L’album "Layla" d’Eric Clapton, monument de l'histoire du rock, fête son demi-siècle

Le 9 novembre 1970 sortait dans les bacs "Layla and other assorted love songs" du groupe Derek and the Dominos, mené par Eric Clapton. Retour sur un monument de l’histoire du rock.  

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France Télévisions Rédaction Culture
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La pochette recto/verso de l'album avec la peinture de Emile Frandsen (Emile Frandsen / Polydor  / ATCO)

C’était il y a tout juste 50 ans. Un album phare, un disque-référence, une pierre angulaire, un pilier de la musique populaire du XXe siècle : Layla and other assorted love songs, le chef d’œuvre de la discographie imposante d’Eric Clapton, fête son demi-siècle d'existence aujourd'hui.

Une légende incognito dans un groupe

Eric Clapton est une légende vivante du blues et du rock. Toujours en activité, malgré quelques problèmes de santé, il a traversé pas moins de six décennies de la musique pop. Il reste l’un des derniers dinosaures du rock ayant démarré sa carrière au début des sixties, à l’instar des Rolling Stones, de McCartney ou des Who.

Aussi, en 1970, il a déjà un sérieux bagage derrière lui : après le tremplin des Yardbirds, puis des bluesbreakers de John Mayall, il a brillé au sein de deux "supergroupes" : Cream et Blindfaith. Mais las de cette surexposition médiatique, il a souhaité se retirer des feux de la rampe en se fondant en 1969 au sein du collectif “Bonnie & Delaney & Friends”. Ce groupe à géométrie variable comprend la base des musiciens qui vont l’accompagner sur son premier album solo en 1970, mais également le noyau dur de ce qui va devenir Derek (“Eric”) and the Dominos : Bobby Whitlock au chant et claviers, Carl Radle à la basse, et Jim Gordon à la batterie.

Derek and the Dominos en 1970. De gauche à droite : Eric Clapton (chant et guitare), Bobby Whitlock (chant et claviers), Jim Gordon (batterie) et Carl Radle (basse). (MICHAEL OCHS ARCHIVES / MICHAEL OCHS ARCHIVES)

Le quatuor part en tournée en juin 1970 et entre en studio en août suivant pour enregistrer son unique opus, mais qui reste encore aujourd’hui comme l’un des plus grands disques de l’histoire du rock : le double-album Layla and other assorted love songs, régulièrement classé dans les "listes de plus grands albums de tous les temps" ou cité dans l'ouvrage de référence de Robert Dimery Les 1001 albums qu'il faut avoir écoutés dans sa vie et dans un très grand nombre d'autres listes similaires.

Un amour impossible

L’album entier est dédié à une femme : Pattie Boyd, mannequin et femme du Beatle George Harrison, grand ami de Clapton. Ce dernier brûle littéralement d’amour pour elle et ne peut se résoudre à renoncer de la séduire. Son amitié avec Harrison le met dans un état de malaise et de désarroi, qu’il crie dans le refrain du morceau-titre.

Layla, tu me fais tomber à genoux

Layla, je t'en prie chérie

Layla, ne vas tu pas apaiser mon esprit tourmenté

Eric Clapton - "Layla"

Le prénom "Layla" est issu d'un conte persan du poète Nizami du 12e siècle, un amour tragique qui se termine dans la folie et la mort. Un récit qui retranscrit bien l’état d’esprit de Clapton à cette époque. Cette relation tumultueuse, au sein d’un triangle amoureux somme toute assez classique, affecte beaucoup le chanteur-guitariste qui trouve refuge dans l’héroïne.

Erci Clapton et "Layla", par le dessinateur Denys Legros (Denys Legros)

D’autres chansons du disque renvoient directement à cet amour impossible, que ce soit les compositions originales Bell Bottom Blues, I looked away, le déchirant Why Does Love Got to Be So Sad ? ("Pourquoi l’amour doit-il être aussi triste ?") ou les reprises de standards aux textes parfaitement adaptés à la situation : Nobody Knows You When You're Down and Out ("Personne de nous vous connaît plus quand vous êtes au fond du trou") ou le plus qu’à propos Have You Ever Loved a Woman :

As-tu déjà aimé une femme

Tellement tu trembles de douleur?

Tu aimes juste cette femme

Tellement c’est une honte et un péché

Oui, tu sais, oui tu sais

Elle appartient à ton meilleur ami 

Billy Myles - "Have You Ever Loved a Woman"

George Harrison et sa femme Pattie Boyd en 1971 (TIM BOXER / ARCHIVE PHOTOS)

Malgré cette période autodestructrice pour le guitariste, il se relèvera plus tard et épousera Pattie Boyd en 1979, tout en restant ami avec George Harrison. Clapton et Boyd divorceront en 1988. Le superbe Old love paru en 1989 sur l’album Journeyman, lui est à nouveau dédié.

Pattie Boyd et Eric Clapton au gala de charité du Prince Charles, à Londres le 20 juillet 1983 (DAVE HOGAN / HULTON ARCHIVE)

Un groupe et un duo de guitaristes au sommet

Mais si Layla and other assorted love songs est reconnu comme un monument du rock, c’est aussi et surtout pour l’alchimie entre deux monstres de la six-cordes. Le guitariste Duane Allman, du Allman Brothers Band, vient en effet rejoindre le quatuor en studio, sur invitation du producteur Tom Dowd. Bien qu’il ne joue pas sur les trois premiers titres, enregistrés avant son arrivée, Allman va insuffler au groupe une inspiration bienvenue.

Duane Allman dans sa chambre d'hotel, avant un concert du Allman Brothers Band,  le 17 octobre 1970 (MICHAEL OCHS ARCHIVES / MICHAEL OCHS ARCHIVES)

C’est lui qui suggère l’idée du riff de Layla, en accélérant le vers “there is nothing I can do” du blues As the years go passing by. C’est lui également qui illumine le morceau de sa guitare slide aérienne sur la coda, une ballade solaire et lumineuse qui invite à garder espoir malgré la déception amoureuse.

Le producteur Tom Dowd nous en révèle les différentes pistes, exemples à la fois de maîtrise et de spontanéité :

Car en dépit de certains arrangements complexes, l’album a été enregistré presque dans l’esprit d’une jam session. A tel point que parfois le groupe joue sans prévenir l’ingénieur du son, qui rate le début de l’enregistrement du blues Key to the Highway ! Qu’à cela ne tienne, la prise jugée tellement bonne figure sur le disque, avec un fondu en entrée.

L’esprit de groupe est bien là. Chacun émule les autres et la mayonnaise prend instantanément. Whitlock et Clapton se partagent le chant et la composition. Ils confieront plus tard avoir été inspiré par le duo soul Sam & Dave. Whitlock compose et écrit seul la très belle ballade Thorn Tree in the Garden, à propos de son chien, et le groupe l’enregistre assis en studio, à la lumière de bougies.

Le groupe Derek and the Dominos près de la maison d'Eric Clapton à Ewhurst (Royaume-Uni), en 1970. (MICHAEL OCHS ARCHIVES / MICHAEL OCHS ARCHIVES)

Côté guitares, les deux maîtres enchaînent des partitions devenues des références pour tout aficionado de six-cordes. Des enchevêtrements de riffs, solos, questions-réponses, où chaque musicien motive l’autre. Aucune compétition, pas de duel, mais plutôt un magnifique duo en parfaite osmose musicale. Duane sur sa Gibson Les Paul, et Eric sur sa Fender Stratocaster surnomée Brownie, en raison de son coloris sunburst.

Bien que le guitariste des Allman Brothers soit surtout renommé pour son jeu au bootleneck, ce tube de verre qu’on fait glisser sur les cordes, il délivre également de purs solos époustouflants comme dans Anyday, Why Does Love Got to Be So Sad ou la reprise de Little wing de Jimi Hendrix :

Cette reprise que Clapton voulait simplement comme un témoignage d’affection envers son ami, devient involontairement un hommage posthume au divin gaucher, qui meurt le 18 septembre 1970, pendant les sessions d’enregistrement, et avant la sortie de l’album en novembre. L’année suivante, c’est Duane Allman qui décède dans un accident de moto, à seulement 24 ans.

L'album mis entre parenthèses

Alors que cet album somptueux aurait dû ouvrir une discographie riche pour le groupe, le deuxième disque prévu en 1971 restera à l’état de maquette, et les Dominos ne sortiront jamais d’autre opus. Dans les années 70 et 80, la musique de Clapton s'éloigne un peu de ce style blues-rock incandescent. Cela ne l'empêche pas pour autant de jouer régulièrement sa célèbre chanson, comme par exemple ici en 1983 au concert de charité "ARMS", avec Jimmy Page et Jeff Beck, réunissant ainsi les trois guitaristes ayant œuvré au sein des Yardbirds :

Le bassiste Carl Radle meurt à 37 ans en 1980, tandis que le batteur Jim Gordon, atteint de schizophrénie, tue sa mère en 1983 et se voit incarcéré à perpétuité. Il est actuellement dans un centre psychiatrique. Triste fin pour ce musicien hors-pair, qui, outre ses impressionnants breaks de batteries, avait officiellement composé la partie de fin au piano du morceau Layla. Cependant, sa compagne de l’époque, Rita Coolidge, également choriste sur le premier album de Clapton, revendique la paternité de cette coda, que lui aurait piqué Gordon. L’histoire étant ressortie bien des années après, elle a quelque peu entaché le mythe de l’album, de même que le procès perdu par Clapton pour l’utilisation de la peinture de Emile Frandsen sur la pochette.

Mais c’était sans compter une nouvelle version de Layla qui va donner une seconde jeunesse au morceau.

La renaissance

En 1992, Eric Clapton participe à l’émission Unplugged, sur MTV. Outre le célèbre Tears in heaven dédié à son fils décédé l'année précédente, il reprend des standards du blues, dont Nobody Knows You When You're Down and Out. Mais surtout, il joue le morceau-titre Layla, dans un arrangement totalement renouvelé, pour s’adapter à la configuration acoustique de l’émission.

Le riff originel fait place à un "shuffle" ternaire qui donne une couleur jazzy et un esprit ballade, plutôt que le rock brûlant de la version studio. Succès immédiat. Une nouvelle génération découvre le morceau, qui renaît de ses cendres, et Clapton avec.

Layla sera ensuite repris toujours régulièrement, aussi bien dans sa version rock, qu’en version acoustique. Et Clapton ira même jusqu’à l’orchestration la plus simple en 1997, lors du concert de charité pour les victimes du volcan de Montserrat. Accompagné par Mark Knopfler, il livre une version épurée au possible de cette chanson qui au départ accumulait les guitares (six au total).

Et quand une chanson garde son intensité même dans le plus simple appareil, il n’y a pas de secret, c’est que c’est une sacrée bonne chanson. Et un sacré bon album. Même âgé d’un demi-siècle, il reste encore aujourd’hui une référence indémodable.

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