Pourquoi l'offre de vêtements biosourcés ou recyclés est-elle freinée ?

Des obstacles technologiques et économiques freinent le développement de l'offre de vêtements à base de matières biosourcées ou recyclées. Explications de Mara Poggio, responsable de projets de recherche en développement durable du Centre européen des textiles innovants.

Le secteur de la mode doit se réinventer pour garantir la disponibilité des matières de demain et répondre aux besoins des consommateurs, qui sont de plus en plus sensibles à ces problèmes. Le chemin est long car des obstacles freinent ce développement. Mara Poggio, responsable de projets de recherche en développement durable du Centre européen des textiles innovants, fait le point sur la question. 

 

Est-ce que les industriels jouent réellement la carte du textile durable ?

Mara Poggio : "Il y a une vraie préoccupation de leur part mais qui reste somme toute financière, je pense. Les matériaux vierges sont de plus en plus chers, donc ils cherchent des alternatives recyclées. Par exemple dans le cas du coton il faut de plus en plus d'eau pour le cultiver, les terres sont de moins en moins fertiles car les cultures sont intensives alors que la demande augmente. Idem pour les fibres synthétiques issues du pétrole comme le polyester, le polyamide ou l'acrylique : la raréfaction des matières premières fait que le prix de ces fibres va augmenter. Certaines enseignes de prêt-à-porter ont opéré un vrai repositionnement de leurs valeurs et de leur image sur le consommer différemment. Mais on reste dans des modèles de fast fashion (renouvellement rapide des collections, ndlr) donc c'est un peu contradictoire (...). Après, il y a aussi une fausse communication autour du recyclé : on a l'impression qu'il y en a partout, alors qu'on est encore en phase de recherche-développement sur certains produits, avec des procédés et des machines en cours d'expérimentation, notamment pour les fibres naturelles. Par ailleurs, le pourcentage de matières recyclées dans un produit textile est encore très infime, et on utilise souvent des apprêts ou des teintures allant à l'encontre de principes éthiques ou environnementaux."

 

Quels sont les obstacles technologiques et économiques?

Mara Poggio : "Les matières synthétiques comme le polyester, on peut les retraiter pratiquement à l'infini : on fragmente, on extrait les impuretés et on refond la matière. Cependant cela implique une consommation énergétique toujours importante et nettement supérieure aux fibres naturelles, ainsi que l'utilisation de solvants. Les fibres naturelles classiques (coton, lin, laine...) vont s'abîmer au fil du temps, un peu comme nos cheveux, donc elles sont difficilement recyclables. Sur les matériaux biosourcés, comme les fibres d'ananas, de maïs ou d'huile de ricin, il y a la problématique éthique d'utiliser des matières premières venant de l'alimentation pour faire du textile, alors que des gens meurent encore de faim dans le monde. Cependant tous les textiles qu'on collecte, les vieux vêtements et les chutes de production, pourraient potentiellement devenir la matière première de demain. Mais il faut énormément de capacités de stockage et pouvoir retravailler et séparer ces matières, par composition ou par couleur. Or un démantèlement manuel représente un coût exorbitant : 12 euros le kilo, contre 1,86 euro le prix à l'achat d'un kilo de coton vierge par exemple. C'est pourquoi au Ceti on travaille avec des partenaires à un système de triage automatisé, en commençant par des textiles monomatières et monochromes, parce que pour l'instant on a un verrou technologique pour aller au-delà. Et en termes d'approvisionnement, pour l'instant on arrive encore à se débrouiller car on a besoin de petites quantités pour nos essais mais à terme il faudra une réelle ambition politique pour ne plus subventionner le tri pour le réemploi des vêtements mais pour leur recyclage."

 

Quelles conséquences à prévoir pour les consommateurs ?

Mara Poggio : "Il faut que le client final aussi évolue sur sa façon de voir la mode et les textiles. D'abord sur leur aspect : un T-shirt bleu recyclé n'aura jamais le même bleu que l'original, donc ce sera un vêtement unique. Ensuite les gens ne savent plus quelle est la valeur d'un produit textile, car les prix et la qualité sont tellement tirés vers le bas. On a beau agir et trouver la meilleure des solutions, si le client final n'est pas prêt à y mettre le prix et à acheter le produit, on ne sortira jamais quelque chose. Mais on sait très bien que le recyclage c'est l'avenir du textile, à un moment donné la question ne se posera plus. Parce qu'on est de plus en plus nombreux sur terre et si on continue à fonctionner sur un modèle de fast fashion, la raréfaction des matières premières arrivera d'autant plus vite".