"L’âge d’or de la haute couture est notre avenir, pas notre passé", estime le couturier Julien Fournié

La Fédération de la Haute Couture et de la Mode a mis en place une plateforme sur laquelle les couturiers montrent, sous forme de vidéos et de courts métrages, leur collection haute couture printemps-été 2021. Rencontre avec Julien Fournié, qui a dévoilé la sienne le 26 janvier, et nous explique sa vision de ce domaine d'excellence.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Julien Fournié haute couture printemps-été 2021, à Paris, 26 janvier 2021 (Delphine Royer)

Pour sa haute couture printemps-été 2021, Julien Fournié a réalisé un court métrage de 9 minutes diffusé le 26 janvier. Que de chemin parcouru depuis le lancement de sa marque en 2009. Sa collection "Premiers Modèles" lui a valu d’être le lauréat des Grands Prix de la Création de la Ville de Paris en 2010. En 2011, il défile pour la première fois sous son nom dans le calendrier officiel de la haute couture en tant que membre invité. Puis il crée, avec Dassault Systèmes, le Fashion Lab, un incubateur technologique. Ensemble ils développent des projets concernant le vêtement, la chaussure, les accessoires mais aussi le sourcing des matières et la distribution. Depuis 2017, il est labelisé haute couture.

Pour le printemps-été 2021, Julien Fournié a réalisé son premier film. Intitulé First Storm, il se présente sous la forme d'un conte surréaliste glamour où trois mannequins portent tour à tour les 30 tenues de sa collection. Une nouvelle démarche pour le créateur qui nous explique pourquoi il fait tout ce qui est en son pouvoir pour éviter "le totalitarisme de la morosité."

Julien Fournié haute couture printemps-été 2021, à Paris, 26 janvier 2021 (Delphine Royer)

Franceinfo culture : "La crise sanitaire mondiale que nous traversons est un accélérateur de changements", nous avez-vous confié en avril 2020. En quoi a-t-elle modifié votre façon de travailler ? 

Julien Fournié : D’abord, nous en avons profité pour nous focaliser sur l’essentiel de notre métier : la coupe, le travail d’aiguille et l’organisation de l’atelier. Après près d’une année, je peux dire que nous avons franchi un cap dans notre démarche constante d’amélioration de la qualité. La remise en question des techniques utilisées doit être permanente car c’est la quête de l‘excellence qui est en ligne de mire. Pour cette collection printemps-été 2021, nous avons consacré encore plus de temps à la recherche et au développement des modèles. Notre stratégie d’entreprise autour de ses pièces uniques s’est trouvée renforcée par la nouvelle perception ambiante de valeurs qui nous sont chères depuis toujours : l’authenticité (elle s’impose comme une valeur qui monte dans notre société), l’intelligence de la main (impossible à remplacer par un algorithme. Elle est perçue comme encore plus précieuse dans ce contexte) et la prise de conscience récente chez les politiques que l’économie française doit, pour réussir, se concentrer sur le haut de gamme (c’est le cas depuis Louis XIV, Napoléon III et le Général de Gaulle. Il est temps de s’en rendre compte !). Cette crise sanitaire mondiale nous a permis de méditer utilement sur notre cœur de métier. J’espère qu’elle aiguisera encore davantage le regard critique sur les écueils et les effets secondaires de la popularité facile, souvent factice et sans substance.

Vous avez lancé une boutique en ligne qui propose des accessoires en décembre 2020. Y pensiez-vous avant la pandémie ou est-ce un moyen de s’adapter à la situation ?  

Nous y pensions depuis deux ans. La plupart des femmes ne disposent pas d’un budget pour avoir accès à des pièces haute couture. La question était : comment garder notre ADN haute couture et son caractère de création exclusive en rendant certains produits accessibles à davantage de femmes ? Nous avons tenté l’aventure en proposant des sacs et des ceintures disponibles sur notre boutique en ligne. Cela a pris du temps pour développer la formule de cette nouvelle offre et nous avons profité de cette période pour finaliser le travail indispensable autour de la mise en place du site (aspects logistiques, légaux et surtout mise au point des produits). Le test s’avère positif et dans la foulée de la présentation de notre film (ndlr : à partir du 26 janvier) les sacs de la nouvelle collection seront disponibles en série très limitée. 

Les Fashion Weeks réorganisent leur mode de fonctionnement, pensez-vous que la haute couture doit elle aussi réfléchir à son avenir ? 

Bien sûr. La haute couture doit constamment se réinventer et, désormais, se recentrer sur son essence même. Je crois fermement que l’âge d’or de la haute couture est notre avenir, pas notre passé. On a souvent, particulièrement en France (et de manière paradoxale, puisque la haute couture est une particularité parisienne), une méconnaissance ou une mauvaise conscience de ce qu’est la haute couture. Depuis quelques décennies, certains entretiennent le flou et la confusion autour de cette appellation emblématique du vrai luxe à la française. Les développements de l’industrie du luxe ont généré, souvent à juste titre, de la suspicion autour de produits fabriqués sous d’autres cieux, dans des conditions de travail pas toujours optimales, pour des produits qualifiés dans la tendance, avec une créativité orchestrée via des équipes de marketing rusées et des marges de bénéfices trop importantes. En haute couture, on assume de vendre des produits chers parce que l’on vend des heures d’un travail artisanal qui nécessite une réelle expertise et qui s’accomplissent en France. Cette excellence-là, ce savoir-faire particulier et unique font partie du patrimoine vivant français. Nous nous devons de le préserver et de le faire vivre au plan culturel, artisanal et commercial. Même s’ils sont peu à avoir accès à ses produits, les Français pourraient se montrer collectivement plus orgueilleux de notre haute couture, ne serait-ce que parce qu’elle représente un atout pour notre économie et qu’elle assure des emplois directs dans le pays et dans toute une filière (tisseurs, artisans d’art, agences de mannequin et d’événementiel…).

Julien Fournié haute couture printemps-été 2021, à Paris, 26 janvier 2021 (Delphine Royer)

Pensez-vous que les métiers d’art doivent eux aussi évoluer ? 

Évidemment ! Par exemple en contribuant, à leur niveau, à l’amélioration de la traçabilité des matières premières, en favorisant la production locale, en travaillant sur le caractère éco-responsable des traitements et, surtout, en perpétuant et en transmettant leur savoir-faire. Ce n’est pas un hasard si de grands noms de la haute couture se sont associés à des artisans d’art français (ndlr : Chanel et ses métiers d'art). Je rêve de trouver un investisseur qui - en plus de parier sur le développement de la maison indépendante que j’ai fondée il y a 11 ans - voudrait y associer certains artisans d’art avec lesquels nous travaillons et qui auraient besoin d’une base financière plus solide pour grandir.

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On observe que la consommation s’oriente vers une mode plus éco-responsable, pensez-vous que la haute couture suit cette voie ? Et si oui, de quelle manière l’envisagez-vous ? 

Pardon de vous contredire : la haute couture ne suit pas cette voie, elle la précède ! Elle favorise, depuis toujours, les fibres naturelles, la transmission de secrets d’atelier, les circuits courts. Elle ne produit que ce qu’elle vend puisque toute la fabrication se fait sur commande. C’est le prêt-à-porter qui a créé les tendances factices, la surconsommation, les tailles normées. J’espère que la haute couture ouvrira la voie pour que les femmes qui ne peuvent pas se permettre d’acheter ses pièces d’exception retournent chez leur couturière de quartier avec un beau tissu de qualité pour se faire faire, par exemple, un manteau qu’elles porteront plusieurs saisons parce qu’il leur va bien et correspond à leur corps et à leur personnalité, plutôt qu’un manteau tendance acheté dans une enseigne d’entrée de gamme, à la durabilité douteuse, dont elles se lasseront vite, en accumulant des pièces inutiles dans leur placard ou dans leur poubelle. La haute couture doit encourager les comportements à changer vers la construction de vraies garde-robes personnelles.

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En juillet, vous aviez présenté en vidéo dans votre atelier votre collection First Manifesto. Pour janvier, vous optez pour un court-métrage. Pourquoi ? 

J’aime beaucoup les défilés mais la crise sanitaire m’a contraint à découvrir ce
nouveau média pour présenter ma collection en juillet 2020. A dire vrai, nous avons été un peu pris de court à ce moment-là et avons choisi de réaliser un documentaire autour d’un essayage pour aborder ce genre nouveau et tenter d’y expliquer notre vision de la haute couture autour d’une collection. J’ai pris goût à ce nouveau support et, pour cette saison (ndlr : printemps-été 2021), j’ai voulu changer de genre. Après l’explication, il fallait passer à l’émotion. Fini le documentaire, on raconte une histoire. C’est d’ailleurs ce que nous faisons, sous forme de défilé, depuis plus de 10 ans. La question pour moi était plutôt non pas pourquoi passer d’un documentaire à une fiction mais comment passer d’un défilé à un film ? De même que je n’ai jamais confié pour mes défilés le stylisme des silhouettes à quelqu’un d’autre, je me suis dit : il faut que je réalise ce film. Je me suis entouré d’une équipe formidable, j’ai dessiné mes story-boards pour un film sans dialogues mais avec de la musique et une voix off, avec trois mannequins fétiches auxquelles j’ai demandé, comme à des interprètes du cinéma muet, d’incarner des personnages avec cinq décors oniriques différents que j’ai moi-même imaginés. Après avoir travaillé sur cette collection de 30 looks, j’ai adoré écrire et réaliser ce film, entièrement tourné à Paris. 

En quoi votre nouvelle collection se démarque-t-elle des précédentes ?  

D’une collection à l’autre, il ne s’agit jamais pour moi d’une rupture, plutôt d’une évolution. Ce qui est à l’origine de cette collection, c’est la conscience de ce que je considère mon rôle : ré-enchanter. Apporter de la magie, c’est essentiel dans les circonstances actuelles. Ce n’est pas ce que l’on a à vivre qui doit l’emporter, c’est la vision que l’on en a. Rêver, c’est essentiel, particulièrement dans cette période ! J’ai imaginé des vêtements exceptionnels toujours autour de mon obsession d’allonger les corps, avec beaucoup de manches avec cette idée constante de nettoyer les formes des corps dans une épure. Ce qui est nouveau, c’est le travail sur des marqueteries de découpes, sur des drapés sculptants, sur des superpositions de transparences, sur des ruchés de mousseline… pour rendre le rêve plus léger. 

Julien Fournié haute couture printemps-été 2021, à Paris, 26 janvier 2021 (Delphine Royer)

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