JO de Pékin 2022 : de "sport de douanier" à star de la télé, comment le biathlon français a trouvé sa cible

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min.
Les biathlètes lors du relais masculin des championnats du monde à Ostersund, en Suède, le 16 mars 2019. (ALEXANDER HASSENSTEIN / BONGARTS)

En deux décennies, les biathlètes tricolores ont réussi à faire de leur sport l'une des attractions des Jeux olympiques d'hiver. Au point de séduire le grand public, et d'exporter la pratique au-delà des montagnes, dans les villes. Retour sur cette "success story" à base de skis de fond, de carabines et de collants lycra.

Pour vous, le biathlon est un sport qui se pratique sur des skis, avec une carabine dans le dos, une combinaison avec un autocollant de la douane et une pub fluo pour du fromage, et à la fin, un Français qui lève les bras sur la ligne d'arrivée, le tout filmé en mondovision ? C'est en partie juste, mais on revient de loin. Petit coup d'œil dans le rétro, à l'occasion du début des épreuves de biathlon aux Jeux olympiques d'hiver de Pékin, samedi 5 février, où l'escouade bleue emmenée cette année par Emilien Jacquelin et Anaïs Chevalier-Bouchet nourrit des ambitions dorées, avec l'espoir de faire aussi bien qu'en 2014 (4 médailles) ou en 2018 (5).

Si le biathlon est testé aux JO depuis ceux de Chamonix en 1924, sous le nom de "ski militaire", c'est dans les années 1960 qu'il obtient son rond de serviette à la table olympique. Pour vous donner une idée de la misère, la discipline est alors chapeautée par la Fédération de pentathlon moderne. L'équipe de France aux Jeux de Squaw Valley est composée à l'époque... des plus mauvais fondeurs. Ils découvrent leurs armes quelques jours avant l'évènement. "Choisir le biathlon plutôt que le ski de fond était un déclassement", sourit Yvon Mougel, pionnier de la discipline en France dans les années 1970. "On tirait à l'arme de guerre, les cibles étaient à 150 m [soit trois fois plus loin qu'aujourd'hui]. J'ai déjà laissé une arcade sourcilière avec le recul du fusil." En 1972, l'envoyé spécial du Monde aux JO écrit que le biathlon "ne nous paraît pas devoir figurer (...) au sein d'un programme olympique pléthorique".

Cible en carton et crosses trafiquées

Qui dit sport de niche dit système D, raconte Yvon Mougel. L'entraînement : "J'installais des cibles en carton dans un endroit tranquille." Les armes : "On a fini par récupérer du matériel soviétique, des Vostok. On trafiquait les crosses pour qu'elles soient moins lourdes. Et les cartouches coûtaient horriblement cher. On en tirait 20 par séance, maximum." Les sponsors : "J'ai dû passer le concours d'agent des douanes, on n'avait pas le choix pour faire partie de l'équipe de France." Enfin, les compétitions : "Pour le championnat de France aux Saisies (Savoie) en 1984, la direction de la station ne voulait pas qu'on dérange les touristes. On était obligés de se rendre dans un endroit accessible uniquement à ski, à 2 km du domaine skiable. Pourtant, je venais de terminer quatrième des Jeux de Sarajevo et d'avoir ma photo en une de 'L'Equipe Magazine'."

Les biathlètes françaises Anne Briand, Véronique Claudel et Corinne Niogret sur la plus haute marche du podium du relais féminin aux Jeux d'Albertville, le 14 février 1992. (PICTURE ALLIANCE / PICTURE ALLIANCE)

Les Jeux d'Albertville de 1992, théâtre du triomphe du relais féminin bleu, auraient pu installer progressivement le biathlon dans le paysage. Mais "j'ai dû faire trois télés après ma médaille d'or, et je suis retournée dans mes montagnes m'entraîner sur un parking l'été", raconte Corinne Niogret, figure de la discipline durant cette décennie.

"C'est toujours en Allemagne qu'on me reconnaissait dans la rue, jamais en France."

Corinne Niogret

à franceinfo

La reconnaissance des sponsors mettra aussi du temps à arriver, raconte Yves Perret, auteur du livre Les Grandes heures du ski nordique en France (éd. Les Passionnés de bouquins). "En 1994, quand le relais féminin fait une médaille de bronze aux Jeux de Lillehammer, les relayeuses reçoivent un chèque de 125 francs (environ 20 euros) chacune, dans une enveloppe, de la part de leur fournisseur de bâtons. Elles l'ont purement et simplement retourné."

Le biathlon des années 1990 sent encore très fort la naphtaline. "J'ai souvenir du championnat du monde 1993 à Borovets, en Bulgarie, avec une couverture déplorable, raconte Marc Mingoia, voix du biathlon sur Eurosport pendant vingt ans. Deux caméras, en tout et pour tout. On voyait les équipes tirer, partir skier dans la forêt et pendant 10 minutes, on n'avait rien à l'image." A l'époque, rares sont les médias à envoyer des journalistes couvrir ces compétitions. "On était trois, compte Marc Mingoia. Moi, 'L'Equipe' et 'Le Dauphiné libéré'." D'où le fait que le biathlon est l'objet de publicités complètement déjantées jouant sur la méconnaissance du public, comme ce spot de la chaîne câblée 13e Rue qui se termine en fusillade générale...

(Enfin) du travail de pro

L'arrivée au premier plan de Raphaël Poirée, à la fin des années 1990, ne débloque toujours pas la popularité de la discipline dans l'Hexagone. Son caractère n'aide pas forcément. "Sur le mur d'un bar de Pokljuka en Slovénie, un haut lieu du biathlon, il y a toutes les stars caricaturées avec un grand sourire, décrit Marc Mingoia. Toutes, sauf une : Poirée qui, lui, tire la tronche." En revanche, le professionnalisme de l'Isérois fait basculer le biathlon français dans une autre dimension. C'est lui qui rue dans les brancards après le fiasco des JO de Nagano, au Japon, en 1998. Les techniciens norvégiens avaient passé un an sur place pour analyser la neige dans ses moindres cristaux, quand les Français l'avaient joué à l'économie. Pour la dernière fois.

Dès lors, le statut des biathlètes est dépoussiéré. Finie l'obligation de passer le concours des douanes, place au statut de contractuel. Encore aujourd'hui, cinq des 35 sportifs soutenus par la douane sont des biathlètes. "J'étais très heureux de toucher ces 1 500 euros par mois pour pratiquer mon sport, sourit Jean-Guillaume Béatrix, qui a raccroché la carabine en 2018. Je trouvais ça incroyable. J'avais l'impression de très bien vivre. C'est grâce à ce statut que j'ai pu m'acheter un appartement. Je n'ai jamais eu besoin de chercher un emploi pour être indépendant financièrement."

"On continue d'entretenir la légende que le biathlon est un sport de douanier", sourit François Simond, le patron de l'équipe de France des douanes. Notamment grâce au tournoi des douanes, grand-messe annuelle, début mars, qui commence par un défilé en uniforme. N'empêche, cette image d'Epinal des temps héroïques a tendance à disparaître. "Sport de douanier ? Ça fait cinq ou six que je ne l'avais plus entendue", s'amuse l'ex-biathlète Alexis Bœuf, désormais consultant sur la chaîne L'Equipe, diffuseur de la Coupe du monde. 

Martin Fourcade, l'âge d'or

Si aujourd'hui, cette chaîne dépasse le million de passionnés tout au long de l'hiver en diffusant les courses en clair, ce succès est l'aboutissement d'un processus de deux décennies. "J'ai été élu à la commission des athlètes de l'IBU [la fédération internationale de biathlon] pour renforcer le spectacle", raconte Hervé Flandin, médaillé olympique en 1994 avant de raccrocher trois ans plus tard. "Bien avant le tennis ou la F1, on a tenu compte des remarques des diffuseurs pour améliorer le spectacle." Terminées les balades interminables en forêt, les pénalités de temps qu'il faut déduire à l'arrivée, et les tunnels de contre-la-montre qui rendent la course incompréhensible au commun des mortels. "Des courses plus courtes, une heure, podium compris, avec des confrontations directes et le vainqueur qui est souvent celui qui franchit la ligne d'arrivée en premier."

Biathlon : Inarrêtable Fourcade

Ajoutez-y, au cours de la décennie 2010, l'explosion d'un Martin Fourcade autrement plus doué en communication que ses prédécesseurs, et l'arrivée d'épreuves de Coupe du monde dans l'Hexagone, au Grand-Bornand... Voilà le biathlon enfin installé dans le paysage. Martin Fourcade, quintuple champion olympique, se retrouve ainsi propulsé au rang de sportif préféré des Français en 2020, devant Kylian Mbappé. "Entre le moment où j'ai débuté et celui où j'ai arrêté, mon sport a changé de statut, illustre Jean-Guillaume Béatrix. On a créé un poste d'attachée de presse dédié au biathlon à la fédé de ski. C'était tout nouveau pour nous." 

L'essor du biathlon ne se limite pas aux cimes enneigées. Si le club de Montesson, dans les Yvelines, créé dans les années 1990, fait figure de pionnier, d'autres initiatives plus récentes ont vu le jour. En Bretagne, Maël Croyal veille sur le club de Surzur, commune morbihannaise de 4 500 habitants. "On a dû refuser du monde cette année", sourit celui qui emmène ses ouailles faire du ski à roulettes et tirer avec des carabines laser, plus grand public que des .22 Long Rifle.

"Je reçois des appels de parents qui me racontent que leur fils joue à Martin Fourcade tous les week-ends dans leur jardin."

Maël Croyal

à franceinfo

Parmi les curieux désireux de développer le biathlon près de chez eux, Clémentine Clerc, prof d'EPS à Lambersart, près de Lille, qui a créé sa section de biathlon pour ses élèves de 5e. "C'est possible de le pratiquer dans une salle de sport pour 28 élèves en hiver, et sans neige, sourit cette native de Cambrai. On partage les carabines, on fait 30 secondes d'abdos pour remplacer les tours de pénalité." Principal fait d'armes de cette section biathlon ch'tie, une rencontre fortuite avec Martin Fourcade lors d'un voyage scolaire à Villard-de-Lans (Isère), qui a dédicacé à chacun une photo de classe improvisée. "Mes anciens élèves m'en parlent encore."

Biathlon, morne plaine ? Plus maintenant

Reste à bousculer les mentalités au plus haut niveau, côté politique. Pas toujours une mince affaire, témoigne Axel Martin-Garrin, dirigeant du club de ski de Nœux-les-Mines (Pas-de-Calais), qui propose lui aussi une section biathlon. "Il n'y a que des anciens footballeurs dans les instances auxquelles on demande une subvention ! La première année, j'ai obtenu 5 000 euros pour mes 100 licenciés, quand le club de foot de la ville, 300 joueurs, en a gratté 35 000 ! Le foot vampirise tout ici..." 

Côté sportif, le biathlon a bien compris l'intéret de sortir de son manteau neigeux. "Quand on a voulu monter une formation au tir pour nos encadrants, la fédération nous a dépêché Franck Badiou [ancien tireur professionnel, devenu coach des équipes de France de biathlon]. Rien que ça !, s'exclame Maël Croyal. Il est resté un week-end à Vannes pour nous former." Signe de la mue de ce sport, les têtes pensantes des infrastructures songent désormais à des pas de tir adaptés aux pros et néophytes. "Il y a presque un conflit d'usage, souligne Hervé Flandin, devenu consultant pour le cabinet Abest Ingénierie, qui a conçu le pas de tir des JO de Pékin, entre autres. Le but, à terme, c'est d'installer des stades dans la plupart des grandes villes, y compris en plaine, pour qu'on puisse le pratiquer en toute saison." 

Pour nombre d'experts, un échec aux Jeux de Pékin, voire un creux générationnel tricolore à moyen terme, n'entamera pas cette passion grandissante. A l'image d'Alexis Bœuf, consultant sur la chaîne L'Equipe : "Avant, les gens regardaient Martin Fourcade. Maintenant, ils regardent le biathlon !"

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Biathlon

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.