Championnats européens 2022 : dans les starting-blocks, le faux-départ de la discorde

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France Télévisions
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Le départ du 100 mètres de l'épreuve de décathlon, le 19 juin 2021, lors des sélections olympiques américaines d'athlétisme à Eugene (Etats-Unis). (PATRICK SMITH / AFP)

Alors qu'une polémique a déjà marqué les Mondiaux d'Eugene en juillet, le sujet des faux-départs risque de resurgir aux championnats européens d'athlétisme, qui viennent de débuter lundi à Munich.

Deux coups de feu, puis la stupeur. En finale du 110 mètres haies aux Mondiaux d'Eugene, le 17 juillet 2022, Devon Allen se décompose. Le hurdleur américain vient de faire un faux départ synonyme de disqualification. Tout le stade d'Hayward Field s'effondre face à ce qui devait être le couronnement de son prodige, tombé pour un millième de seconde. De quoi relancer les débats sur les faux-départs.

Les capteurs des starting-blocks sont aujourd'hui à l'athlétisme ce que la VAR est au football. Ces technologies de haute précision appuient la décision des juge-arbitres pour épingler des faux départs imperceptibles à l'oeil nu. Mais loin d'être une science exacte, ces derniers apportent leur lot d'interrogations. Lors des championnats d'Europe, ces derniers seront à nouveau scrutés, à la milliseconde près.

Des starting-blocks traqueurs de faux départs

"Un faux départ, du point du vue du règlement, est une anticipation du départ par l'athlète. Ce mouvement de départ se caractérise par la perte de contact des mains avec le sol et/ou des pieds avec le starting-block", pose d'emblée Kevin Legrand, jury officiel starter et membre du comité directeur de la fédération française d'athlétisme. "On s'entraîne toute l'année à réagir à n'importe quel rythme de départ, expose le recordman de France du 200 m, Christophe Lemaitre (19''80). Mais on n'essaye pas de deviner le coup de feu, on ne l'anticipe pas. Ce serait un jeu dangereux."

"Les rares fois où j'ai fait faux départ, je l'ai tout de suite senti. Mais je n'ai jamais eu de faux départ très proche de la limite, ceux où tu peux te dire : est-ce que j'ai vraiment bougé ?"

Christophe Lemaitre

à franceinfo: sport

Pour gagner en précision et en équité, des instruments de mesure ont fait leur apparition. Dès 1984, aux Jeux de Los Angeles, le chronométreur suisse Omega installe des capteurs sur les plots de départ. Au départ de chaque course, les capteurs de faux départ mesurent le temps de réaction de chaque coureur, défini comme l'intervalle entre le son du pistolet et la poussée de l'athlète. "Quand la centrale de départ détecte un temps de réaction anormal, un son est délivré dans les écouteurs du starter qui rappelle la course et qui va analyser la courbe de pression. Le système a évolué mais le principe est resté le même", décrit Alain Zobrist, CEO d'Omega.

Décisions arbitrales possibles au départ du sprint en cas de neutralisation de la course. (FRANCEINFO Louise Le Borgne)

Le starter doit ensuite rendre sa décision, tout mouvement n'étant pas un faux départ. Une caméra permet aussi de revoir le départ de chaque course, image par image. "Mais ce qui est très dur pour Devon Allen, c'est que l'on est très proche du temps de réaction limite. À ce moment-là, on est dans l'ambivalence : jusqu'où fait-on confiance à la machine ?", s'interroge de son côté le juge-arbitre Kevin Legrand. 

Eliminé pour un millième de seconde

Car Devon Allen est bien parti après le coup de feu. À 0,099 seconde de ce dernier. Mais une règle centrale dans le sprint dispose que tout départ inférieur à 0,100 seconde est qualifié de faux départ. Dès lors, pourquoi instaurer un seuil ? Tout simplement parce qu'aucun humain, aussi entraîné soit-il, ne peut réagir plus rapidement que ce temps de réaction, selon des études réalisées à la fin des années 70 sur l'équipe nationale est-allemande, et adopté en 1989 à l'issue du congrès IAAF de Barcelone. Ce dernier indique que le temps de réaction minimal des athlètes oscille entre 80 et 85 millièmes. À cela, s'ajoutait un délai de 20 millièmes de seconde qui correspondait au seuil de détection de l'appareil. Bilan : tout athlète sous les 100 millièmes avait forcément anticipé le départ. 

"Il n'y a rien d'absolu là-dedans. Quand ils ont débuté, c'était avec un seuil de 0,120 seconde puis c'est devenu 0,100. À l'époque ils modifiaient même la sensibilité des capteurs quand ils trouvaient ça trop sensible en championnat", expose Nicolas Doumeng, juge-arbitre international. L'effet de seuil joue ainsi des tours aux athlètes. En demi-finales, Devon Allen était passé de justesse en signant un temps de réaction de 0,101 seconde. En finale, en revanche, c'était un millième de trop. 

Centrale de départ, interface du juge-arbitre. (Omega)

De quoi remettre en cause le seuil de 0,100 seconde ? Pas vraiment selon Christophe Lemaitre : "On met beaucoup de moyens pour travailler la réactivité, car des courses se jouent dessus. Ça ne me surprend pas qu'il y ait de plus en plus de temps à la limite du 0,100 seconde. Mais tant qu'une étude ne nous prouve pas qu'on peut descendre en dessous de ce temps de réaction, nous les sprinters, on ne remet pas en cause la règle". 

Sensibilité des capteurs 

Mais une donnée attire particulièrement l'attention sur ces championnats du Monde 2022 : plus de 25 temps de réaction ont été enregistrés à moins de 0,115 seconde sur le 100 m masculin et sur le 110 m haies. D'ordinaire, il n'y en a presque aucun. "Il y a toujours des réglages de sensibilité sur lesquels le technicien de Seiko peut jouer. L'appareil de Seiko est-il plus sensible par rapport à d'habitude ? Statistiquement parlant, ça attire l'attention", pointe Kevin Legrand en réaction à un tweet de Pierre-Jean Vazel, entraîneur spécialiste du sprint. 

Si des voix s'élèvent autour de la limite du dixième de seconde, aucun consensus ne semble exister. Trois entreprises se partagent le marché : Seiko (qui officiait aux Mondiaux et donc sur la course de Devon Allen), Omega (aux JO et en Diamond League) et Finish Linx (prestataire pour Matsport sur les championnats d'Europe). Tous sont homologués par World Athletics. Seiko et Omega mesurent directement la force de l'athlète dans les starting blocks (la pression) tandis que Finish Linx utilise l'accéléromètre (le mouvement). Le signal est ensuite traité en courbe de poussée que le juge voit apparaître sur son écran de contrôle. 

"L'algorithme n'est pas connu des starters. Très peu de gens savent précisément comment est calculé le temps de réaction", explique Kevin Legrand. 

"A l'arrière du plot de départ, il y a un capteur de pression qui mesure 4 000 fois par seconde la force horizontale d'un athlète. On a un impact énorme pour l'athlète en cas de disqualification. Il faut donc une technologie très précise et fonctionnelle."

Alain Zobrist, CEO d'Omega Timing

à franceinfo: sport

Un algorithme pas si mystérieux à entendre le chronométreur officiel des Jeux olympiques (qui n'officiait pas sur les Mondiaux d'Eugene), Omega. "Il n'y a rien de sorcier, répond Alain Zobrist, CEO d'Omega Timing. Juste un calcul de pression en continu, tout simple, qui transmet l'information auprès de la centrale faux départ". Le doute n'existe donc pas du côté d'Omega. La machine, rigoureusement exacte dans sa détection, applique le seuil imposé par World Athletics.

Décision arbitrale

Au-delà des machines techniques, la disqualification demeure un choix arbitral, toutes les données en main. Par exemple, dans le cas de Devon Allen, les juge-arbitres interrogés ne partageaient pas le même avis.

Devon Allen en finale du 110m haies, le 17 juillet 2022 à Eugene. (POOL FOR YOMIURI / YOMIURI)

Pour Nicolas Doumeng, c'est finalement... Grant Holloway, sacré champion du monde, qui aurait dû être pénalisé. "Depuis cet hiver, il monte après les autres au "prêt". Le starter est obligé de l'attendre et il impose donc son rythme. Le faux départ d'Allen pourrait donc être provoqué par une attente trop longue." Une interprétation que ne partage pas tout à fait Kevin Legrand : pour lui, le faux-départ de Devon Allen ne tient pas à ce mouvement parasitaire. VAR ou centrale de départ, la décision reste humaine.

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