportive, vous avez 28% de moins de mortalité. Mais à côté de ça, on nous demande de refaire des études déjà réalisées dans d'autres pays pour avoir des "preuves". C'est compliqué d'avancer dans ces conditions."

Vous restez tout de même positif sur le poids qu'est amené à prendre votre message ?
F.C :
"Oui, on va dans le bon sens, le message semble porter de plus en plus. La problématique est sur la table, ça a mis du temps, mais on y est. Les mutuelles commencent à prendre conscience de l'importance du sport santé. Les chefs de service de maladies chroniques interpellent l'administration et la direction sur cette question de l'activité physique. Donc ça bouge."

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