VIDEO. Musique arménienne à l'Opéra Comique : découvrez l'épopée selon le compositeur Garbis Aprikian sur france.tv/culturebox

France.tv/culturebox rediffuse "Légende d'Arménie", le concert de commémoration du centenaire du génocide arménien donné en juin 2014 à l'Opéra Comique à Paris. Nous avons rencontré le compositeur Garbis Aprikian.

\"Légende d\'Arménie\", concert de commémoration du centenaire du génocide arménien, à l\'Opéra Comique à Paris, juin 2014.
"Légende d'Arménie", concert de commémoration du centenaire du génocide arménien, à l'Opéra Comique à Paris, juin 2014. (FRANCE TELEVISIONS)

Il est des pépites musicales que nous vous conseillons, en cette période de confinement, pour leur rareté. C'est le cas de cet oratorio profane de Garbis Aprikian, La naissance de David de Sassoun

C'était en juin 2014, le concert était donné à l'Opéra Comique à Paris, dans le cadre de la commémoration du centenaire du génocide arménien. Au programme également, la Symphonie classique de Sergueï Prokofiev et la Mascarade Suite d'Aram Khatchaturian. Le très prometteur chef français d'origine arménienne Alain Altinoglu (aujourd'hui à la tête de l'opéra de la Monnaie à Bruxelles) y dirige l'orchestre et le choeur de la fondation Gulbenkian de Lisbonne avec la Maîtrise des Hauts-de-Seine. La Naissance de David de Sassoun est chanté par Naira Abrahamyan (soprano), Stella Grigorian (mezzo) et Mikael Babajanyan (baryton). France.tv/culturebox vous propose le concert jusqu'au 31 mai 2021. 

L'occasion de redécouvrir l'oeuvre de Garbis Aprikian, un compositeur (né dans la communauté arménienne d'Alexandrie, en Egypte, en 1926) durablement nourri par Messiaen et Wagner. L'homme nous a reçu en 2014, quelques jours avant le concert, chez lui, dans sa maison baignée de nature, au sud de Paris. Egalement chef d'orchestre et chef de chœur, il a dirigé pendant plus de 50 ans la chorale arménienne Sipan Komitas. Avec elle, il a beaucoup contribué à diffuser en France et au-delà, la musique arménienne, autant classique que populaire. Mais aussi sa propre musique, œuvre vocale et instrumentale, née de différentes rencontres, mais toujours nourrie des traditions et de l'épopée arméniennes. 

L'épopée arménienne : ça n'a l'air de rien, mais ça m'a nourri, ça nous conférait tous une fierté nationaleGarbis Aprikian

Franceinfo Culture : Il y a une âme très particulière à votre musique. D'où vient-elle ?
Garbis Aprikian
: Elle est inséparable de mon éducation, donc de la culture arménienne. Dans l'Egypte des années 1930 et 1940, pays alors extrêmement ouvert sur le plan international, mon éducation était à la charge non pas de l'Etat, mais de la communauté arménienne. Tout y était enseigné en arménien, même si nous nous préparions aussi à intégrer, au choix, les classes française, anglaise, ou autre. Parmi les matières : l'histoire arménienne et, avec elle, l'épopée arménienne. Cela n'a l'air de rien, mais ça m'a nourri, ça nous conférait tous une fierté nationale. Tout en apprenant l'arabe et en étant citoyens égyptiens, nous nous sentions différents. Avec l'âge, j'ai compris que cette épopée était différente des autres épopées nationales : elle n'était pas dans la conquête, mais dans la défense d'une culture.

Et la musique dans tout ça ?
L'église arménienne était juste en face de l'école. La musique passait d'abord par le chant religieux, et ma voix s'y prêtait. Mais ma formation s'est vite enrichie grâce à la rencontre d'un musicien italien en exil : un certain Frapicini, disciple du compositeur Pietro Mascagni, qui a eu soin de mon éducation musicale. Il a complété le côté rudimentaire du chant arménien par l'histoire de la musique, le contrepoint, le belcanto. C'est à cette époque que j'ai écrit ma première œuvre, un prélude orchestral sur un poème arménien, L'hirondelle. Une métaphore du peuple arménien, qui, comme les hirondelles, malgré les destructions, reconstruit toujours son nid…

Le compositeur Garbis Aprikian à son piano, chez lui, en juin 2014.
Le compositeur Garbis Aprikian à son piano, chez lui, en juin 2014. (LORENZO CIAVARINI AZZI / FRANCEINFO CULTURE)

Votre musique est également marquée par l'enseignement français…
J'avais monté à Alexandrie un chœur qui recueillait un certain succès. Ça m'a permis d'avoir le soutien de la communauté. Grâce à une bourse j'ai pu partir en Europe me perfectionner. J'ai choisi la France à cause de la communauté arménienne qui y était installée et par la présence du compositeur Arthur Honegger. En réalité ce dernier s'est éteint peu après.

Qui vous a marqué dans l'école française ?
A Paris, les professeurs ont évidemment été essentiels, ils ont fait de moi un musicien. A l'Ecole normale supérieure, Simone Plé-Caussade pour le contre-point, et Tony Aubin pour la composition. Et au Conservatoire, Olivier Messiaen, pour la philosophie et l'esthétique musicales. Mais Messiaen nous enseignait aussi le folklore des différents pays. Et de mon côté, j'appliquais son savoir-faire au folklore arménien. Une démarche proche était celle de Simone Plé-Caussade : elle me conseilla d'aller enregistrer au magnétophone les chants folkloriques égyptiens (elle ignorait que j'étais issu de la communauté arménienne) pour ensuite y appliquer la polyphonie et le contrepoint. On était en 1956, je ne pouvais pas rentrer en Egypte à cause de la guerre. Mais je n'avais pas besoin de magnéto, car j'avais été littéralement nourri des chants folkloriques, populaires et religieux !

L'influence d'Olivier Messiaen est importante chez vous.
Oui. Il m'a attiré par sa connaissance générale… Et son analyse de Wagner ! C'est peut-être là que réside sa plus grande influence… et du coup aussi celle de Wagner. Certains voient, par exemple, Tannhäuser de Wagner dans mon Alléluia, alléluia, de La naissance de David de Sassoun. En réalité, cela vient de l'église arménienne. En revanche, dans cette même œuvre, il y a sûrement de l'influence de Parsifal dans le mouvement Prière et Procession.

Mélodiquement c'est arménien, harmoniquement c'est occidentalGarbis Aprikian

Justement, comment s'est construite la pièce La Naissance de David de Sassoun présentée en concert à l'Opéra Comique ?
J'avais mon sujet, issu de l'épopée arménienne. J'ai choisi le pèlerinage que fait un roi pour avoir un enfant. Il se sacrifie pour que vienne le fils qui défendra son peuple. Voilà pour l'histoire. Avec les paroles, l'oeuvre devait exprimer les sentiments, et avec les notes, les différentes facettes de la musique arménienne. En musique, qui dit pèlerinage dit des vœux, qui s'expriment par des prières et des chants divers : les vœux d'une petite orpheline ; ceux d'une mère dont l'enfant est prisonnier ; des paysans en quête de bonnes récoltes ; des combattants qui demandent la force pour résister à l'envahisseur. Toutes les variantes de la musique arménienne (prières, chœurs d'enfants, musique chantant la nature, chants guerriers, procession, etc.), mais aussi de la musique savante européenne (l'apparition de l'Ange) sont réunies dans un seul ensemble, le pèlerinage. C'est un oratorio pour soli, un orchestre et deux chœurs (adultes et enfants). La dimension vocale est indispensable. Elle est caractéristique de la tradition arménienne, qui la privilégie à la musique instrumentale.


Au total, vous œuvrez beaucoup pour la transmission de la culture arménienne, mais votre musique est très largement nourrie de l'apport occidental.
On peut le dire ainsi : mélodiquement, c'est arménien, harmoniquement c'est occidental. J'ai adapté le savoir-faire occidental aux mélodies nées du folklore arménien. C'est une transcription "noble" de la tradition, appelée à être compréhensible et appréciable autant par les Arméniens que par les non-Arméniens : Russes, occidentaux, Chinois, Japonais.

A cela s'ajoute évidemment votre écriture personnelle… 
Oui, une écriture que les critiques ont voulu "caser". On m'a ainsi rapproché de Meyerbeer par exemple. En réalité, c'est une musique à part. Elle est plutôt romantique et s'appuie souvent sur une dimension symbolique. J'aime que les paroles aient un sens. Mon premier prélude, L'hirondelle, évoquait le caractère arménien, peu enclin à se laisser détruire. La naissance de David de Sassoun parle aussi de la défense de ce peuple. L'épopée, toujours l'épopée.