Pourquoi il faut regarder la série "Succession", plébiscitée par la critique mais restée confidentielle pour le grand public

Encensée par les médias, cette brillante série, dont la deuxième saison vient de s'achever, peine à séduire le grand public.

Une partie de la famille Roy. Au centre, le patriarche Logan Roy (Brian Cox). A sa droite, sa fille Shiv (Sarah Snook) et son mari Tom (Matthew Macfadyen). A sa gauche, son épouse Marcia (Hiam Abbass).
Une partie de la famille Roy. Au centre, le patriarche Logan Roy (Brian Cox). A sa droite, sa fille Shiv (Sarah Snook) et son mari Tom (Matthew Macfadyen). A sa gauche, son épouse Marcia (Hiam Abbass). (COLIN HUTTON / HBO)

"Sérieusement, HBO devrait mette un tiers du budget marketing de Game of Thrones dans Succession. Cette série devrait être l'une des plus grandes, et le fait qu'elle ne le soit pas est juste ridicule." Avec ce tweet (en anglais) liké près de 1 500 fois, le blogueur Brandon Lewis a exprimé tout haut ce que les fans de Succession pensent tout bas. Comment se fait-il que cette géniale série (disponible en France sur OCS) reste si confidentielle ?

Le PDG de Waystar Royco, Logan Roy, interprété par l\'acteur britannique Brian Cox.
Le PDG de Waystar Royco, Logan Roy, interprété par l'acteur britannique Brian Cox. (HBO)

Le parallèle entre Succession et Game of Thrones n'est pas un hasard. Alors que tout le monde cherche depuis des mois un potentiel remplaçant à la série événement qui s'est achevée au printemps dernier après huit saisons, Succession, arrivée en juin 2018, est vite apparue à certains comme une évidence. A la fin de la première saison, le site Bloomberg* faisait ce constat implacable : Succession est "devenue le Game of Thrones des cadres dirigeants". Sur le papier, les similitudes sont presque trop évidentes : même diffuseur et même case (le dimanche soir sur HBO aux Etats-Unis), dix épisodes d'une heure environ par saison et surtout un paquet de thématiques voisines.

Un trône convoité, un empire à défendre

Succession parle de pouvoir, d'un empire à défendre et d'une bande de dégénérés qui se bousculent pour monter sur un trône. Ce siège-là n'est pas de fer. Il s'agit du poste de PDG de Waystar Royco, un conglomérat de sociétés influentes dans les médias et le tourisme. Occupé par Logan Roy (Brian Cox), milliardaire colérique et vieillissant, le fauteuil est convoité par les quatre enfants que le patriarche s'amuse à mettre en compétition.

Il y a Connor (Alan Ruck), aîné issu d'un premier mariage, peu intéressé par les entreprises familiales, mais dont l'excentrique train de vie le lie financièrement à son père. Suivent Kendall (Jeremy Strong), successeur naturel, dont la polytoxicomanie pose de nombreux problèmes, Roman (Kieran Culkin), le benjamin aussi névrosé qu'immature. Enfin arrive Siobhan, alias "Shiv" (Sarah Snook), seule fille de Logan Roy, seule démocrate de la famille, qui a choisi d'embrasser une carrière de communicante politique tout en rêvant secrètement d'impressionner enfin son père, pour pouvoir lui succéder.

Si de nombreux médias, du Guardian* à Vox* en passant par Le Point Pop en France, ont naturellement rapproché Succession de Game of Thrones, c'est aussi parce que chaque diffusion d'épisode provoque une avalanche de réactions sur les réseaux sociaux, signe d'un besoin impérieux de débriefer ce que l'on a vu. "C'est pour moi le lien le plus évident entre les deux, analyse la journaliste Anaïs Bordages. C'est quelque chose de plus en plus rare, car personne ne regarde plus [les séries] au même rythme, et Netflix ou Amazon mettent tous les épisodes en ligne d'un coup."

Une dynastie très américaine

En France, les médias ont tardé à s'y intéresser, mais outre-Atlantique, Succession a déclenché un véritablement emballement de la presse. Durant les deux mois qu'a duré la diffusion de la saison 2, le site spécialisé américain Vulture* a publié pas moins de 63 articles. Un engouement partagé par une grande partie de la presse, culturelle ou généraliste. Le Hollywood Reporter* ("la série parfaite pour l'ère Trump"), The Atlantic* ("meilleure que jamais"), Indiewire* ("le meilleur drama de l'année est surtout vraiment fun") et Collider* ("une des meilleures séries télévisées") ont adoubé la série. Même le prestigieux New Yorker* s'est fendu d'une analyse des tenues arborées par les personnages. 

Cette ferveur de la presse américaine peut s'expliquer par la source d'inspiration du créateur de la série Jesse Armstrong. Comme le rappelle The Independant*, Logan Roy est très largement construit d'après Rupert Murdoch. Ce milliardaire d'origine australienne est le fondateur de News Corporation, l'un des plus gros groupes de médias au monde. Rupert Murdoch a par ailleurs été mis en cause dans le scandale des écoutes téléphoniques du tabloïd britannique News of the World, comme le rappelle L'Express.

Les tribulations de la famille Roy font aussi écho à d'autres grandes dynasties américaines comme les Trump, les Hearst ou encore les Redstones, compare le magazine Town&Country* : des familles qui ont bâti des empires et dont les succès et les déboires ont eu d'énormes retentissements dans les pays anglo-saxons. "Quand tu es Américain, en regardant la série, tu penses immédiatement à Rupert Murdoch", assure Charlotte Blum, journaliste pour OCS.

Dans 'Succession', il y a des fantômes qui, en France, ne nous parlent pas, alors que pour eux, ce sont de vrais drames.Charlotte Blumà franceinfo

Cette frénésie médiatique aux Etats-Unis tient aussi au fait que la série, surtout dans sa deuxième saison, nous plonge dans les arcanes des médias américains. On y découvre une certaine manière de diriger une chaîne d'informations en continu, de dévorer un pure player pour rajeunir son audience, d'absorber un gros concurrent dans l'espoir de devenir intouchable, de se débarrasser d'un présentateur accusé de flirter avec des idéologies fascistes, etc.

"Beaucoup de journalistes parlent de Succession, mais c'est peut-être parce que la série parle des médias, pas d'un point de vue éditorial, mais du côté business, selon Norine Raja, journaliste culture pour Vanity Fair. "Il y a un glissement de point de vue puisqu'on n'est plus chez les journalistes mais chez ceux qui possèdent les médias, dans lesquels travaillent les journalistes". Un prisme singulier qui peut suffire à expliquer la fascination qu'exerce la série sur la profession.

Extrait de l\'épisode 6 de la saison 2 de \"Succession\" avec Holly Hunter (à droite) et Cherry Jones (à gauche).
Extrait de l'épisode 6 de la saison 2 de "Succession" avec Holly Hunter (à droite) et Cherry Jones (à gauche). (HBO)

Le fait que les médias s'enflamment quasi unanimement peut aussi avoir un effet repoussoir. "Ça me rappelle The Americans ou The Leftovers, des séries adorées par la critique, mais qui n'ont jamais vraiment eu de succès public phénoménal, analyse la journaliste Anaïs Bordages. Je me demande si, lorsque les critiques aiment, les gens ne se disent pas que c'est une série qui se la pète ou qui est peut-être trop intellectuelle." Résultat, Succession est très loin de connaître le succès populaire de Game of Thrones.

Des audiences qui ne décollent pas

Aux Etats-Unis, chaque épisode enregistre une moyenne de 600 000 spectateurs au moment de sa diffusion linéaire, selon le site TV Series finale*. C'est environ le double en audience globale (en intégrant le replay), sans variation significative entre les deux saisons. Au total, HBO annonce tout de même une augmentation de 12% entre les audiences des derniers épisodes des deux saisons, d'après The Wrap*. Très loin des 2,5 millions pour un épisode de la première saison de Game of Thrones

Roman Roy, interprété par Kieran Culkin.
Roman Roy, interprété par Kieran Culkin. (GRAEME HUNTER / HBO)

En France, le groupe OCS est réticent à communiquer ses audiences, mais Guillaume Jouhet, son directeur général, est plus optimiste. Selon lui, "les épisodes de la saison 2 ont presque tous fait 30% d'audience de plus que ceux de la saison 1".

'Succession' est aujourd'hui la sixième série la plus regardée sur OCS, derrière 'Game of Thrones', 'The Handmaid's Tale', 'The Walking Dead', 'Sex & The City' et 'Power'.Guillaume Jouhet, directeur général d'OCSà franceinfo

Un score correct, donc, mais très loin de l'emballement pour Game of Thrones. Un écart qui s'explique par de multiples raisons.

Des personnages "extrêmement odieux"

Parmi les plus évidentes, on peut évoquer le calendrier de la diffusion. Avec une première saison lâchée sur les écrans à l'aune de l'été 2018, période réputée creuse pour les séries, Succession n'a pas bénéficié du coup de projecteur mis chaque année sur les nouveaux programmes lancés en septembre ou en janvier. C'est finalement un désavantage mineur. En réalité, l'un des plus gros problèmes de la série pourrait bien venir de son pitch lui-même.

Le fait que les personnages sont à la fois très riches et extrêmement odieux rebute les gens. C'est ce qui fait tout le plaisir de la série, mais ça prend un peu de temps d'expliquer qu'il y a un côté cathartique à voir des riches malheureux.Anaïs Bordages, journalisteà franceinfo

D'autant que ce côté "cercle de pouvoir" peut s'avérer suffocant. "Il y a beaucoup de réunions, de questions d'alliances, analyse Norine Raja. Contrairement à Game of Thrones, la violence n'est pas physique mais psychologique. C'est une série qui demande un peu d'investissement au début."

La fratrie Roy. De gauche à droite, Roman (Kieran Culkin), Kendall (Jeremy Strong), Connor (Alan Ruck) et Shiv (Sarak Snook).
La fratrie Roy. De gauche à droite, Roman (Kieran Culkin), Kendall (Jeremy Strong), Connor (Alan Ruck) et Shiv (Sarak Snook). (HBO)

En effet, si Succession est un vrai soap familial, elle n'en est pas moins très éloignée des références du genre, comme Dallas ou Dynastie. Pour la journaliste Charlotte Blum, "contrairement à ces séries où tout était grandiloquent, tout le monde est gris dans Succession. Même quand ils font de grandes fêtes, c'est toujours un peu triste". "C'est pour cela que la série ne peut pas devenir populaire", selon elle. Un réalisme froid et sombre, qui peut sembler aride, très loin du côté divertissant que l'on associe traditionnellement aux soaps. Surtout qu'il n'y a dans Succession, comme le rappelle Norine Raja, aucune identification possible, tous les personnages étant profondément détestables.

Traditionnellement, dans un soap, il y a des personnages qu'on aime. Dans 'Succession', c'est compliqué, même si l'on finit par excuser leur comportement en comprenant d'où ils viennent.Norine Raja, journalisteà franceinfo

En route vers les Emmy Awards ?

Pourtant, les critiques de séries en sont convaincus, Succession est un chef-d'œuvre absolu. Dans ces conditions, comment parvenir à convaincre les gens de la regarder ?

Ça m'étonnerait que dans 20 ans, on ne parle pas encore de 'Succession' comme d'une série qui a vraiment marqué l'histoire de la télé.Anaïs Bordages, journalisteà franceinfo

Pour Charlotte Blum, "on parle de Succession comme d'une série politique, en oubliant complètement d'appuyer sur le côté comédie". La journaliste admet rire beaucoup en la regardant, se délectant des mésaventures de ces milliardaires "sans allure, sans empathie, sans regard sur un monde qui ne les intéresse pas, sauf si ça peut leur rapporter de l'argent". On est là dans une véritable "dramédie", une série avec un vrai potentiel de divertissement accessible au grand public. "Ce que les gens qui ont aimé Game of Thrones ou Breaking Bad ne s'attendent pas forcément à trouver", analyse Anaïs Bordages.

Le personnage de Kendall Roy, interprété par Jeremy Strong.
Le personnage de Kendall Roy, interprété par Jeremy Strong. (HBO)

Plus sombre que Dallas, moins populaire que Veep (une autre série produite par HBO dans laquelle Jesse Armstrong a fait ses classes), Succession est une série drôle, qui joue aussi perpétuellement avec nos émotions.

Pendant le dernier épisode de la saison 2, j'étais morte de rire pendant les 45 premières minutes. Ensuite, j'ai éclaté en sanglots, et dans la dernière minute, je me suis levée de mon canapé, prête à applaudir.Anaïs Bordages, journalisteà franceinfo

Pour Norina Raja, si HBO ou OCS n'ont pas plus poussé la promotion de la série, ils ne sont pas pour autant à blâmer. "La série fait son chemin par elle-même. Il y a un tel bouche-à-oreille que je ne sais pas s'ils ont besoin d'en faire plus. Ils misent sur l'accueil critique pour que la série devienne plus populaire." Pour les diffuseurs, la prochaine cérémonie des Emmy Awards, en septembre 2020, pourrait être décisive.

Je suis sûre à 100% que maintenant que 'Game of Thrones' n'est plus là, 'Succession' va tout gagner aux prochains Emmy Awards, et notamment le prix de la meilleure série dramatique.Anaïs Bordages, journalisteà franceinfo

Evidemment, la série n'attirera jamais 11 millions de spectateurs, comme certains épisodes de Game of Thrones. Pour Norine Raja, cette quête du "nouveau Game of Thrones" est d'ailleurs complètement vaine, puisqu'on a eu affaire à un véritable "phénomène sériel""Il y aura évidemment d'autres séries à succès, rappelle la journaliste, mais de cette manière, cela n'arrivera pas de sitôt".

A ceux qui ne se sont toujours pas remis de la fin de GOT, on conseille plutôt de se tourner vers A la croisée des mondes (His Dark Materials en VO), une autre série HBO disponible en France sur OCS, plus proche de l'univers de la fantasy. Car c'est une évidence, conclut Norine Raja, "il n'y aura pas de nouveau Game of Thrones". Et c'est probablement la meilleure des raisons de se lancer dans Succession.

* Tous les liens suivis d'un astérisque sont en anglais.