"It’s a Sin” : que nous apprend la série sur l'explosion du sida dans les années 80 ?

Primée au festival international Canneseries, "It’s a Sin" raconte sans tabou l'arrivée du sida au sein de la communauté gay londonienne dans les années 80. Franceinfo a décrypté la série de Canal+ avec Christophe Martet, journaliste et ancien président d’Act Up-Paris.

Article rédigé par
Faustine Mazereeuw - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
"It's a Sin" raconte 'histoire d'une bande d'amis gays vivant leur jeunesse avec insouciance, jusqu'à ce que le sida ne les rattrape.  (Canal+)

Enfin libérés du carcan familial, une bande de jeunes hommes gays débarquent à Londres en 1981 et peuvent enfin vivre leur homosexualité en plein jour. Dans le vent de libération sexuelle mêlée d’insouciance des années 80, leur vie est rythmée par l'euphorie des nuits dans les soirées gays, les découvertes amicales et amoureuses, les premiers pas dans le monde du travail... Ils ont la fureur de vivre réjouissante des gens de leur âge, jusqu’à ce que le sida les stoppe en plein vol. Création quasi-autobiographique de Russell T. Davies (Queer as Folk, Years and Years), It’s a Sin est une vraie claque. La série, disponible sur Canal+ depuis le 22 mars, résonne avec le titre des Petshop Boys, dont la traduction est “C’est un péché”, et dresse un portrait ultra réaliste des tout débuts d’une épidémie dévastatrice et enveloppée de honte.

Scènes de pure joie et d'extrême tristesse s'enchaînent pour un résultat bouleversant. “Les jeunes générations grandissent sans rien savoir de cette période", explique Russell T. Davies dans une interview. Stigmatisation des malades, ignorance autour de la maladie ou encore inefficacité des traitements médicaux... Que nous apprend It’s a Sin sur les débuts de l’épidémie de VIH ? Entretien avec Christophe Martet, journaliste rédacteur en chef du média LGBT+ Komitid et ancien président d’Act Up-Paris ayant vécu l’épidémie de près.

Une juste représentation de l'explosion du sida dans les années 80 ?

Des dizaines de milliers de jeunes hommes mourant en l’espace de quelques mois, souvent seuls ou cachés par leur famille, c'est la triste réalité que dépeint It’s a Sin. Des événements difficilement imaginables pour les personnes qui n’ont pas vécu au temps de l’épidémie, mais tout à fait fidèles. “Ça a été une forme d’hécatombe comme on le voit dans la série. Vous aviez 25 ans, et si l’on vous disait que vous étiez séropositif, pour beaucoup, cela signifiait que dans un an, vous étiez mort”, affirme Christophe Martet. Parmi les personnes ayant attrapé le virus dans les années 80, seule une sur dix a survécu. Pour Christophe Martet, la variété des parcours présentés est intéressante. Il y a d’un côté l’exubérant Roscoe, menacé par sa famille par un renvoi au Nigéria pour se faire “exorciser”, le timide Collin, seul enfant d’une mère célibataire qui accepte son homosexualité, ou encore le volubile et solaire Ritchie, faisant tout pour cacher son identité à des parents peu ouverts.

It’s a Sin a également le mérite de jeter la lumière sur un fait méconnu : le rôle des femmes. Ainsi, la seule fille du groupe, Jill, est un soutien permanent pour tous ses amis. “Les femmes étaient en première ligne, notamment au sein du secteur médical, explique Christophe Martet. À cause de la stigmatisation entourant les malades, elles se sont davantage emparées du combat”.

Le VIH touchait-il seulement les hommes gays ?

“Ça toucherait les homosexuels, les Haïtiens et les hémophiles. La maladie ciblerait la lettre H. À qui le tour ? Les habitants de Hartlepool, du Hampshire et de Hull ?”, s’amuse Ritchie dans l’épisode 2, voyant le VIH comme un complot. Si le virus ne frappait pas les habitants des villes en H plus que les autres, sa concentration dans certaines populations était bien réelle. Christophe Martet, auteur de l’enquête Les Combattants du sida sur les premières associations de malades, livre son éclairage. “Le virus touchait et touche toujours en majorité les “HSH”, un terme utilisé par les médecins pour désigner les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, ce qui inclut aussi les hommes bi ou qui ne se désignent pas comme gays”, rapporte-t-il. Mais pas que.

Des populations vulnérables à cause de leur situation sociale, de leurs origines ou en raison de discriminations sont aussi concernées. Parmi elles, “les usagers de drogues par voie intraveineuse, même s’ils sont beaucoup moins touchés aujourd’hui grâce à la prévention, les personnes d'origine étrangère, les personnes en situation de prostitution, les personnes trans...”, selon le journaliste. Les personnes hétérosexuelles étaient beaucoup moins affectées. De même pour les femmes lesbiennes “en raison de leurs pratiques moins à risque”, selon Christophe Martet. Aujourd’hui, les hommes gays et ayant des relations sexuelles avec des hommes représentent encore près de 45% des personnes séropositives selon Santé publique France.

La communauté gay était-elle aussi ignorante sur l’épidémie qui la menaçait ?

“Sérieusement, un cancer gay. Comment un cancer peut être gay ? Le sida, tu sais ce que c’est ? C’est une arnaque des labos”. Dans une scène comique qui laisse présager un drame futur, Ritchie réfute par tous les arguments possibles l’existence du VIH, prenant des risques.

It’s a Sin montre bien l’incrédulité et les difficultés à croire à l’épidémie au sein de la communauté gay à l’époque. “Quand vous avez la vingtaine, être foudroyé par une maladie en l’espace de quelques mois, c’est inconcevable, ça n’est pas dans l’ordre des choses”, avance Christophe Martet pour expliquer ce phénomène. Au-delà de ça, “il y avait très peu d’infos à l’époque, il n’y avait pas internet ni de réseaux sociaux, il n’y avait pas de média gay très puissant”, poursuit le journaliste. Des plus, les premiers articles des grands médias titraient sur un “cancer gay”, apposant “un côté sulfureux, scandaleux sur la maladie”, selon Christophe Martet.

La prévention contre le VIH et les MST était-elle aussi faible ?

“Ne va pas mettre une fille enceinte” met en garde le père de Ritchie en lui tendant une boîte de préservatifs sur le bateau l’amenant de son île de Wight natale au continent. Hilare, le jeune homme les jette par-dessus la rambarde une fois que son paternel a le dos tourné. Une scène qui pose question aujourd'hui, à l’heure où les campagnes d'éducation sexuelle ciblent les adolescents dès le collège, et ne font pas seulement état des risques de grossesse. Les jeunes ne recevaient-ils pas de prévention contre les infections sexuellement transmissibles dans les années 80 ? Selon Christophe Martet, les premières campagnes à destination de cette population et contre le sida ont tardé à émerger. Au Royaume-Uni, la première opération de grande ampleur a lieu en 1986 avec le clip “Don’t die of ignorance” qui met en scène faucheuse et pierre tombale.

“Cette campagne, considérée comme trop effrayante, a été vivement critiquée en France, qui de son côté n’a fait que suggérer le problème”, déclare Christophe Martet. Par exemple, la campagne française “Le sida, il ne passera pas par moi” de 1987 ne mentionnait pas le préservatif, qui n'était d'ailleurs pas aussi facile d'accès qu'aujourd'hui. En cause : des politiques natalistes en France depuis les années 20 qui interdisaient d’en faire la promotion. Il faudra attendre une dizaine d’années pour que les premières campagnes à destination des homosexuels voient le jour en France. “On a considéré que le sida touchait les homos, les toxicos... Ca n’était pas très vendeur, les politiques ne se sentaient pas concernés”, explique l’ancien président d’Act-Up Paris.

Les personnes séropositives étaient-elles autant stigmatisées ?

Il existait une véritable stigmatisation des personnes contractant le sida, étiquetées comme gays. Au Royaume-Uni, la “Clause 28” instaurée par Margaret Thatcher en 1988 interdisait même la “propagande gay”. Dans l’épisode 4, Ash se voit ainsi demander d’expurger la bibliothèque de l’école où il travaille de toute littérature qui encouragerait l’homosexualité. Cette stigmatisation ne provenait pas uniquement des politiques. Elle émanait aussi du monde médical. Ainsi, Gregory (surnommé “Gloria” dans la série) se voit faire remplir un questionnaire lui demandant s’il a des “pratiques zoophiles” à l’hôpital. Colin, infecté par le VIH, est enfermé à double tour dans une chambre sans aucun droit de visite. Des faits choquants mais qui ont bien existé, selon Christophe Martet. De nombreux malades mentaient à leurs proches sur le mal qui les affectaient. “Certains amis proches n’en ont jamais parlé à leur famille, regrette le journaliste. Ils leur ont dit qu’ils avaient attrapé une maladie tropicale après un voyage”, poursuit-il.

Les premiers traitements étaient-ils aussi peu efficaces ?

It’s a Sin montre une communauté gay dévastée par le sida, et des services hospitaliers se transformant en mouroirs. “Avant 1987, il n’existait aucun traitement efficace. On soulageait les patients des maladies et des infections qu’ils attrapaient à cause du sida, mais on ne pouvait pas stopper la progression du virus dans le corps”, explique Christophe Martet. En 1987 arrive l’AZT, qui freine l'avancée du virus et prolonge l’espérance de vie, mais reste très lourd et pas suffisant pour survivre. Pour l’ex-militant d’Act Up, “il y a eu une négligence criminelle des gouvernements” qui a ralenti les progrès scientifiques. “Ils ont des médicaments qu’ils refusent de rendre disponibles”, clame un manifestant à propos des laboratoires dans la série. “L’épidémie n’a pas été traitée de manière rationnelle, beaucoup d’arguments moraux ont pesé dans la balance“, avance Christophe Martet. 1996 est une année charnière avec l’apparition des premières trithérapies qui stoppent la réplication du virus et empêchent de mourir, malgré des effets secondaires très lourds au début.

Et aujourd’hui ? Le dépistage du VIH ralenti par le Covid

Avec l’évolution de cette nouvelle classe de médicaments, un jeune séropositif sous traitement a aujourd’hui de grandes chances de vivre aussi longtemps que s'il n’avait pas été infecté, avec une charge virale trop faible pour contaminer d’autres personnes. Les trithérapies actuelles sont également bien mieux supportées par l’organisme. Malgré l’avancée des traitements et des dépistages, 690 000 personnes sont mortes des suites du sida en 2019 selon le dernier rapport de l’Onusida, et la lutte reste très importante aujourd’hui. À cause de la pandémie de Covid-19, la présidente de Sidaction Françoise Barré-Sinoussi déplore une “diminution de 50 à 60% des dépistages selon les régions” avec des “conséquences graves sur l’épidémie”.

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