L'arrêt de "Game of Thrones" vous déprime ? Quatre preuves que c'est une bonne nouvelle

Mondialement connue, la série "Game of Thrones" s'achèvera au terme de sa huitième saison, diffusée en France depuis lundi 15 avril sur la chaîne OCS Max.

Kit Harington (Jon Snow) et Emilia Clarke (Daenerys Targaryen) dans un épisode de la saison 8 de \"Game of Thrones\".
Kit Harington (Jon Snow) et Emilia Clarke (Daenerys Targaryen) dans un épisode de la saison 8 de "Game of Thrones". (HBO)

Que ferez-vous dans la nuit du 18 au 19 mai prochain ? Comme des milliers de fans français, vous resterez probablement éveillé pour découvrir en direct le dernier épisode de la série Game of Thrones. En effet, pour célébrer l'événement, la chaîne OCS Max (qui possède les droits de diffusion de la série en France) propose à ses abonnés la possibilité de découvrir l'intégralité de la saison 8, sous-titrée ou doublée en français, au même moment que sa diffusion outre-Atlantique sur HBO. Cela en dit long sur l'énorme attente suscitée par les six derniers épisodes de cette saga, adaptée des livres de George R.R. Martin, puis érigée au rang de série culte au fil des épisodes diffusés depuis 2011.

Si les nombreux fans vivront probablement très mal cet épisode final, que celui-ci soit raté ou réussi, il y a pourtant quelques raisons objectives de se réjouir de la fin de Game of Thrones, une série que l'on ne cesse de disséquer et d'analyser à coup de superlatifs depuis huit ans.

Fini la peur d'être comparé à l'incomparable ?

"C'est une immense machine qui écrase tout. La série est regardée dans 170 pays et est devenue la plus piratée de l'histoire de la télévision. Je ne suis pas sûr que des chaînes osent prendre le risque d'être comparé à Game of Thrones. Ça doit décourager quelques ardeurs." Pour le journaliste Pierre Sérisier, c'est une évidence que le blockbuster qu'est devenu au fil des ans Game of Thrones a phagocyté d'éventuels projets de séries, à commencer par ceux puisant dans le registre de l'heroic fantasy.

Si vous avez un projet d'adaptation de fantasy, il y a quelque chose d'effrayant à le mettre en place parce qu'il va être immédiatement comparé.Pierre Sérisierà franceinfo

Pourtant, Game of Thrones, même si elle est bien plus qu'une série avec du surnaturel et des dragons, est la preuve que la fantasy n'est pas une niche réservée aux geeks, mais est capable de toucher une très large audience. Ce n'est donc pas un hasard du calendrier si Netflix développe The Witcher et Amazon une adaptation du Seigneur des anneauxL'enjeu est de taille pour Netflix, qui s'est pris les pieds dans le tapis avec Marco Polo, sa série historique lancée en 2014 avec un budget proche de celui de Game of Thrones et qui a finalement été annulée à l'issue de la seconde saison, faute d'audience. D'après le Hollywood Reporter (en anglais), Amazon pourrait par ailleurs investir un milliard de dollars pour les cinq saisons (plus une éventuelle série dérivée) dans sa version télévisée de l'œuvre de Tolkien. Soit plus que le budget des huit saisons de Game of Thrones.

Du côté de HBO, la chaîne payante américaine qui diffuse Game of Thrones, on n'entend pas se séparer de la poule aux œufs d'or si vite. Pas moins de cinq spin-off seraient dans les cartons et un premier pilote sera tourné l'été prochain, rapporte Allociné. Mais l'arrêt de la série-mère pourrait aussi profiter à la chaîne, car "Game of Thrones occupait une immense partie du budget de la chaîne", note la journaliste Charlotte Blum.

Ils vont recommencer à faire plus de drama luxueux plutôt que des petites séries un peu fauchées auxquelles ils nous ont habitués ces dernières années comme 'High Maintenance' ou 'Insecure'. Ils vont récupérer de l'argent.Charlotte Blumà franceinfo

HBO avait dans un premier temps misé sur Westworld, sa série de science-fiction qui nous plonge au cœur d'une révolte d'androïdes peuplant un parc d'attraction grandeur nature destiné à distraire les humains. Mais la deuxième saison, sans âme et trop complexe, n'a pas séduit les spectateurs. La chaîne a toutefois un autre projet d'envergure : l'adaptation de Watchmen, le comic-book culte d'Alan Moore, qu'elle a confié à Damon Lindelof, le talentueux créateur de The Leftovers et de Lost.

'Watchmen' peut rentrer dans cette case geek qu'on va rendre populaire, regardable et émouvante.Charlotte Blumà franceinfo

La diffusion de cette série de super-héros, une première pour HBO, devrait débuter cet été. La chaîne a d'ailleurs profité de la cérémonie des Oscars en février dernier pour dévoiler un teaser de ses prochaines créations. Une façon de prouver à ses abonnés que la chaîne en a encore sous le pied.

Fini les personnages qui meurent ?

Si la fin de Game of Thrones augure très probablement de l'arrivée de nouvelles séries d'envergure, elle pourrait également avoir une autre conséquence, plus indirecte. Car depuis le 12 juin 2011, la série a ouvert une brèche scénaristique qu'il serait bon d'enfin refermer. Ce jour-là, l'avant-dernier épisode de la première saison se termine à la stupeur générale par l'exécution de Ned Stark, le personnage au centre du récit depuis le début de la série. "Jusqu'alors, tuer un protagoniste, c'était comme le Rubicon que la plupart des séries télévisées n'osaient pas franchir. On en avait tués précédemment, mais souvent à cause de problèmes de contrats ou dans à la fin de la série. Pas dans le neuvième épisode", rappelle le site Vox (en anglais).

Depuis, Game of Thrones est devenue depuis la série où l'on a le plus de chance de mourir, quel que soit le personnage que l'on incarne. Le Washington Post (en anglais) s'est amusé à tous les comptabiliser, tandis que cet ancien tabou scénaristique a été levé par ailleurs. Toujours selon Vox, on n'a jamais compté autant de décès dans les séries qu'au printemps 2016. Le site s'est d'ailleurs amusé à les recenser durant la saison 2015-2016. Une véritable hécatombe (rarement justifiée par le scénario) qui a fini par lasser le spectateur.

Il y a un point de non-retour qui est atteint, parce que maintenant, on s'en fout. Ce n'est plus du tout un événement un personnage qui meurt, surtout qu'on sait maintenant qu'il peut ressusciter.Charlotte Blum, journalisteà franceinfo

"Quand tu tues Jon Snow [l'un des personnages principaux de Game of Thrones] , puis que tu nous fais attendre un an avant de le faire revenir, il y a quelque chose d'un peu déceptif, constate également Charlotte Blum. Tu joues avec mes émotions, tu me pousses à être triste parce qu'un personnage meurt alors qu'il n'est pas mort. Ça tue l'émotion." Vidées de leur sens, les multiples morts comptabilisées dans Game of Thrones, mais aussi dans The Walking Dead n'ont plus aucun intérêt pour le spectateur. Espérons que la fin de Game of Thrones signera également la fin de ces morts en avalanche et incitera les scénaristes à trouver d'autres ressorts pour maintenir de la dramaturgie dans leurs histoires.

Fini la domination masculine ?

Et si Game of Thrones a créé une tendance mortuaire dans les séries télé, elle a surtout été le révélateur, en raison de son immense popularité, de vieilles pratiques très répandues dans la production cinématographique et télévisuelle. Car lorsqu'on regarde de plus près comment sont fabriqués les épisodes de la série, le constat est terrifiant. "Sur les soixante-treize épisodes, seulement quatre ont été écrits par des femmes, tandis que quatre ont été réalisés par une seule et même femme, explique Iris Brey, auteure de l'ouvrage Sex and the Series. C'est une catastrophe. Et c'est outrancier parce que des femmes qui réalisent, il y en a plein. Mais Game of Thrones, c'est un peu un 'boy's club' [un club réservé aux hommes] derrière la caméra."

Jaime Lannister (Nikolaj Coster-Waldau au premier plan) dans un épisode de la saison 6 de \"Game of Thrones\".
Jaime Lannister (Nikolaj Coster-Waldau au premier plan) dans un épisode de la saison 6 de "Game of Thrones". (HBO)

En dépit de reproches constants, la série n'a pas su rectifier le tir, mais semble avoir compris qu'une telle répartition n'est plus envisageable. L'écriture et la réalisation du premier spin-off de Game of Thrones ont d'ores et déjà été confiés à deux femmes, remarque LCI. Une façon de taire d'autres critiques. Car, comme le soulève Iris Brey dans son ouvrage, "le manque de femmes à la réalisation et à l'écriture n'est certainement pas sans influence sur la manière de représenter le viol dans la série".

'Game of Thrones' a fait beaucoup de mal dans la manière de représenter les personnages et les corps féminins, et ça a permis d'avoir une vraie prise de conscience, non seulement de la part des spectateurs et des spectatrices, mais aussi de la part des chaînes.Iris Breyà franceinfo

Epinglée à chaque nouvelle saison pour les insoutenables scènes de viols qui sont devenues monnaie courante, la série a permis d'alimenter le débat autour de la représentation des corps des femmes. "Dans Game of Thrones, un viol est érotique, alors que dans une série comme The Handmaid's Tale, il est insupportable car le spectateur est dans la tête de la femme qui se fait violer", analyse Iris Brey, qui souhaite qu'on puisse évidemment "représenter les violences faites aux femmes puisqu'elles concernent une femme sur cinq dans le monde". Mais pas n'importe comment.

Game of Thrones a aussi été décriée pour son manque de diversité. Autant de griefs justifiés qui semblent avoir été entendus. Si c'est Naomi Watts qui aura bien le rôle principal du premier spin-off de la série, l'actrice australienne sera entourée par Naomi Ackies, Ivanno Jeremiah et Sheilm Atim, trois acteurs noirs, souligne LCI.

Arya Stark (Maisie Williams) dans un épisode de la saison 6 de \"Game of Thrones).
Arya Stark (Maisie Williams) dans un épisode de la saison 6 de "Game of Thrones). (HBO)

Signe des temps, de nouvelles séries sont apparues ces dernières années. Leurs points communs ? Elles sont soit conçues par des femmes, mettent des femmes au centre du récit et/ou intègrent de la diversité. C'est le cas par exemple de Big Little Lies qui se concentre sur le destin de plusieurs femmes dans une petite ville huppée de Californie ; c'est aussi le cas de I Love Dick, créé par un tandem d'autrices ; mais aussi de Killing Eve avec ces deux héroïnes dont l'une est incarnée par l'actrice canadienne d'origine coréenne Sandra Oh ; ou encore plus récemment de Poupée russe, créé et interprété par l'actrice américaine Natasha Lyonne.

"Big Little Lies, réalisée avec beaucoup moins d'argent que Game of Thrones, a raflé des prix dans toutes les cérémonies l'an passé", rappelle Charlotte Blum. Mais malgré tout, si ces séries remportent un véritable succès critique, leur audience reste encore très confidentielle. Gageons que la place laissée vacante par Game of Thrones donnera de l'espace pour ces séries féministes qui méritent de bénéficier d'une audience beaucoup plus large.

Fini l'absence de suspense aux Emmy Awards ?

Enfin, la fin de Game of Thrones pourrait avoir une toute autre conséquence : celle de relancer la compétition dans la course aux Emmy Awards (les Oscars de la télévision). Car depuis 2011, la série d'HBO a raflé pas moins de 47 prix dans cette compétition. Depuis 2015, Game of Thrones repart systématiquement avec le prix de la meilleure série dramatique – sauf en 2017, car la série n'était pas éligible à la compétition. Comme le rappelle Première, "pour être éligible aux Emmys 2017, il fallait être diffusé entre le 1er juin 2016 et le 31 mai 2017". Or, cette année-là, Game of Thrones n'avait pas repris en avril, comme à son habitude, mais en juillet. En revanche, la série n'a jamais remporté le prestigieux Golden Globe de la meilleure série dramatique.

La prochaine cérémonie des Emmys, qui se déroulera en janvier 2020, sera donc son ultime chance (comme pour The Americans cette année) de décrocher ce trophée.

Il y a des gens qui disent que le retour de 'Game of Thrones' change profondément la compétition pour les prochains Emmys et les prochains Golden Globes.Pierre Langlaisà franceinfo

Au risque de choquer les fans de la série, il y a donc de réelles raisons de se réjouir que Game of Thrones tire sa révérence en mai prochain. Malgré tout, on ne peut qu'être nostalgique de ce que cette série représente aujourd'hui, alors que la "peak TV" (la multiplication de l'offre en matière de série) ne semble pas prêt de s'achever.

"Game of Thrones a recréé de la communauté, explique Charlotte Blum. C'est une série qu'on regarde ensemble, tous en même temps, et dont tout le monde parle. Et ça, on l'avait vraiment perdu. Car la série est devenue un plaisir solitaire et Game of Thrones a recréé un truc extrêmement convivial." Un avis que partage également Pierre Langlais, journaliste à Télérama.

Il y a tellement de séries que fédérer est devenu quasiment impossible. Or 'Game of Thrones' est une série qui fédère.Pierre Langlaisà franceinfo

Quelle que soit l'issue de cette huitième saison, on se souviendra sûrement avec nostalgie de Game of Thrones comme le dernier phénomène sériel qui a occupé nos discussions enflammées pendant huit ans. Et c'est déjà beaucoup.