Inès de La Fressange : "Karl Lagerfeld est un peu le Glenn Gould de la mode"

"Karl ne s'est jamais endormi sur ses lauriers". Inès de La Fressange, la première de ses égéries, raconte le travailleur infatigable qu'était Karl Lagerfeld, qui l'avait désignée ambassadrice de la griffe Chanel dans les années 80.

Inès de La Fressange (2017)
Inès de La Fressange (2017) (Patrick Kovarik/AFP)

Quelle est votre première réaction ?

Inès de La Fressange :  "Je suis triste. C'est toute une époque de la mode et de la haute couture qui disparaît. Karl était extrêmement créatif et prolixe. Il n'a jamais voulu s'endormir sur les lauriers. Il était devenu une encyclopédie de l'histoire de la mode et du costume. Karl est arrivé à l'âge de 6 ans en France. Il a rêvé de cette capitale de la mode et de son prestige. A chacune de ses six collections par an en couture et prêt-à-porter (Chanel, Fendi et sa griffe éponyme, ndlr), il n'a jamais refait des choses déjà faites".

Au-delà de son talent de styliste, quel a été le plus grand apport à la mode de Karl Lagerfeld ?

"Karl a inventé la relance des griffes de luxe qui, au début des années 80, avaient perdu beaucoup de leur prestige. C'est lui qui avec son irrévérence et sa créativité, a montré avec Chanel que c'était possible de retrouver le succès et le prestige que les marques avaient connus dans les années 50, et de façon encore plus universelle. Il faut rappeler que personne ne croyait à la relance de Chanel dans les années 80. Toutes les grandes griffes ont essayé de renouveler le phénomène, souvent avec des stylistes provocateurs comme l'était Karl. En quelque sorte, il a inventé le marketing des griffes du luxe qui participent toutes aujourd'hui au rayonnement de la France".

Comment Karl Lagerfeld nourrissait-il sa création ?

"Je pourrais le comparer à un grand pianiste classique qui a beaucoup fait ses gammes avant d'improviser avec talent. Pour moi, Karl est un peu le Glenn Gould de la mode. Avec une base classique, Karl a brodé allègrement sur ce savoir-faire. En permanence, il nourrissait sa culture de la mode. Karl avait une facilité extraordinaire. Je l'ai vu dessiner entouré de quinze personnes. Il était le contraire du couturier qui souffre seul pour créer. C'était un grand travailleur, refusant d'avoir l'air laborieux mais, en fait, il ne faisait que travailler".

Vous avez été le premier mannequin sous contrat exclusif. Comment vous l'a-t-il proposé ?

"Karl a inventé avec moi un nouvel emploi : une ambassadrice et porte-parole pour incarner Chanel. J'étais la représentante de la maison partout dans le monde. Tout s'est fait sur le tas, de façon spontanée et finalement assez époustouflante. Il m'a mise sur un piédestal par gentillesse et cela s'est révélé très utile. Il était un peu le roi du marketing de luxe. A un moment où l'on parle beaucoup de l'Europe, sa disparition est aussi l'occasion de rappeler que Karl Lagerfeld était Allemand, d'origine suédoise. Avec Chanel, c'est un Allemand qui a participé au rayonnement de la France". 

Karl et Inès

Quand il prend les rênes de Chanel en 1983, le "Kaiser" choisit Inès de La Fressange pour représenter l'image de la maison de luxe. Incarnation d'une allure à la française moderne, elle a le chic pour ressembler à Coco Chanel. A 25 ans, elle devient le premier mannequin à signer un contrat d'exclusivité avec une maison de haute couture. Ce qui fait d'elle la première grande star de la mode dans les années 80. En 1989, elle accepte de poser en Marianne. Ce que n'accepte pas Lagerfeld qui déclare "Je ne veux pas habiller un monument, c'est trop vulgaire !" et casse le contrat de la top model. Elle ne sera pas rancunière: "Je lui dois tout (...) J'aime sa gaieté dans le travail, qui électrise tout le monde".