"Par une inexplicable alchimie, la musique de Bach nous bouleverse" : le claveciniste Paolo Zanzu a enregistré les célèbres "Suites anglaises"

Le brillant musicien italien résidant en France publie chez Musica Ficta "Les suites anglaises", le plus virtuose des recueils de suites du Cantor de Leipzig.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Le claveciniste Paolo Zanzu. (VINCENZO SASSU)

Paolo Zanzu est l'une des figures importantes de la nouvelle génération du clavecin. Un parcours d'excellence, à la fois comme soliste et chef d'orchestre, dans la tradition du "maestro al cembalo" baroque, c’est-à-dire le chef qui dirige depuis son clavecin. Longtemps chef assistant de John Eliot Gardiner et de William Christie – autant dire la crème – le musicien a créé son propre ensemble, "Le Stagioni" (les saisons, en français), qui devrait présenter le 21 août aux Rencontres musicales de Vézelay l'oratorio de Haendel L'allegro, il penseroso e il moderato.

Italien, Paolo Zanzu vit habituellement à Paris, enseigne à Bruxelles et joue partout dans le monde. Le confinement l'a sédentarisé provisoirement en Bourgogne, à Semur-en-Auxois où est en résidence son ensemble en temps normal. Lui y patiente seul, sans ses collègues. C'est là que nous le joignons par téléphone : "Ici, j'ai un instrument et je peux travailler le répertoire pour les concerts à venir, ce qui m'évite de me décourager", dit-il résigné. Mais sa voix s'anime dès que l'on évoque la musique et en particulier les célèbres Suites anglaises de Bach, qu'il a enregistrées pour le label Musica Ficta et qui sortent ces jours-ci.

Franceinfo Culture : Qu'est-ce qui fait qu'on est transportés par ces suites ?
Paolo Zanzu : En un seul mot, c'est le génie de Bach. Ce qui fait qu'une suite d'un compositeur qui a vécu il y a 250 ans devient accessible à tout le monde, c'est son génie. La poésie, évidemment, c'est comme le tableau d'un grand peintre… C'est le génie du compositeur qui fait qu'une suite peut émouvoir à ce point. Il n'y a pas une recette, une modulation particulière...

Et l'interprète, que doit-il apporter ?
C'est une alchimie, des choses que ni le compositeur ni l'interprète ne peuvent expliquer. C'est une transformation chimique, physique, qui se fait dans le cerveau à travers les mains… Mais il n'y a pas de recette.

Pourquoi les Suites anglaises de Bach, après votre disque Haendel ?
D'abord parce que c'est une œuvre qui me fascine, qui me plaît tout simplement, même si je la connais depuis longtemps car c'est un répertoire important de concours et de concert. Ensuite, étant des trois grands recueils de suites de Bach - avec les Suites françaises et les Partitas - le plus virtuose, il représente également un challenge, avec ses préludes de style italien dans lequel je me retrouve. Des préludes très étendus, qui durent jusqu'à 6, 7 ou même 8 minutes, ce qui est assez rare même dans l'écriture de Bach ! Ce sont presque des concertos pour instrument soliste et orchestre, des œuvres en soi, qui ouvrent chacune des suites.

On vous sait très lié à la musique européenne du 18e siècle. Ces Suites, en quelque sorte en sont la synthèse…
Dans un certain sens, oui. Evidemment les danses sont d'inspiration française. Disons que les suites de Bach, en général, par rapport à celles de Haendel suivent des modèles plus univoques : Haendel met dans ses suites pour clavecin des danses à la française, mais aussi des mouvements à l'italienne. Donc : andante, allegro, comme on peut les trouver dans les sonates de Corelli pour violon. Alors que Bach suit un schéma plus classique, qui est le schéma allemand hérité de la tradition française, qui est celui de la suite de danses (allemande, courante, sarabande, etc.). De là, Bach ne bouge pas.

Sauf pour le prélude…
Oui, il y a le prélude, mais qui est lui aussi hérité de la tradition française, mais avec des proportions beaucoup plus étendues et dans le style italien du concerto.

Que faut-il avoir en tête pour affronter la virtuosité de ces suites ?
La virtuosité, on la retrouve essentiellement dans les deux pièces extrêmes de chacune des pièces, autrement dit dans le prélude et dans la gigue. Pour le prélude, j'ai en tête le schéma du concerto à l'italienne, avec alternance régulière de parties solo et de réponses de l'orchestre. Et pour la gigue, c'est un mouvement de danse, mais complètement transcendé, parce qu'il ne faut pas penser à faire danser quelqu'un…

Tout un univers musical est convoqué…
Quand on joue cette musique, évidemment il y a tous les modèles qu'on a joués : la musique française des 17e et 18e siècles, les compositeurs allemands, comme Fischer qui a beaucoup inspiré Bach, Haendel... Il y a le Français Dieupart : j'explique dans mon livret qu'il semble vraiment avoir composé le schéma de la suite de Bach. Et enfin, évidemment, la grande tradition allemande du contrepoint qui plus tard transformera tous ces modèles en une unique œuvre géniale.

Votre enregistrement offre un timbre particulier du clavecin, une exceptionnelle limpidité du son...
Cela vient de l'instrument. Celui que j'ai utilisé est une copie d'un instrument anonyme autour de 1730, probablement de l'école Silberman, donc un instrument allemand côté alsacien, qui a une sonorité très particulière. Les clavecins allemands du 18e siècle atteignent des niveaux de perfection technique et artistique, avec un son d'une grande douceur, d'une grande clarté. Mais c'est aussi le mérite du constructeur qui a réalisé la copie, Anthony Sidey, l'un des meilleurs au monde.

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