À Crémone, berceau italien de la lutherie, le Covid accentue les difficultés d'un secteur concurrentiel

En Lombardie, la petite ville de Crémone est le centre névralgique de l'art de la lutherie. Un domaine en difficulté face à un marché qui se réduit et une concurrence étrangère qui s'accentue.

Marianne Jost, luthière suisse installée à Crémone (Italie), taille le fond d\'un violon.
Marianne Jost, luthière suisse installée à Crémone (Italie), taille le fond d'un violon. (MIGUEL MEDINA / AFP)

Patrie de Stradivarius, la ville italienne de Crémone, au nord du pays, est devenue un laboratoire de luthiers du monde entier : travaillant dans la tradition des grands maîtres, ils tentent de résister malgré un marché de plus en plus réduit et une vive concurrence chinoise.

Dans cette bourgade, les ateliers de lutherie sont partout: 160 pour 70.000 habitants. Situé au fond d'une cour fleurie, où travaille aussi un Japonais, celui de Stefano Conia n'a pas changé depuis des décennies. Ce Hongrois d'origine, âgé de 74 ans, est l'un des doyens des luthiers crémonais. Il continue à travailler bien qu'il soit en retraite depuis bientôt dix ans."Si je ne fabriquais plus de violons, la vie pour moi serait terminée. Tous les jours, je suis ici, dans l'atelier. C'est un antidote contre la vieillesse", sourit le septuagénaire dont le père était lui-même luthier en Hongrie. 

Une école reconnue dans le monde entier 

Son établi fait face à celui de son fils, sur lesquels s'étalent planches, limes, serres-joints, compas, pinceaux ou petites scies. "Choisir la lutherie était naturel. J'ai passé mon enfance ici à la bottega, que mon papa a ouvert fin 1972, deux mois avant ma naissance", raconte son fils, Stefano Conia "le Jeune". "Je jouais avec le bois, les musiciens venaient acheter leurs violons et jouaient... Cela a toujours été une ambiance particulière, qui me plaisait énormément", poursuit celui qui, dès 7-8 ans, a commencé à toucher les outils. Comme pour son père, la passion est chevillée à l'âme. "Les instruments sont un peu comme des enfants, ils vivent grâce à l'énergie que nous leur donnons, c'est une partie de nous qui continuera à vivre après notre mort".

La majorité des luthiers de Crémone sont aussi étrangers. Beaucoup sont venus étudier à l'Ecole internationale de lutherie et sont restés. "L'école est née en 1938. Les premiers enseignants étaient des étrangers et les élèves viennent du monde entier. Il y a ce dicton qui dit: personne n'est prophète en son pays. Et c'est vrai que nous, les luthiers crémonais, sommes vraiment peu: il y a environ 30% d'Italiens et 10% de Crémonais", sourit Marco Nolli, 55 ans, qui appartient à cette espèce rare.

Un luthier mexicain dans son atelier à Crémone (Italie).
Un luthier mexicain dans son atelier à Crémone (Italie). (MIGUEL MEDINA / AFP)

Sur les traces "des plus grands"

Bénédicte Friedmann, une Française de 45 ans, vit depuis une vingtaine d'années dans "le berceau de la lutherie". "Venir à Crémone, c'était - c'est peut-être un peu prétentieux de dire ça - comme marcher dans les pas des plus grands, Stradivarius, Guarneri, Amati", souligne-t-elle. "Etre luthier ici, c'est pouvoir se consacrer à 100% à la création d'instruments. Et plus on en fait, meilleur on devient", note-t-elle. Elle explique qu'en France par exemple, beaucoup, pour gagner leur vie, font des réparations, du reméchage d'archets, ou vendent des accessoires, ce qui leur laisse peu de temps pour leur art.

Trouver des clients n'est néanmoins pas toujours simple, après la croissance enregistrée dans les années 1960, 70 ou 80. "Notre marché, qui est un marché d'élite, s'est réduit", explique Giorgio Grisales, le président du consortium. Les théâtres sont moins nombreux, les représentations moins fréquentes, et les violonistes chevronnés préfèrent le plus souvent des instruments anciens, du XVIIIe et XIXe siècles. Alors que "Crémone vit pratiquement de l'export seulement", "le coronavirus a porté un coup sévère". Mais avant même l'épidémie, "le secteur était en difficulté en raison de la concurrence impitoyable de la Chine et de l'Europe de l'Est", souligne M. Grisales.

Concurrence déloyale et concurrence étrangère

La Chine est le premier producteur d'instruments à archets, avec 77,8 millions de dollars d'exportations en 2019 (pour 1,5 million d'instruments). C'est plus de la moitié du marché mondial, selon le Centre international du commerce (ITC). L'Italie se positionne en cinquième position (4,6% des exportations mondiales), derrière le Royaume-Uni et l'Allemagne, mais devant la France. Ses principaux clients sont le Japon et les Etats-Unis. Les luthiers italiens affrontent la concurrence de contrefaçons, certains faisant passer pour crémonais des instruments fabriqués ailleurs, mais aussi et surtout de produits meilleur marché.

"Les instruments de maître commencent à 25.000 euros", tandis que d'autres, d'une qualité légèrement moindre mais toujours excellente, sont vendus autour de 15.000 euros, détaille M. Grisales. Dans le même temps, pour 200 euros, voire moins, il est possible d'avoir un violon chinois, un archet et un étui. "Ce sont des instruments économiques, faits en série, et destinés à ceux qui commencent à étudier", explique le violoniste baroque Fabrizio Longo. De son côté, "Crémone est un point de référence important. L'école crémonaise garantit des paramètres clairs: choix du bois, soin dans la réalisation... Mais bien sûr la qualité dépend de chaque luthier", souligne-t-il.

Dans l\'atelier du plus vieux luthier de Crémone, petite ville du nord de l\'Italie qui compte plus de 300 artisants dans ce domaine.
Dans l'atelier du plus vieux luthier de Crémone, petite ville du nord de l'Italie qui compte plus de 300 artisants dans ce domaine. (MIGUEL MEDINA / AFP)

En Chine, "le plus souvent, les violons sont fabriqués dans une usine humaine: ils sont faits à la main, mais 10 luthiers travaillent chaque jour sur les mêmes parties. C'est un travail à la chaîne et à la fin on obtient un assemblage. Il n'y a pas d'unicité, d'authenticité", explique Mme Friedmann. Ici, "pour fabriquer un instrument, il faut au moins 300 heures", soit entre deux et trois mois, explique M. Grisales. Les essences utilisées sont les mêmes que ceux des grands maîtres: érable ondé et épicéa.

Outre la concurrence étrangère, qui respecte peu les règles en terme de développement durable (déforestation...), la difficulté vient aussi du nombre important de luthiers à Crémone, plus de 300 officiellement. "Se faire connaître est un peu laborieux", et la recherche de commandes "est une quête permanente", affirme Mme Friedmann. Elle déplore la concurrence déloyale de confrères travaillant au noir, et échappant à la taxation de quelque 60% imposée aux artisans. Mais "en même temps ce grand nombre crée une émulation", et "quand on me demande quel est le plus bel instrument que j'ai fabriqué, pour moi c'est toujours le prochain..."