"Une somme humaine" de Makenzy Orcel : un roman geyser au cœur de l'humanité, en lice pour le Goncourt

Ce nouveau roman de l'écrivain haïtien Makenzy Orcel est une autobiographie d'outre-tombe en forme de ruban déployé sans points ni majuscules sur plus de 600 pages. "Une somme humaine" est en lice pour le Goncourt 2022.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Portrait du romancier et poète haïtienMakenzy Orcel, le 19 octobre 2022 à Paris (JOEL SAGET / AFP)

Après avoir donné une voix à une vieille dame haïtienne dans L’Ombre animale (Zulma, 2016), le poète et romancier haïtien Makenzy Orcel donne dans le deuxième volet de ce qui sera une trilogie, la parole à une autre femme, une jeune Française, cette fois, dont la vie est jonchée de drames. Ce roman sombre est écrit dans une langue qui ruisselle et palpite au rythme de la "somme humaine" qu'il charrie, composant une peinture noire de la France. Une somme humaine, publié le 17 août aux éditions Rivages, est l'un des quatre finalistes du Goncourt 2022, qui sera annoncé jeudi 3 novembre à Paris.

L'histoire : après s'être donné la mort en sautant sous la rame d'un métro, la narratrice nous raconte sa vie depuis l'au-delà. Une vie rythmée dès les origines par la tragédie. Elle commence par naître d'une union malheureuse entre deux jeunes gens. Elle grandit dans cette famille bourgeoise hargneuse, à l'esprit étroit, dans un village qui ne l'est pas moins. Sa mère ne l'aime pas et son père est trop occupé à s'oublier dans "un cabaret populaire situé en périphérie de la Ville-la-plus proche". Dans la maison familiale on reçoit le gratin du village et le "Drôle de Curé" et l'on devise sur une Afrique à domestiquer. 

L'oncle, mâle dominant du clan familial, est un prédateur. La petite fille grandit donc seule dans ce monde d'adultes frustrés et violents où il n'est pas question de dire que "mère" couche avec l'oncle, ni que ce dernier l'a violée quand elle avait 14 ans. Seule une éphémère amie, nommée "Toi", et la grand-mère, qui passe ses journées enfermée dans sa chambre, composent des personnages lumineux dans l'enfance de la jeune fille.

Dès qu'elle le peut, elle s'enfuit, laissant définitivement derrière elle le cloaque familial. Vient ensuite la vie à Paris, les études, les amours, le slam et le théâtre, et les drames qui reviennent, s'accrochant à elle comme des sangsues, "on ne se débarrasse pas de son enfance" constatera-t-elle amère, avant de se jeter sous un train.

On croisera dans les pas de la narratrice une multitude de personnages, des fantômes errant au milieu du village, des diables, des princesses déchues, des Barbe bleue, des migrants maliens, un "Drôle de Curé", une féministe misogyne, des philosophes, un "Enfant-Cheval", ou encore un gardien de cimetière, une vieille dame juive et son chat… On croisera aussi l'auteur, coupé en personnage à deux faces : Orcel, sous les traits d'un ange éphémère, et Makenzy, en diable manipulateur. Cette "somme humaine" est mise en scène dans un monde occidental que le romancier peint sous un jour très sombre.

"tout s'éclaircit à partir de la mort"

"tout s'éclaircit à partir de la mort… le temps, sitôt dépouillé de ses mystères et de ses métamorphoses, baigne dans un océan de pur jour." C'est depuis ce "pur jour", depuis l'au-delà, après avoir traversé le temps, que la jeune femme rejoue le film de son existence, cherchant la vérité de sa vie dans un flux continu de mots.

Le texte se déploie comme un long fleuve au courant ininterrompu, sans points (sauf en suspension), et sans majuscules, mais bondé de virgules comme des rocher saillants faisant rebondir les mots. Des mots choisis, d'une variété et d'une richesse rare, ordonnancés dans une chorégraphie composée tout à la fois de mouvements amples et d'infimes sursauts, où les registres, poétique, théâtral, documentaire, romanesque, épistolaire, se superposent pour former une matière singulière.

Car au-delà de ce que nous dit l'autobiographie post-mortem d'une jeune femme "qui n'est plus soumise au calcul du temps", c'est avant tout avec le verbe, les mots captés et projetés sur cette fresque aussi noire que flamboyante, que Makenzy Orcel saisit les soubresauts et de l'âme, et du monde.

 

Une somme humaine, de Makenzy Orcel (Rivages, 624 pages, 22€)

Extrait :

"souvent en sillonnant cette ville folle, autant, voire plus que belle, distante, je ne pouvais m'empêcher de t'imaginer, l'Enfant-Cheval, passer d'un arrondissement à un autre, galopant à l'allure d'une comète, étalon napolitain sur la lave du Vésuve, hihhinihuuu brouuu, le rituel tue l'imagination, j'aurais voulu que tu puisses un jour goûter à cette liberté, ces folies, ces errances consubstantielles à la vie parisienne, te fondre dans la masse, t'enivrer de cette vaste anthologie d'instants, de bruits, de visages, d'éternités..." (Une somme humaine, p.229)

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