Athlétisme : d'où sort cette délégation britannique qui rafle tout ?

Vous ne trouvez pas qu'on entend beaucoup "God save the Queen" à Zurich, vous ?

Le coureur britannique Mo Farah remporte le 10 000 m aux championnats d\'Europe de Zurich (Suisse), le 13 août 2014. 
Le coureur britannique Mo Farah remporte le 10 000 m aux championnats d'Europe de Zurich (Suisse), le 13 août 2014.  (ARND WIEGMANN / REUTERS)

En quatre jours de compétition, God save the Queen a déjà résonné six fois dans le stade du Letzigrund de Zurich, théâtre des championnats d'Europe d'athlétisme jusqu'au 17 août. Au coude-à-coude avec les Français, les Britanniques enchaînent les médailles (six d'or, quatre d'argent et trois de bronze) : de la plus attendue, comme celle de Mo Farah, en or sur 10 000 m, à la moins probable, comme celle du méconnu Andy Vernon, en argent sur la même épreuve. Comment expliquer cette incroyable domination ?

Des leçons tirées d'une décennie de vaches maigres

Les Britanniques partaient de très bas. Le fond du trou a été atteint aux championnats d'Europe de 2006, avec une malheureuse médaille, leur pire total en vingt ans. Petit à petit, les athlètes de Sa Gracieuse Majesté ont remonté la pente. Mais moins vite qu'on ne le croit : les Jeux de Londres de 2012 sont considérés comme un échec, malgré les médailles d'or de Mo Farah en 5 000 et 10 000 m et de Jessica Ennis en heptathlon. Six médailles, ce n'est pas assez pour UK Athletics, la fédération britannique, qui en espérait une à trois de plus.

L\'heptathlonienne britannique Jessica Ennis, qui remporte l\'épreuve des JO de Londres, le 4 août 2012. 
L'heptathlonienne britannique Jessica Ennis, qui remporte l'épreuve des JO de Londres, le 4 août 2012.  (KAI PFAFFENBACH / REUTERS)

"On a fait de mauvais Jeux, reconnaît quelques semaines plus tard Niels de Vos, le président de UK Athletics, cité par le Guardian (en anglais). Les choses n'ont pas marché comme nous le souhaitions. On n'a pas obtenu assez de finalistes ou de records personnels. Et il y a eu des contre-performances spectaculaires." A commencer par celle du triple sauteur Phillips Idowu, présent sur les affiches vantant l'évènement et piteusement sorti au premier tour de la compétition.

Un nouveau patron à poigne

L'athlétisme britannique dispose d'un "performance director" pour chouchouter les athlètes d'élite. Le titulaire du poste, Neil Black, est surnommé "The Wolf", du nom du personnage joué par Harvey Keitel dans Pulp Fiction. Celui qui aide les serial killers à nettoyer une voiture maculée de sang et de bouts de cervelle...

"On a fait des progrès, mais il y a encore beaucoup de choses qu'on peut améliorer", a lâché Black lors de sa prise de fonctions, après les Jeux de Londres (son prédécesseur a été remercié). Règle n°1 : on ne donne plus de prévisions du nombre de médailles aux médias pour éviter les déconvenues. Règle n°2 : on mise tout sur les jeunes. L'objectif est de briller aux JO de Rio, en 2016, mais surtout aux championnats du monde d'athlétisme en 2017, à Londres.

Un système de financement favorable aux élites

La National Lottery verse chaque année une dotation à l'athlétisme britannique (33 millions d'euros pour 2014), principalement pour financer les sportifs. Une pratique mise en place depuis 1997, mais fortement développée au milieu des années 2000. Avec des critères drastiques. Jusqu'en 2013, les athlètes susceptibles d'atteindre une finale olympique bénéficiaient d'un financement conséquent. Maintenant, les fonds sont réservés aux athlètes considérés par la fédération comme capables d'accrocher un podium d'ici à 2020, explique la BBC (en anglais).

"Forcément, ça accroît la peur chez les athlètes. Si vous n'avez pas de résultats, vous allez perdre votre financement", explique l'ancien sprinter Marlon Devonish dans The Independent (en anglais). Vous êtes une ancienne gloire comme Dwain Chambers ? Plus de financement. Vous avez 40 ans comme Jo Pavey ? Plus de financement. Et pourtant, c'est la doyenne de l'équipe qui a décroché la première médaille d'or britannique à Zurich, sur 10 000 m, mardi 12 août. 

FRANCE TELEVISONS

"Nous cherchons à financer les performances du futur, celles de 2020 et au-delà", explique Neil Black. Ainsi, la jeunesse dorée du sprint, comme Ashleigh Nelson (23 ans), qui a fini troisième du 100 m dames mercredi 13 août, bénéficie d'une bourse maximale. Un sprinteur comme Leon Reid, 19 ans, étudiant à Bath, dans l'ouest de l'Angleterre, touche une aide en tant que "finaliste potentiel aux Mondiaux de Tokyo en 2020", relève The Bath Chronicle (en anglais). L'aide n'est pas que matérielle, relève son coach, James Hillier : "C'est aussi l'accès gratuit à un kiné, ce qui lui a coûté une fortune l'an passé."

Des infrastructures de très haut niveau

Avant les Jeux de Londres, la priorité a été donnée aux infrastructures, pour permettre au plus grand nombre d'athlètes de s'entraîner, sur tout le territoire. "La Grande-Bretagne n'a jamais été aussi bien pourvue en équipements de niveau mondial et en coachs de très haut niveau, grâce au financement de la National Lottery", affirmait déjà en 2007 Lynn Davies, ancien président de la fédération britannique d'athlétisme, cité par Wales Online (en anglais). "Dans chaque ville moyenne, il y a une salle et des équipements", poursuit-il. Des investissements qui paient aujourd'hui, avec l'arrivée d'une nouvelle génération. 

Une génération exceptionnelle et décomplexée

La méthode britannique porte ses fruits grâce à une génération exceptionnelle. Cinq Britanniques ont déjà couru le 100 m en moins de 10 secondes, dans toute l'histoire du sprint britannique. Trois d'entre eux sont présents à Zurich. Chez les femmes, Tiffany Porter, en 100 m haies, a mis fin à vingt-deux ans sans la moindre médaille féminine en sprint pour les Britanniques aux championnats d'Europe.

La razzia ne va pas s'arrêter là : les relais 4x100 m font figure d'épouvantails. "Aux championnats d'Europe, les records d'Europe du 4x100 doivent tomber !" affirme Rana Raider, le principal entraîneur du sprint britannique, cité par Express.co.uk (en anglais)

La jeune classe made in UK n'a peur de rien. Illustration avec Dina Asher-Smith, une des favorites pour l'épreuve du 200 m : "Lors des championnats du monde de Moscou, nous logions dans le même hôtel que les Américains. Je n'ai pas arrêté de me dire que ces grands noms n'étaient que des gens normaux", explique-t-elle, cité par le site de la fédération internationale (en anglais)

Ils sont jeunes, ils sont décomplexés, et ils sont gonflés à bloc. Juste avant le début de la compétition, la capitaine britannique Goldie Sayers a prononcé un discours marquant, qu'elle a conclu par : "Comment voudriez-vous concourir, si c'était la toute dernière fois ?"