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Aznavour : retour à Erevan sur les traces du chanteur bienfaiteur

Moins d'un mois après le vibrant hommage que l'Arménie a rendu à Charles Aznavour, les fleurs et les mots déposés dans le square qui porte son nom à Erevan ont disparu. Mais il reste une photo géante de celui que les Arméniens considèrent aujourd'hui davantage comme un bienfaiteur que comme une idole. Aujourd'hui, la jeunesse d'Erevan chante "La Bohème" mais écoute Maître Gims et Zaz.
Article rédigé par
Rouzane Avanissian - franceinfo
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 4 min.
Portrait de Charles Aznavour dans le square qui porte son nom à Erevan
 (Rouzane Avanissian)
S’il y a une chanson que tous les Arméniens d' Arménie connaissent, c’est "La Bohème". Un café du centre ville porte même son nom, adossé à la magnifique Northern Avenue, large rue piétonne où se côtoient les grandes boutiques de luxe et où, les jours de fête, les musiciens des rues s'arrêtent pour chanter.
Bar La Bohème à Erevan
 (Rouzane Avanissian)

Des chanteurs de rue, en voici un. C'est jour de fête justement. En cette fin d'octobre, Erevan fête ses 2800 ans d'existence. La musique est dans la rue. Avec sa guitare classique, entre deux tubes anglo-saxons, il fredonne... devinez quoi... "La Bohème". Les chansons d'Aznavour, il en connaît quelques-unes : "La Mama", "She", "Hier encore". Il a bonne mémoire, la chanson est populaire, le public applaudit.
 (Rouzane Avanissian)

Bagrat, lui, a 20 ans, et travaille dans le commerce international. En plus de sa langue natale, Il parle couramment le russe et l’anglais. Il apprécie les chansons d'Aznavour pour leur tonalité et la nostalgie qu'elles dégagent. Mais comme la majorité de la population, il ne comprend pas le français. "Ici, dit-il, on entend très peu de chansons françaises. Piaf, Joe Dassin, Maître Gyms, Zaz. Les Arméniens apprécient beaucoup la langue française, même s'ils ne la comprennent pas". Alors Bagrat a traduit "La Bohème" en anglais puis en arménien, juste retour des choses, pour en comprendre le sens. "Mais, demande-il, la bohème, qu’est ce que ça veut dire exactement ?". Difficile de répondre. Il faut avoir habité le Quartier Latin dans les années cinquante pour comprendre.

Zaz et maître Gims

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, de l'immense répertoire de Charles Aznavour, les Arméniens d'Arménie ne connaissent qu'une poignée de chansons. Les radios et la télévision les diffusent peu, sauf depuis sa disparition. Elles préfèrent les airs traditionnels et folkloriques, la musique classique, les chansons russes ou encore le rabiz, un genre musical qui mêle des mélodies orientales à un son électrique. Le rabiz, "la musique des hommes de chantier", issue des classes pauvres, fait un tabac. Le rap arménien aussi. Maître Gim's cartonne en Arménie depuis qu'il a enregistré, avec le rappeur Spitakci Haylo, un titre remixé d'Artak Aramyan. "Me gna" (en français : ne pars pas) est diffusé partout, On ne partira pas. Le chauffeur de taxi (1000 drams la course urbaine, soit 1,5 €) a verrouillé les portes arrières.

Aznavour, unique, inimitable, inimité

"Aznavour ? Les Arméniens l'aiment à 80 % parce qu'il est... arménien. Son style, sa manière, ses chansons sont assez loin de ce qu'on peut entendre ici" déclare Zara Nazaryan. Directrice de la rédaction du Courrier d'Erevan, seul site internet arménien d'informations francophones. "On ne peut pas dire qu'il a éveillé des vocations. Des chansonniers comme lui, ici, il n'y en a pas. Mais évidemment, c'est le mythe Aznavour qui fait rêver, qui fait grandir. Il a rendu notre pays célèbre dans le monde entier."

Un discours que ne partage pas entièrement Liana Nikoghossian. Cette serveuse francophone de 27 ans travaille au café Lavash, au centre ville de Erevan. "Charles Aznavour, je l'adore. J'ai lu toutes ses textes. Beaucoup de jeunes de mon âge, et même plus petits, chantent maintenant ses chansons. Ils connaissent la culture française grâce à lui. Il est unique, comme Piaf, comme Zaz. Et il a tant fait pour l'Arménie."

Papa électricité

Car si toutes les générations d'Arméniens connaissent Aznavour, ce n'est pas uniquement pour son immense talent ni pour la notoriété qu'il a apportée au pays. Porte-drapeau de la cause arménienne, fervent défenseur de la reconnaissance du génocide arménien, il fut également pendant trente ans un bienfaiteur discret mais présent.
Le siège de la Fondation Charles Aznavour à Erevan
 (Rouzane Avanissian)

Le 7 décembre 1988, un séisme de magnitude 7 sur l'echelle de Richter détruit en trente seconde la ville de Spitak, au nord ouest de l'Arménie. 25 000 personnes sont tuées, 300 villes et villages touchés. Le chanteur crée alors le comité "Aznavour pour l'Arménie". Les fonds qu'il collecte permettent la mise en place de dix-sept groupes électrogènes. De ce jour-là en Arménie, il deviendra "Papa électricité". Pendant 30 ans, son comité va aider, soutenir, financer de nombreux programmes humanitaires, alimenter en eau courante des centaines de fermes isolées. Puis viendra la Fondation Aznavour, qu'il créé l'an dernier avec son fils Nicolas. Son objectif : développer et implanter des programmes éducatifs et sociaux dans toute l'Armenie.

Bientôt un musée interactif à Erevan

La trace la plus visible de Charles Aznavour à Erevan, c'est sur les hauteurs de la ville qu'on la trouve, au-dessus du quartier de la Cascade. Dressée face au mont Ararat, symbole de l'Arménie volé par qui-vous-savez, la maison Charles-Aznavour prépare sa réouverture. Elle accueillera en 2021, après deux ans de travaux, un musée interactif et technologique dédié au chanteur.
Portraits d'Aznavour dans sa fondation à Erevan
 (France 3 / Culturebox)

Elle offrira également aux jeunes Erevanais un centre culturel français. Y seront organisées de multiples manifestations autour du cinéma, de la musique et de la langue francaise. Pour leur permettre, peut-être, de savoir enfin ce que veut dire la bohème.

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