Brassens, Berry, Young : ces artistes qui ont utilisé la même musique pour plusieurs chansons

Certains auteurs-compositeurs ont su user de cette technique consistant à écrire une nouvelle chanson en reprenant telle quelle la musique d’une autre. Retour sur quelques exemples phares.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Robert Johnson, Chuck Berry, Georges Brassens et Neil Young (Hooks - Delta Haze Corporation / Ronald Grant - Mary Evans - SIPA / Dalmas -Barrier - SIPA / Rebecca Cabage -AP - SIPA)

Vous avez déjà remarqué que des chansons différentes utilisaient la même musique ? On ne parle pas ici de plagiat, de reprise ou d’adaptation, mais de morceaux distincts d’un même artiste calqués exactement sur la même mélodie, avec des textes différents. On n’évoquera pas non plus le cas des albums-concept où par essence, le principe est de lier les chansons entre elles par un fil conducteur, et également par des thèmes musicaux qui se répondent. Il est donc tout à fait logique d’y trouver des morceaux basés sur la même structure musicale avec des paroles différentes. Ils sont d’ailleurs souvent identifiés en partie 1, partie 2, etc.

Mais souvent, les artistes usent de cette démarche particulière qui consiste à écrire une nouvelle chanson en reprenant telle quelle la musique d’une autre. Retour sur quelques exemples marquants.

Les bluesmen coutumiers du fait

Cette pratique était courante notamment dans la tradition du blues. La structure même de ce style musical, très souvent sur trois accords et douze mesures, a été déclinée à l’infini au gré des nombreux bluesmen ayant enregistré durant la première moitié du XXe siècle. Il est parfois difficile pour le néophyte de distinguer deux blues différents, tant la forme musicale est similaire. Et le grand Robert Johnson n’échappe à la règle :

Sans parler des échanges par le bouche-à-oreille entre les musiciens, ou au contraire les répliques d’un artiste à un autre sous forme de reprise dissimulée. Un des plus célèbres cas est la guéguerre entre Muddy Waters et Bo Diddley. Quand le second sort le single I’m a man en 1957, le premier y voit une copie de son Hoochie Coochie Man, paru trois ans auparavant. Il lui rétorque Mannish boy, calqué sur le même leitmotiv obsédant. Quand on sait que les deux textes vantent les prouesses sexuelles de leurs auteurs, on comprend mieux l’insistance de chacun à vouloir chanter plus fort que l’autre.

Mais en écoutant d’autres titres des deux bluesmen, on se rend compte que Muddy Waters avait déjà écrit en 1950 un morceau similaire, lui-même inspiré de l’ancien Catfish blues : le fameux Rollin’stone, qui a donné son nom au plus grand groupe de rock'n'roll.

Les fameux trois accords de Chuck Berry

Et cette tradition s’est justement perpétuée dans le rock. On ne compte plus le nombre de morceaux de Chuck Berry basés sur exactement la même structure musicale, d’ailleurs issue du blues : toujours les fameux trois accords et les mêmes douze mesures. Bien malin qui pourrait faire la différence entre par exemple Carol et Little Queenie, ou dans une moindre mesure Roll over Beethoven et Johnny B Goode. Mais le cas le plus frappant est entre No particular place to go et School days :

Impossible de parler de plagiat, ici puisqu’il s’agit du même artiste. Ce qui n’était pas le cas quand les Beach Boys ont clairement utilisé Sweet little sixteen comme canevas évident pour leur Surfin’USA.

Les exemples de plagiats-reprises-copies sont extrêmement nombreux, surtout dans le rock, et suscitent à chaque fois des controverses entre les partisans de chaque compositeur, et très souvent des actions en justice qui aboutissent ou non. Mais lorsqu’un artiste choisit lui-même de reprendre une de ses propres mélodies préexistantes, il ne peut qu’être accusé, au pire, de fainéantise musicale.

Georges Brassens, une démarche incomprise

C’est un peu ce qui est arrivé à Georges Brassens. Le poète et chansonnier français a en effet utilisé cette pratique à deux reprises : pour Carcassonne et Les nombril des femmes d’agents, mais surtout pour La prière et Il n’y a pas d’amour heureux, qui est l’exemple le plus connu :

Brassens s’en est expliqué dans une interview : sa démarche était de remettre au goût du jour une tradition du XIXe siècle, les timbres, selon le site Analyse Brassens. Il s’agit de mélodies de bases qui circulaient, et sur lesquelles les chanteurs pouvaient placer les textes qu’ils avaient écrits. Ces mélodies passe-partout étaient en quelque sorte dans le domaine public, et ont été utilisées jusque dans les années 50 en France, notamment par les chansonniers du Grenier de Montmartre (sur Paris Inter). Ceux-ci écrivaient ou même improvisaient des couplets d’actualité sur des airs standards, dont le public reprenait les refrains.

Dans le cas du grand Georges, c’est finalement un peu l’inverse puisqu’il a lui-même mis en musique deux textes qui n’étaient pas de lui. Et ironie de la situation, comme l’a justement fait remarquer Maxime Leforestier, ces deux poèmes dotés d’une même musique sont l'un du très communiste Aragon et l'autre du très catholique Francis Jammes. Mais l’auteur-compositeur a quand même remplacé la dernière strophe originelle du poème La prière par un couplet de son cru.

Pour Carcassonne et Le nombril des femmes d’agents, l’une est un poème de Gustave Nadaud, tandis que l’autre est de la plume du chansonnier sétois.

Brassens n’a pas renouvelé l’expérience, en voyant que sa démarche avait été mal comprise, notamment par la critique.

Qui c'est ce flemmard qui nous sert deux chansons sur le même air ?

Un critique musical

Neil Young, deux musiques identiques sur un même album

Le songwriter canadien a parfois enregistré ses chansons en deux versions, acoustique et électrique, comme Hey Hey My My en 1979, ou Rockin’ in the free world dix ans plus tard. Mais en 1994, sur l’album Sleeps with Angels, profondément marqué par le suicide de Kurt Cobain bien qu’en grande partie enregistré avant les faits, le Loner écrit deux textes différents sur exactement la même musique : Western Hero et Train of Love

L’aspect légèrement concept de l’album peut expliquer ce choix, mais Neil Young aurait pu les intituler comme deux parties d’un même morceau, ce qu’il n’a pas fait.

Les intentions des artistes ont sans doute été différentes selon les époques et les genres musicaux, mais à chaque fois, une même musique a pu faire le bonheur d’un auteur à plusieurs reprises sur des textes distincts. Ces musiciens et paroliers si prolifiques ont trouvé des motivitations diverses pour s’octroyer une reprise de leur propre répertoire. En musique comme dans tout art, personne n’invente jamais à partir de rien. Alors quoi de plus naturel que de s’auto-plagier ?

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