L'acteur Pierre Richard sort "Nuit à Jour", un album lunaire : on vous raconte son étonnante genèse

L'acteur impérissable du "Grand blond" publie un album ovni dans lequel il interprète avec fièvre des extraits du "Petit éloge de la nuit" d'Ingrid Astier, sur des climats musicaux en clair-obscur. L'auteur de la musique, Jean-Baptiste Hanak, nous a raconté la génèse de cette collaboration inattendue.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Pierre Richard entouré de l'écrivaine de polars Ingrid Astier et du musicien Jb Hanak avec lesquels il sort l'album "Nuit à Jour". (SIMON ROCA)

L’album Nuit à Jour apparaît d’abord comme une énigme. Qu’est-ce que c’est que cet objet musical non identifié ? Et qu’est-ce qui a bien pu réunir dans un même projet l’acteur octogénaire Pierre Richard, la grande plume du polar Ingrid Astier et le musicien d’électronique underground, Jean-Baptiste Hanak ? C’est ce que nous avons voulu percer à jour.

Une histoire d'amitiés et de variations sur un même thème

Il s’agit d’une belle histoire de rencontres et d’amitiés mais aussi d’une aventure étonnante qui se déploie comme une fleur. D’abord un livre, puis un spectacle, et maintenant un album et en principe une tournée, comme autant de variations sur un même thème. Une équipée dont la genèse a quelque chose de rocambolesque, comme un scénario écrit pour l’acteur fragile et attachant du Grand Blond avec une chaussure noire, et pour lui seul.

Au cœur de ce projet à géométrie variable se trouve l’écrivaine Ingrid Astier. En 2014, cette autrice de polars publie un essai poétique baptisé Petit éloge de la nuit, "fruit de notes vagabondes, de nuits inspirées, de lectures ou de dialogues croisés".

Quatre ans auparavant, elle a noué une amitié avec les deux frères Hanak, du duo de musique électronique aux idées larges dDamage, qu’elle a invités à rédiger deux pages de cet ouvrage. "Comme ce livre est écrit sous forme d’abécédaire, elle nous a dit, je vous offre une lettre, la lettre d comme dDamage. C’était un honneur extraordinaire ce caméo littéraire", se souvient le musicien Jean-Baptiste Hanak.

Rencontre éclair dans une chocolaterie

Très vite, Ingrid Astier veut pousser la collaboration plus loin, sur scène, avec de la musique. Trop timide pour dire ses textes devant le public, elle cherche quelqu’un pour le faire à sa place. "Un jour, elle m’appelle, elle a trouvé quelqu’un", nous raconte JB Hanak.

"Il est 13h et elle me dit : tu as rendez-vous à 18h avec Pierre Richard. Vous avez une heure pour trouver quelque chose pour le lancement du livre, qui se déroule ce soir dans la chocolaterie de Jacques Génin. Il y a eu un grand blanc. Je n’étais absolument pas préparé. J’ignorais même qu’elle connaissait Pierre Richard depuis plus de dix ans."

Ce soir là, comme convenu, Jean-Baptiste débarque équipé de sa guitare et de son amplificateur dans la chocolaterie de la rue de Turenne. "Bon Jean-Ba, on fait quoi ? C'est la première chose que Pierre Richard m’a dit, le livre à la main, comme un gosse. Je l’ai aussitôt rassuré. Fais-moi confiance, je suivrai tes intonations et ta lecture. Le gardien du phare, c’est toi. Fais comme les journalistes en voix off à la télé, on comprend à leur intonation que c’est la fin du sujet, c’est presque une chanson. Envoie-moi juste des petits signaux comme ça. C’était des consignes de survie, dans l'urgence. De mon côté, j’ai essayé de développer au plan sonore quelque chose de l’ordre du langage onirique."

A la fin, Pierre m’a dit : c’était magnifique, ça ressemblait au chant des baleines. Il faudra qu’on recommence !

JB Hanak à propos de Pierre Richard

Ensemble, ils donnent dans la foulée trois ou quatre concerts guitare-voix. Mais en 2017, Ingrid Astier, "la magicienne sans laquelle rien de tout cela ne serait advenu", veut à nouveau passer à la vitesse supérieure, avec un vrai spectacle adapté de son Petit éloge de la Nuit. Jean-Baptiste Hanak, dont le grand-frère Frédéric est alors en très mauvaise santé et mourra plus tard cette année-là, préfère se mettre en retrait et achever leur dernier disque en commun.

L'acteur Pierre Richard, entouré du musicien Jean-Baptiste Hanak et de l'écrivaine Ingrid Astier. (YANNICK SAILLET)

Un seul en scène avant l'album

Pierre Richard se lance donc de son côté dans un seul en scène au Théâtre du Rond Point, avec une adapation de Gérald Garutti. Pour cette évocation de la nuit et de ses charmes romantiques, poétiques, érotiques ou hantés, Pierre Richard vit les textes, et joue sa partition dans une chorégraphie de gestes étrange et gracieuse. Avec plus de 50 représentations, c'est un succès.

Aujourd’hui, l’acteur retrouve son partenaire musical JB Hanak et prolonge cette déambulation poétique en publiant un album basé sur le même ouvrage, sous l’oeil attentif d’Ingrid Astier. L’aspect visuel aboli, seule la voix de Pierre Richard demeure. Une belle voix, grave et profonde, dont l'expressivité porte haut ce jeu avec la langue. Il en savoure les mots, les tournures, la syntaxe, la phonétique et le rythme avec jubilation.

"Il y a dans la nuit une évidence, un drapé. D’elle, je me sens enveloppé", commence le premier titre, Evidence. "Je n’ai jamais aimé midi et sa lumière crue. Comme la télévision qui est le jour dans la nuit, un jour braillard et obscène. La nuit, la perspective s’abolit. Baisser de rideau. Fin. Plus d’horizon qui nous nargue. Plus de sollicitation du regard. L’œil retourne en lui-même, la sensation à l’intériorité. La nuit je peux être moi, sans me déranger."

Le grand comédien ne se contente pas de lire. Il interprète avec passion, murmurant, susurrant, soufflant, grognant des onomatopées, mimant ici le ressac, là la cavalcade à cheval. Si l’humour s’immisce régulièrement dans les interstices de cette nuit noire, via le ton ou les réflexions en aparté de Pierre Richard, il s'avère parfois déstabilisant, comme lorsque l’acteur crie tel un dément sur tous les tons "cinéma, cinéma !", sur le titre débridé de clôture.

Climats western et ambiances cosmiques en clair-obscur

Dépouillée, la musique offre ses climats en clair-obscur. C’est un écrin idéal, conçu sur mesure. Pour habiller le velours nocturne, Jean-Baptiste Hanak travaille essentiellement à la six-cordes (une "guitare préparée", avec bottleneck et e-bow), qu’il illumine d’échos et de bruitages électroniques. Le résultat, qui nous a surpris et harponné à la première écoute, est un continuum hypnotique à la lisière de l’expérimental.

Les boucles que l’on croit entendre sont de fausses boucles, nous apprend Jean-Baptiste Hanak. Obsédé depuis vingt ans par une pièce de Steve Reich, Electric Counterpoint, interprétée par Pat Metheny et le Kronos Quartet, il lui a emprunté ce modus operandi pour la première fois sur plusieurs titres. "Il s’agit de jouer en boucle tout le temps la même chose tout en introduisant progressivement une nouvelle note par-ci par-là ; de sorte qu’à la fin, le morceau n’a rien à voir avec ce qu’il était au début, sans qu’on s’en soit aperçu", expose-t-il.

Crépusculaire et ponctué de menu détails, ce manteau musical évite avec soin l’écueil du funèbre et du dépressif, lui préférant les ambiances western, cosmiques, frissonnantes ou féériques, qui vont comme un gant à notre personnage lunaire.

Le résultat est un album maboul, un disque audacieux totalement improbable, qui sera sans doute aussi incompris qu’adoré. Nous on l’aime. Et on a hâte d’aller l’applaudir sur scène – il était question d’une petite tournée, prions pour qu'elle se concrétise l’an prochain. Cet ovni musical nous confirme en tout cas qu’on peut encore, à 86 ans, avoir gardé son âme d’enfant et surprendre en tentant les plus folles aventures.

"Nuit à Jour" de Pierre Richard (Modulor) sort le 27 novembre 2020

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