Thèse à Cambridge, double je et coups de fouet : Sacha Baron Cohen, le comique qui révèle le vrai visage des États-Unis

Humoriste spécialiste du politiquement incorrect, réalisateur de comédies satiriques ou acteur chez Martin Scorsese ou Tim Burton, Sacha Baron Cohen possède plusieurs casquettes. Sans qu'on sache réellement qui il est.

L\'acteur et humoriste britannique Sacha Baron Cohen lors de l\'avant-première d\'\"Alice de l\'autre côté du miroir\" le 23 mai 2016, à Hollywood (États-Unis).
L'acteur et humoriste britannique Sacha Baron Cohen lors de l'avant-première d'"Alice de l'autre côté du miroir" le 23 mai 2016, à Hollywood (États-Unis). (TOMMASO BODDI / WIREIMAGE)

Pantalon sur les chevilles et fesses à l'air, Jason Spencer crie "Amérique, Amérique" en reculant vers un ancien instructeur des services secrets israéliens. Cette scène, surréaliste, est issue de l'émission "Who is America" diffusée sur la chaîne Showtime, lundi 23 juillet. Cet élu républicain de l'État de Georgie (États-Unis) suit ainsi les consignes du capitaine Erran Moran, qui lui assure que les terroristes du groupe État islamique craignent d'être confrontés à un homosexuel, de peur de devenir eux-mêmes homosexuels.

Sous les traits de cet instructeur, l'humoriste britannique Sacha Baron Cohen garde son flegme et son sérieux face à une scène qui a poussé, par la suite, l'élu à démissionner. L'acteur n'en est pas à son premier coup d'essai et, avant Jason Spencer, l'astronaute Buzz Aldrin, l'ex-footballeur David Beckham et même l'ancien premier Secrétaire général des Nations unies, Boutros Boutros-Gahli, étaient tombés dans le panneau. À 46 ans, celui qui jongle entre plateaux de cinéma et canulars télévisés est difficile à saisir. Franceinfo a essayé de cerner la personne derrière ses nombreux personnages.

Un premier fait d'arme avec Trump

Avant de causer la démission d'un élu républicain, Sacha Baron Cohen s'est fait connaître sous les traits d'Ali G sur la chaîne britannique Channel 4. Paire de lunettes sur les yeux, bonnet vissé sur la tête, chaînes en or qui brillent, pas de chemise ouverte mais une combinaison jaune fluo, Ali G a le parfait accoutrement du rappeur gangsta. À la manière de Raphaël Mezrahi en France, ce personnage, qui apparaît dans le clip Music de Madonna, réalise des interviews absurdes de personnalités venues d'horizons totalement éloignés du sien. "Vous avez deux personnes qui ont l'air totalement différentes – un gars vêtu d'une combinaison jaune absurde, et les autres gars vêtus d'un costume. Ils parlent de différentes manières, avec un langage corporel différent et des niveaux d'intelligence totalement différents", résumait-il, en 2004, pour expliquer le concept dans une interview accordée au New York Times (lien en anglais).

L'année précédente, il réalisait un de ses premiers faits d'arme, une interview d'un Donald Trump pas encore candidat à la Maison Blanche. Face au pseudo rappeur vêtu d'un maillot de l'équipe de basket des Philadelphia Sixers, le businessman se voit proposer une idée de produit un peu particulier : un gant pour manger de la glace sans se salir.

Donald Trump semble un peu circonspect et demande à Ali G de "faire vite". L'échange est assez savoureux.

"Quelle est la chose la plus populaire du monde ?

- La musique.

- Non.

- Dites-moi.

- La glace. Tout le monde en a. Et quel est le problème avec la glace ?

- Je n'en sais rien.

- Ça dégouline."

L'interview prend fin lorsque le milliardaire se lève et lui souhaite bonne chance. Des années plus tard, sur le plateau de l'émission The Late Late Show, Sacha Baron Cohen a évoqué cette interview et a assuré que Donald Trump était resté sept minutes face à Ali G. "C'est long pour une interview d'Ali G ?", lui demande l'animateur James Corden. "Oui, c'est plutôt très long", rigole Sacha Baron Cohen. Une version démentie par l'intéressé.

"Je ne tombe jamais dans les arnaques. Je suis la seule personne qui a immédiatement sorti de mon interview avec 'Ali G'", avait-il twitté en 2012. Qui croire ? La vidéo de l'interview dure 1 minute 30 avant que Donald Trump ne quitte son siège sans qu'on sache si elle a été fortement modifiée avant diffusion. Malgré ce bref échange, Sacha Baron Cohen a pu se faire une idée de l'actuel président des États-Unis :

Eh bien, je suis la première personne à s’être rendu compte que c’était un con.Sacha Baron Cohen à propos de Donald Trumpà l'émission "The Late Late Show"

"Qui suis-je ?"

Quand il n'est pas Ali G, Borat, le reporter kazakhe antisémite et homophobe dans le film Borat, leçons culturelles sur l'Amérique au profit glorieuse nation Kazakhstan, ou Brüno, le présentateur de mode autrichien gay, dans le film homonyme, Sacha Baron Cohen se fait plutôt discret. On sait qu'il est né à Londres, en 1971, d'un père dont le métier diffère selon les portraits : comptable pour les uns, gérant d'un magasin de vêtements pour d'autres comme le Guardian (en anglais), et d'une mère professeure d'aérobic. Il a épousé, en mars 2010, l'actrice australienne Isla Fisher vue dans Insaisissables ou Confessions d'une accro au shopping, avec qui il a deux filles.

Dernier détail : il voue une admiration à Peter Sellers. Comme l'acteur de The Party et de La Panthère rose, Sacha Baron Cohen adore créer des personnages qu'il surinvestit. En effet, le Britannique a pris l'habitude de ne pas quitter ses costumes. Les interviews, comme celle du New York Times (en anglais) en 2004 où il n'est que lui-même, sont rares. Sacha Baron Cohen se confond avec Ali G, Borat ou Brüno. Et il a parfois du mal à s'y retrouver.

Parfois, je me perds tellement dans mes personnages que j'en oublie mon identité. Qui suis-je ?Sacha Baron Cohenà l'émission "Howard Stern Show"

Une schizophrénie qui semble savamment entretenue. En 2006, alors qu'il vient de sortir Borat, Sacha Baron Cohen répond en tant que Borat aux questions qu'on lui pose, rappelle Le Monde. "Je tiens à préciser que je n'ai absolument aucun lien avec ce monsieur Cohen et soutiens sans réserve la décision du gouvernement de la République du Kazakhstan de traîner ce juif en justice". Trois ans plus tard, alors en pleine promotion de son film Brüno, il lâche : "J'adore les garçons juifs, même si je trouve ce Sacha Baron Cohen un poil surestimé. Le problème est que je n'arrive pas à trouver de petits garçons juifs en Autriche. Ils ont tous disparu. Avez-vous une idée de l'endroit où ils pourraient se cacher ?".

Toujours pour Brüno, il fait le show sur le plateau de l'émission de Canal +, "Le Grand Journal", en draguant lourdement Michel Denisot : "Tu es trop mimi", "Arrête, Michel, regarde-moi dans les yeux", "Coquin, va !"... Pour Le Dictateur, son film sorti en 2012, il use de la même recette. Extraits : "Femmes, juifs, chrétiens et homosexuels disposent dans mon pays des mêmes droits que leurs concitoyens, soit aucun. Maintenant que j'y pense, il n'existe pas un seul homosexuel à Wadiya [pays fictif du film]." Et ce petit jeu n'est pas pour déplaire à celui qui a, un jour, déclaré avoir "toujours voulu qu'on me prenne pour mes personnages. Jamais pour moi".

Un clown auteur d'une thèse à Cambridge

Piégée par Sacha Baron Cohen, l'ex-figure des Républicains américains Sarah Palin goûte peu son humour qu'elle juge "exploiteur et diabolique" sur sa page Facebook. L'acteur prend rarement de gants, s'amuse le réalisateur français Louis Leterrier, qui l'a digéré dans son film Grimsby - Agent trop spécial.

Tant qu’à faire une comédie, je la fais avec Sacha, le roi du 'rentre dedans'.Louis Leterrier, réalisateurà l'AFP

Homophobie, racisme, antisémitisme... l'humoriste n'évite aucun sujet. L'acteur a ainsi raconté au New York Times comment il a abordé la question du racisme dans un bar de Jackson dans le Missouri (États-Unis) avec quelqu'un présent sur place. "Tout le personnel de service était noir. Il y a ce racisme non-dit, il y a encore de la ségrégation là-bas. Je ne me souviens pas de la phrase exacte, mais j'ai demandé s'il avait des esclaves, et il a dit : 'L'esclavage est fini maintenant'. Et je dis : 'Ouais, c'est vrai'. Il dit : 'C'est une bonne chose". Et j'enchaîne, 'Bonne pour eux !' Il dit : ''Ouais, c'est bon pour eux. Mauvais pour nous".

Lorsqu'il aborde le thème sensible de l'antisémitisme, l'artiste peut également aller très, très loin. Ceux qui ont vu Borat, n'ont sûrement pas oublié la scène du "lâcher de juifs" dans laquelle des énormes marionnettes avec des longs doigts et un gros nez crochu, symbolisant les juifs, essaient d'attraper les habitants d'un village. Autre exemple, autre scène du film : dans la peau du journaliste kazakh, il monte sur la scène d'un bar de Tucson (Arizona). Avec sa guitare, il joue un air de country, d'abord ingénu parlant du problème des transports dans son pays, puis dérive et balance "jette le juif dans le puits" . L'assistance, conquise, applaudit et reprend à tue-tête les paroles antisémites.

Une partie de l'idée de Borat est de faire en sorte que les gens se sentent suffisamment détendus pour s'ouvrir complètement. Et ils disent des choses qu'ils ne feraient jamais à la télévision normale. Donc, s'ils sont antisémites ou racistes ou sexistes, ils le diront.Sacha Baron CohenNew York Times

Mais derrière ces blagues d'apparence potaches, Sacha Baron Cohen cache un profond intérêt pour les questions sur le racisme et l'antisémitisme. Ce juif orthodoxe, qui mange casher, ne se sert pas de son téléphone le jour de shabbat, rapporte Libération et a passé une année dans un kibboutz (village collectif juif) à la fin des années 1980. Il a également écrit une thèse lorsqu'il était étudiant à Cambridge. Le titre : L'Alliance entre juifs et noirs – Un cas d'erreur d'identités (The Black-Jewish Alliance – A Case of mistaken identities, en anglais) dans laquelle il s'intéresse aux rôles des juifs dans le mouvement des droits civiques aux États-Unis, dans les années 1960.

"Je ne prendrai jamais en compte le facteur risque"

Depuis qu'il est une star à Hollywood, Sacha Baron Cohen a tourné avec Tim Burton (Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street, en 2007) ou encore Martin Scorsese (Hugo Cabret, en 2011). Mais avant d'en arriver là, il a pris des risques et a donné de sa personne. Pour les besoins de Brüno, il s'est promené dans les rues d'un quartier juif ultra-orthodoxe de Jérusalem habillé en juif pratiquant religieux gay. À peine avait-il fait 100 mètres que des passants le pourchassaient.

Un groupe de juifs hassidiques m'a couru après avec des pierres et j'ai fini par me cacher dans la salle de bain d'un magasin.Sacha Baron Cohenau Mirror

Une voiture est censée l'attendre pour qu'il prenne la fuite lors de ces scènes risquées. "Mais au moment où je courrais vers elle, elle a filé", racontait-il au Mirror (en anglais), en 2012, lors de la promotion de The Dictator"Je me suis retourné pour les calmer, et j'ai crié en hébreu : 'Je suis juif', ce qui est le pire truc à dire à un hassidique apparemment. C'est à ce moment-là qu'ils ont décidé de me tuer pour de bon". S'il n'a jamais craint réellement pour sa vie, ce jour-là "ce n'est pas passé loin", avouait-il.

Toujours lors du tournage de Brüno, pour les besoins d'une scène, l'acteur endure le traitement d'une dominatrice payée par le réalisateur Larry Charles. D'après Le Monde, le metteur en scène aurait précisé à la femme que son client était novice en la matière et méritait une bonne initiation. Le résultat, c'est Isla Fisher, femme de Sacha Baron Cohen, qui le raconte.

Il est revenu du tournage et il avait des cicatrices et du sang partout dans le dos et son pouce était cassé.Isla Fisher, femme de Sacha Baron Cohenà Square Mile

Lorsqu'elle lui demande ce qu'il s'est passé, son mari glisse simplement qu'il s'agit d'une "blessure au travail", narre-t-elle à Square Mile (en anglais). Ce soir-là pourtant, l'acteur prend conscience qu'il est peut-être allé trop loin. Il veut tout arrêter. Mais la nuit porte conseille et le lendemain matin, il comprend une chose : "J'ai pris le parti que je ne prendrai jamais en compte le facteur risque." Mais avec Sacha Baron Cohen, ce sont aussi les autres qui en prennent. Jason Spencer peut en témoigner.