"Les policiers nous disent qu'il faudra partir" : à trois mois des Jeux de Paris, les personnes prostituées dénoncent leur "confinement social"

Des travailleuses du sexe subissent "une répression accrue" à l'approche de l'événement. Si la préfecture de police de Paris reconnaît que son activité s'intensifie, l'objectif reste la lutte contre les réseaux de traite d'êtres humains, assure l'exécutif.
Article rédigé par Mathilde Goupil
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 7 min
Une femme qui se prostitue boulevard de Suisse, à Toulouse, le 19 octobre 2013. (REMY GABALDA / AFP)

Elena* toise les cinq ou six "filles" rassemblées autour d'elle. Une "copine" l'a interpellée, un peu plus tôt, pour répondre à nos questions. La trentenaire, venue de Moldavie, est celle qui parle le mieux français dans ce coin du bois de Vincennes. Une centaine de femmes, dont beaucoup venues des pays d'Europe de l'Est et d'Afrique subsaharienne, s'y prostituent. "La police, des fois, elle ne nous laisse pas travailler", lâche Elena, entre deux bouffées de cigarette. Elle énumère : "amendes aux clients", "PV pour les camionnettes mal garées"... "Maintenant, les policiers nous disent qu'il faudra partir quand ce sera les JO."

Depuis l'automne, les autorités portent un intérêt accru aux lieux de la prostitution de rue de la capitale : bois de Vincennes, bois de Boulogne, Strasbourg-Saint Denis et Belleville. En neuf mois, vingt opérations de police ont été diligentées dans le seul secteur du bois de Vincennes. Résultat : 203 personnes ont été contrôlées, assure le cabinet du préfet de police de Paris, Laurent Nuñez, à franceinfo.

Parmi elles, 44 ont été placées en retenue administrative pour vérification du droit au séjour. Au final, 37 obligations de quitter le territoire français ont été délivrées et deux placements en centre de rétention administrative prononcés, avant un renvoi forcé. Des chiffres relativement modestes, au regard des milliers de personnes prostituées dans la capitale, mais en hausse, de l'avis des personnes interrogées.

Cette montée en force du contrôle du travail sexuel intervient alors que les Jeux olympiques et paralympiques (JOP) doivent se tenir cet été à Paris et dans sa banlieue. La préfecture de police a d'ailleurs promis de "renforcer" la présence sur le terrain des services dédiés au contrôle de la prostitution francilienne durant cette période.

"Des alertes de risques accrus d'exploitation"

En décembre, Bérangère Couillard, alors ministre déléguée chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, craignait déjà que les Jeux fassent "prospérer les réseaux (...) de prostitution". "On a reçu des alertes de risques accrus d'exploitation", assure aussi à franceinfo l'ex-ministre des Sports Roxana Maracineanu, qui dirige la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (Miprof).

"D'anciennes victimes de traite sexuelle disent avoir été recontactées par des réseaux pour revenir en activité au moment des JO."

Roxana Maracineanu, secrétaire générale de la Miprof

à franceinfo

"Quinze millions de visiteurs sont attendus en France, y compris en provenance de pays où la législation sur la prostitution est différente", s'inquiète la secrétaire générale de la Miprof. En France, depuis 2016, les clients de la prostitution s'exposent à une amende de 1 500 euros – et jusqu'à 3 000 euros en cas de récidive. Les propriétaires de locaux utilisés pour une activité prostitutionnelle risquent, eux, jusqu'à dix ans d'emprisonnement et 750 000 euros d'amende.

Dernière étape en date du combat de l'exécutif contre la traite : un plan de lutte contre l'exploitation et la traite des êtres humains, qu'elle soit ou non sexuelle. Parmi la soixantaine de mesures proposées, un dispositif doit se nouer avec les hébergeurs de Paris 2024 (Booking, Airbnb...) pour alerter en cas de suspicion de traite sexuelle. La ministre déléguée chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, Aurore Bergé, doit encore présenter un plan de lutte contre le système prostitutionnel, a confirmé son cabinet à franceinfo.

"Une évolution des pratiques policières"

En dépit des craintes politiques, la police n'a "pas détecté une augmentation significative de l'offre" prostitutionnelle lors de la Coupe du monde de rugby, fin 2023, assure l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains à ActuParis. Un constat qui aurait pu rassurer les autorités, la compétition ayant fait office de "premier tour de piste" avant les Jeux. Plusieurs études, menées sur les Coupes du monde de football, attestent d'un résultat semblable, rapporte Slate.

La stratégie actuelle est donc loin de faire l'unanimité dans le milieu, très hétérogène, des associations de personnes prostituées, ou celles les accompagnant. La Fédération Parapluie rouge, qui défend les droits des travailleuses du sexe, redoute ainsi, dans un rapport (en PDF), que le partenariat avec les hébergeurs conduise "à une forme d'industrialisation de l'expulsion de travailleuses du sexe de leur hébergement".

Plusieurs associations remettent également en cause l'efficacité de la mesure. "Les loueurs de bonne foi vont éviter de confier leur appartement à des personnes dont ils estiment, à tort ou à raison, qu'elles peuvent exercer le travail du sexe. Donc surtout aux femmes racisées, estime Sarah-Marie Maffesoli, de Médecins du monde. Ceux sans scrupule vont juste faire payer plus cher, car ils savent qu'ils courent un risque particulier." "Les réseaux se sont ubérisés et la prostitution se passe désormais dans les logements, les hôtels... On doit impérativement travailler avec les hébergeurs" pour agir sur la traite, justifie-t-on à la Miprof.

Plus largement, la Fédération Parapluie rouge dénonce un "confinement social" imposé aux personnes prostituées. Ses membres "partagent le constat d'une répression accrue et parfois d'une évolution des pratiques policières à l'approche des Jeux". Et vont jusqu'à qualifier celles-ci de "tout répressif". Des prostituées parisiennes "nous ont raconté avoir été suivies par la police jusqu'à leur appartement (...) pour ensuite être dénoncées à leur propriétaire", s'insurge aussi Sarah-Marie Maffesoli. Le Collectif des femmes de Strasbourg-Saint-Denis assure que "des policiers [parfois en civil] viennent demander aux femmes de partir en prétextant qu'il y aurait un délit de racolage", délit aboli en 2016. D'autres, comme ceux rencontrés par Elena au bois de Vincennes, "laissent entendre qu'elles devront partir" pendant les Jeux, selon la fédération.

Les JO, un "prétexte" politique ?

"On a plus de mal à faire respecter les droits des personnes qu'on accompagne ces derniers mois", reconnaît aussi Stéphanie Caradec, directrice du Mouvement du nid, association favorable à l'abolition de la prostitution. Ces comportements se font "toujours, sous aucune base légale", selon la Fédération Parapluie rouge, "mais en donnant l'impression que des ordres précis ont été donnés". Interrogée à ce sujet, la préfecture de police de Paris n'a pas répondu à franceinfo.

Pourquoi un tel chamboulement à plusieurs mois des Jeux ? Plusieurs associations estiment que la compétition représente moins un risque d'accroissement de la traite sexuelle, qu'un prétexte politique à agir sur d'autres terrains. "Il y a un décalage évident entre le fait de vider les rues maintenant, et le fait que les JO ne sont que dans plusieurs mois", avance ainsi Elisa Koubi, coordinatrice du Syndicat du travail sexuel (Strass). Elle y voit un autre motif, politique, quelques mois après l'adoption de la loi immigration. Alors que les prostituées de rue sont à plus de 90% étrangères (comme le rappelle un rapport parlementaire de 2011), l'accroissement des contrôles relèverait d'"un prétexte à des fins d'expulsions de personnes sans papiers".

Pour Sarah-Marie Maffesoli, la stratégie actuelle s'inscrit "dans un contexte général de gentrification de la ville, qui s'accélère au moment de Paris 2024 pour espérer profiter d'un 'impact JO'". Les prostituées de rue ne sont pas les seules touchées, souligne-t-elle, alors que de nombreux migrants ont aussi été exfiltrés de la capitale à l'approche de la compétition. "Dans toutes les villes où a eu lieu ce type d'événement, le mot d'ordre est le même : l'image de la ville hôte doit être aseptisée", relève le Bus des femmes, une association de personnes prostituées.

La crainte d'un éloignement des réseaux de soutien

Surtout, Médecins du Monde estime que cette politique s'inscrit "dans un contexte global de lutte contre le travail du sexe", initié par la loi de pénalisation des clients de la prostitution, adoptée en 2016. Une position revendiquée par l'exécutif et les associations avec lesquelles il travaille. "La consommation de prostitution est interdite en France, et on assume pleinement cette loi abolitionniste. On ne va pas refaire le débat aujourd'hui", tranche Roxana Maracineanu. Il y a urgence à agir, martèle-t-elle, rappelant que la prostitution des mineurs a explosé ces dernières années. "Il ne s'agit pas de s'adresser aux visiteurs [des JOP], mais à tout le monde", lance aussi Stéphanie Caradec, du Mouvement du nid.

"La lutte contre le système prostitutionnel n'est plus en haut de l'agenda politique depuis 2016, mais les Jeux olympiques peuvent servir d'opportunité pour accélérer le mouvement."

Stéphanie Caradec, directrice du Mouvement du nid

à franceinfo

"Le but n'est pas de précariser des personnes en situation de prostitution, qui sont considérées comme des victimes au regard de la loi française (...) mais de lutter contre les réseaux d'exploitation", insiste la Miprof, sans réussir à rassurer les personnes prostituées et les associations opposées à l'abolition. "On craint que beaucoup de travailleuses du sexe fuient Paris et s'éloignent de leurs réseaux de soutien, sans matériel de protection, sans accès à des tests de dépistage", note Elisa Koubi, du Strass.

Pour limiter les dégâts, le Bus des femmes distribue des flyers aux prostituées, détaillant le calendrier des épreuves à proximité et les incitant à s'organiser en vue d'une baisse d'activité. "Ce qui se passe aujourd'hui risque de continuer après la compétition, craint aussi Sarah-Marie Maffesoli. On sait qu'il n'y a jamais de retour en arrière en matière de répression."

* Le prénom a été modifié.

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