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De Martin Luther King à George Floyd, l'histoire tourmentée de la NBA et de la lutte contre le racisme

Bouleversée par la crise sanitaire du Covid-19, la saison NBA doit reprendre le 31 juillet prochain. Mais après les inquiétudes liées au coronavirus, un nouveau facteur extérieur divise et fait naître les craintes au sein des joueurs de la ligue nord-américaine. Après le meurtre de George Floyd sous le genou d'un policier américain, certaines voix s'élèvent pour appeler à se concentrer sur la lutte pour les droits de la communauté afro-américaine plutôt que sur la balle orange. Plus de 50 ans après l'assassinat de Martin Luther King, les liens entre la NBA et le combat pour les droits des noirs restent toujours aussi étroits et tumultueux.
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France Télévisions
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"Il n'y a aucun moyen que l'on joue". Cette phrase, la NBA l'a entendue plus d'une fois. Pour une ligue devenue une superpuissance sportivo-économico-marketing, de tels propos semblent être un comble. Mais dans un contexte social aussi tendu que celui que connaissent les Etats-Unis ces dernières semaines, ces quelques mots ont pris un nouvel écho. Alors que la reprise du championnat a été convenue pour le 31 juillet, celle-ci reste encore en suspens. Les doutes autour du Covid-19, qui a déjà provoqué une pause impromptue de plus de trois mois et une reprise en un lieu unique (DisneyWorld à Orlando), ont laissé place à l'irrésistible élan de défendre ses droits. La mort de George Floyd sous le genou d'un policier blanc lors d'une arrestation a ravivé un peu plus la flamme du "Black Lives Matter", appellation moderne du mouvement pour les droits civiques des années 60.

Figures parmi les plus médiatiques de la communauté afro-américaine, les sportifs et en particulier les joueurs NBA ont fait entendre leurs voix parmi celles des milliers de manifestants. A l'heure où la reprise de la saison approche, le sport est passé au second plan. Et pour certains, il doit le rester alors que les marches continuent de se tenir quotidiennement pour lutter contre le racisme. "Il n'y a aucun moyen que l'on joue", pourrait être la phrase d'un des leaders du moment. Elle a déjà été prononcée dans un contexte similaire, il y a 52 ans.

Il faudrait que je sois terriblement stupide pour croire dans ce que l'on connaît comme le "rêve américain"

Le 4 avril 1968, Martin Luther King est à Memphis pour soutenir une grève lancée par les éboueurs noirs de la ville, aux conditions de travail inférieures de celles de leurs collègues blancs. A 18h01, le symbole de la bataille pour l'égalité raciale aux Etats-Unis est assassiné d'une balle dans la gorge sur le balcon d'un motel. La nouvelle ne tarde pas à ébranler l'Amérique toute entière, la révolte vire au chaos.

La NBA se rapproche de la fin de sa saison, il ne reste que quatre équipes en lice pour le titre. Les Boston Celtics, la plus grande équipe des années 60, doivent affronter les Philadelphie 76ers. Chez lui à Philadelphie, Hal Greer en est convaincu, le premier match de la finale de la Conférence Est qui doit se tenir le lendemain ne pourra pas avoir lieu. "Il n'y a aucun moyen que l'on joue" assure-t-il à son épouse.

Bill Russell, lui, n'arrive pas à trouver le sommeil. Le pivot légendaire des Celtics est bouleversé par les événements. "J’étais en état de choc toute la journée, confie-t-il au journaliste américain Bill Simmons en 2013. Je suis resté assis pendant cinq heures avant de pouvoir penser à quoi que ce soit." Russell n'est pas seulement la première grande star afro-américaine de la NBA. Il est un activiste du mouvement pour les droits civiques et un de ses visages les plus connus. S'il se montre critique quant au pacifisme prôné par Martin Luther King, son respect pour le docteur est immense. Comme sa peine ce 4 avril.

Cinq ans plus tôt, le basketteur était au premier rang des 250 000 personnes rassemblées à Washington pour entendre King prononcer ce discours pour l'Histoire : "I have a dream." Il participe aux actions du NAACP (l'Association nationale pour la promotion des personnes de couleur) à Boston, organise des camps de basket pour les populations afro-américaines en difficulté. Mais être une vedette noire engagée dans l'Amérique des années 60 lui vaut d'être la cible de racisme perpétuel, jusque dans sa propre ville. "Une année, les Celtics ont organisé un sondage pour savoir ce qu’ils pouvaient faire pour attirer les spectateurs et remplir leur salle, raconte-t-il à Bill Simmons. Plus de 50% des réponses disaient qu’il y avait trop de joueurs noirs dans l’équipe. En fait, dès le premier jour, je me suis dit que je jouerai toujours pour les Celtics, jamais pour Boston." La ferveur de ses convictions et son engagement auprès du Black Power lui valent même une note méprisable de la part du FBI : "Nègre arrogant qui refuse de faire des autographes pour les enfants blancs".

L'assassinat de King est un retentissement d'autant plus fort pour les Celtics, franchise quasi révolutionnaire dans le Massachusetts puritain. Jamais avant les C's une équipe n'avait aligné cinq joueurs noirs en même temps sur le parquet. Son mythique dirigeant Red Auerbach est le premier à faire de Bill Russell un entraîneur afro-américain en NBA en 1966, tout en conservant sa casquette de joueur. Quand les journalistes demandent en 1963 à Russell de commenter le discours de Martin Luther King, le pivot leur assène une réplique emplie de scepticisme et de crainte. "Il faudrait que je sois terriblement stupide pour croire dans ce que l'on connaît comme le 'rêve américain'." Des années après la tragédie du 4 avril 1968, Russell n'a pas oublié. "Ces choses que j'ai dites il y a dix ans, que tout le monde a taxé de discours de noir hystérique, se produisent aujourd'hui", explique-t-il en 2010 dans le livre King of the Court: Bill Russell and the Basketball Revolution d'Aram Goudsouzian.

Quand la NBA laisse la responsabilité aux autres

Le 5 avril, le match 1 de la série entre les Celtics et les Sixers doit se tenir à Philadelphie, malgré les émeutes attisées un peu plus par l'assassinat de Martin Luther King. Face à cette situation, la plupart des esprits ne sont pas au basket. Russell suggère dans un premier temps de faire reporter le match. L'autre star de l'équipe adverse, Wilt Chamberlain, partage cette idée. Le seul joueur de l'histoire à avoir inscrit 100 points dans un match passe une partie de la journée au téléphone avec son adversaire du soir, pour arriver à une conclusion simple : malgré toute leur volonté, ils ne pourront pas faire grand-chose pour repousser la rencontre. L'annuler risquerait de créer de nouvelles tensions dans les rues de Pennsylvanie. Surtout, la NBA refuse de trancher et laisse la responsabilité aux propriétaires des franchises.

Du côté de Boston, où huit des dix joueurs de l'effectif sont noirs, on mise sur la carte de l'unité. Billy Howell, ailier blanc dont la première réaction aux journalistes fut "Quel était son titre, pourquoi est-ce que nous devrions annuler un match pour lui ?", rentre dans le rang. Un vote collectif est organisé et les Celtics prennent l'avion comme prévu. A Philadelphie, en revanche, avec la tristesse ne vient pas l'apaisement. Les joueurs ne reçoivent aucune information de leurs dirigeants sur le sort du match. Chamberlain propose que "la journée soit consacrée à la mémoire du Dr. King." Le manager général des Sixers, Jack Ramsey, lui, n'est pas de cet avis. Face à la presse, il explique que des milliers de billets ont déjà été vendus et que les joueurs se sont engagés contractuellement à jouer avec les Sixers. Excédé, Chamberlain convoque ses coéquipiers 20 minutes avant le coup d'envoi pour à leur tour voter sur la tenue ou non du match alors que la salle est déjà pleine. Sept joueurs sont pour disputer la rencontre. Chamberlain et Wali Jones sont contre. Pour sa part, Chet Walker s'abstient. L'ailier expliquera plus tard s'être rendu à la salle en espérant que personne ne viendrait, en hommage à Martin Luther King, et qualifiera le suffrage de son équipe de "mascarade".

Leonard Koppett, journaliste sportif pour le New York Times, expliqua que le match – remporté par Boston 127-118 – fut "l'événement sportif le plus sombre et étrange" de sa carrière. Le match 2 fut pour sa part décalé suite au jour de deuil national prononcé par le président Lyndon Johnson. Russell et Chamberlain assistèrent aux funérailles de Martin Luther King à Atlanta le 9 avril. Dans les colonnes du média américain The Undefeated, Oscar Robertson, autre star noire de la NBA de l'époque, se souvient : "Je ne pense pas que ce match aurait dû être joué, mais l'état d'esprit, c'était 'la NBA, pour vous servir'. Il n'y avait aucune considération pour le Dr. King. Il était comme un ennemi pour beaucoup aux Etats-Unis, mais il était un sauveur pour de nombreuses personnes parmi nous."

Irving, Bradley, Howard, les nouveaux frondeurs

Plus d'un demi-siècle plus tard, certaines choses ont fort heureusement changé. La NBA est devenue depuis les années 80 une des ligues sportives les plus ouvertes sur les questions sociales et raciales. Ses dirigeants soutiennent régulièrement les prises de positions des acteurs de la ligue, comme en 2014 lorsque les joueurs portèrent à l'échauffement un t-shirt floqué "I can't breathe", derniers mots prononcés par Eric Garner, un homme noir décédé lors d'une arrestation à New York. Cette même phrase, George Floyd l'a répété pas moins de 16 fois en cinq minutes le 25 mai dernier avant de décéder sous le genou du policier Derek Chauvin.

La NBA célèbre chaque saison le Martin Luther King Day, jour férié aux Etats-Unis, en proposant un maximum de rencontres durant cette journée. Le MLK Day est alors autant un hommage qu'une occasion propice pour le business, avec une journée de basket sans discontinuer sur les antennes nationales. Ce devoir de mémoire, la ligue a choisi de l'honorer par le jeu. "Un but central de la reprise de la saison sera d'utiliser la NBA pour porter l'attention et une action continue contre les problèmes d'injustice sociale", a indiqué la Ligue dans un communiqué mercredi dernier à propos de la reprise de la saison. "Nous sommes en discussions avec le syndicat des joueurs pour développer une stratégie globale sur comment la NBA, ses équipes et ses joueurs peuvent répondre à ces importants problèmes sociaux et mettre notre ligue dans une position unique pour mener des actions et créer un changement significatif et générationnel."

Cette posture n'a pas convaincu certains joueurs pour qui le basket n'est pas à l'heure actuelle la première arme, et risquerait de mettre en arrière-plan la lutte contre les violences policières et contre les inégalités qui touchent la communauté afro-américaine. Kyrie Irving, joueur des Brooklyn Nets et champion olympique 2016, a ainsi déclaré lors d'une réunion réunissant une centaine de joueurs le vendredi 12 juin être "prêt à abandonner tout ce qu'il a" pour obtenir une réforme sociale. "Je ne soutiens pas la reprise à Orlando. Je ne suis pas avec le racisme systémique et toutes ces conneries. Il y a quelque chose de douteux.

Par sa prise de parole, Irving est devenu le porte-voix d'une fronde qui n'osait pas jusque-là faire surface. Par crainte d'une mauvaise image, de représailles ou simplement de perdre leur place dans cette ligue. Mais le sillon tracé par le meneur des Nets a permis à d'autres joueurs d'exprimer leurs doutes à reprendre la saison. "Peu importe la couverture médiatique que l'on recevra, parler et faire prendre conscience de l'injustice sociale ne suffit pas, indique Avery Bradley, joueur des Los Angeles Lakers. Nous n'avons pas à en dire plus. Nous devons trouver une manière d'en faire plus. Protester durant un hymne, porter des t-shirts, c'est très bien, mais nous devons voir des actions concrètes être réalisées."

Bradley en appelle à la NBA - dont 75% des joueurs sont noirs - pour être un moteur de la contestation, un accélérateur plutôt que se contenter de ne pas être un frein, une attitude déjà adoptée en 1968. "Le fait de choisir de ne pas jouer ne combat pas directement le racisme systémique. Mais il met en avant la réalité que sans ses athlètes noirs, la NBA ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. La ligue a une responsabilité envers notre communauté en l'aidant à avoir les moyens de lutter, de la même manière que nous avons rendu la NBA forte. Ne mettez pas tout le poids sur vos joueurs pour s'occuper de cette situation, insiste-t-il. Si vous tenez à nous, vous ne pouvez pas rester silencieux et dans l'ombre."

Ces requêtes sont loin de laisser le microcosme NBA insensible. Au sein même des équipes, deux camps s'opposent. Aux Lakers, outre Bradley, Dwight Howard a lui aussi clamé qu'il n'y aurait "pas de basketball tant que nous n'aurons pas résolu les problèmes." La star de l'équipe de L.A. LeBron James considère pour sa part que jouer est le meilleur moyen d'obtenir l'exposition nécessaire à la lutte contre le racisme. A Brooklyn, il y a Kyrie Irving d'un côté, et Garrett Temple (vice-président du syndicat des joueurs, comme Irving) de l'autre, ce dernier considérant que l'argent gagné par les joueurs pourrait servir à être redistribué et limiter les inégalités économiques du pays. D'autres encore comme Ed Davis, coéquipier de Rudy Gobert au Utah Jazz, trouvent l'appel d'une superstar aux revenus importants comme Irving "facile", alors que d'autres joueurs de rotation ne peuvent se permettre de se priver de leur salaire. "Il y a des vies en jeu, la richesse d'une génération en jeu. Si on ne joue pas, ça laissera des traces sur nous."

A un mois du retour de l'entraînement, impossible donc de savoir qui se présentera ou non en Floride. La NBA l'a déjà promis, ceux qui ne reprendront pas la saison ne seront pas suspendus, bien qu'ils verront leurs salaires amputés au prorata. A l'immense question de comment combattre le racisme, le basket américain n'a pas trouvé plus de réponses en quelques jours de soulèvement que la société toute entière en plusieurs siècles. Il a en revanche pu constater qu'entre 1968 et 2020, les mêmes maux restent tristement indélébiles. En 2013, 45 ans après l'assassinat de Martin Luther King et le choix de continuer à se présenter sur les parquets, Bill Russell reste dubitatif. "Je ne sais pas si jouer était la meilleure idée. Je ne sais pas comment je me sens à propos de ce choix. Nous avons fait ce qui nous semblait bon à ce moment-là, c'est tout."

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