Sept raisons de lire ou de relire les œuvres de Jean Giono, par Emmanuelle Lambert, auteure de "Giono, furioso"

On commémore ce 9 octobre 2020 les cinquante ans de la mort de cet écrivain indispensable.

L\'écrivain Jean Giono quelques temps avant sa mort le 9 octobre 1970 dans sa maison de Manosque
L'écrivain Jean Giono quelques temps avant sa mort le 9 octobre 1970 dans sa maison de Manosque (AFP)

Jean Giono est mort le 9 octobre 1970, il y a tout juste cinquante ans. Emmanuelle Lambert, commissaire de l'exposition récemment consacrée à Jean Giono au Mucem (octobre 2019-février 2020) nous dit ses raisons de plonger ou de replonger dans l'œuvre de cet immense écrivain du XXe siècle. Le livre d'Emmanuelle Lambert, Giono, furioso (Stock), prix Femina de l'essai  2019, sort en format poche chez Folio le 8 octobre. 

L\'écrivaine Emmanuelle Lambert, auteure de \"Giono, furioso\", prix Fémina de l\'essai 2019
L'écrivaine Emmanuelle Lambert, auteure de "Giono, furioso", prix Fémina de l'essai 2019 (JOEL SAGET / AFP)

1Parce que Giono est "un grand styliste"

"Jean Giono est un grand styliste, un grand écrivain de la présence", commence Emmanuelle Lambert. "Il fait surgir le monde sous vos yeux, à travers votre corps, à travers votre chair. Comme les grands poètes, il ne voit pas le monde comme les autres. Lire Giono est une expérience poétique remarquable. Ils ne sont pas si nombreux ces écrivains qui allient puissance romanesque et force poétique".

2Parce que l'œuvre de Giono est plus moderne que jamais

"Ce qui me trouble, c'est que Giono est un écrivain du XXe siècle. Il a commencé à écrire à la fin des années 20 et pourtant son œuvre reste très actuelle et elle l'est de manière de manière encore plus aigüe aujourd'hui", souligne l'écrivaine. On a beaucoup parlé du Hussard sur le toit au moment de la crise sanitaire du Covid-19, un roman qui montre nous dit Emmanuelle Lambert, "ce que nous avons tous pu constater au cours de cette crise, à savoir que ce n'est pas nécessairement l'épidémie qui est la plus dangereuse mais le comportement des hommes."

"Giono est né en 1895, c'est loin ! Il utilise un vocabulaire que l'on n'entend plus aujourd'hui, il parle de métiers qui n'existent plus, d'une réalité sociale qui n'existe plus, et pourtant son œuvre traverse le temps, arrive jusqu'à nous, et elle nous parle."

3Parce que Giono est un écrivain pacifiste

Pour Emmanuelle Lambert, la modernité de Giono trouve sa source dans l'engagement pacifiste de l'écrivain, "une notion qui s'est un peu endormie dans son immédiate postérité, mais qui redevient aujourd'hui d'actualité". Giono était "un pacifiste acharné" dans les années 30.

L'écrivain a fait la guerre 14 très jeune et en en est revenu avec un sentiment pacifiste très puissant. "Il faut relire les écrits pacifistes de Giono, comme 'Refus d'obéissance'", recommande-t-elle.  Ce texte, avec d'autres, comme sa Recherche de la pureté, ou Précisions publiés à l'époque dans des revues, sont rassemblés dans Écrits pacifistes (Gallimard, 1978).

4Parce que Giono est un précurseur des idées défendues aujourd'hui par la jeunesse dans les ZAD

Jean Giono est un écrivain de la nature, c'est bien connu. Pour Emmanuelle Lambert, "c'est lié à son pacifisme. La guerre 14 est la première guerre mécanique, industrielle de l'histoire. Giono sort convaincu en 1918 de l'aberration de la guerre, de son aspect 'contre nature'. Il pense que l'homme peut regagner l'harmonie en retrouvant sa place dans le monde, en arrêtant de mécaniser, d'étendre les villes, de dominer le monde, en se détachant de son goût pour l'argent" explique Emmanuelle Lambert.

"C'est l'esprit des 'Rencontres du Contadour,' dans les années 30, ces rassemblements pacifistes où se retrouvaient des jeunes gens de tous horizons, dans le sillage de Giono et de ses amis militants et intellectuels". Une idée de communauté inspirée par le roman Que ma joie demeure, publié en 1935. "Ce sont les ancêtres des hippies, et j'y vois aussi les valeurs défendues aujourd'hui dans les ZAD (Zone à défendre)", précise Emmanuelle Lambert. "Mais Giono n'a pas une vison angélique et idéaliste de la nature. Il la décrit aussi comme une force pouvant s'acharner sur les hommes s'ils la provoquent, comme dans ses premières œuvres, 'Collines' par exemple.", ajoute-t-elle.

5Parce que les personnages féminins de Giono ne sont pas stéréotypés

Jean Giono, nous dit Emmanuelle Lambert, a créé des personnages féminins complexes, qui peuvent être "aussi héroïques et diaboliques que ses personnages masculins". Les femmes ne sont pas des caricatures passées au filtre du genre. Ce sont "des êtres de passion, de caractère, des personnages de désir au même titre que les hommes", souligne l'écrivaine.

"La question du désir est au cœur de l'œuvre de Giono. C'est une œuvre traversée par la pulsion du désir de vie, qui passe par la sexualité, celle des hommes et des femmes, mais aussi celle des bêtes. Giono donne une représentation vitale du monde."

6Parce que l'œuvre de Giono est "l'eau de source du roman"

On trouve dans l'œuvre de Giono "une veine hyper romanesque, pas dans toute son œuvre", poursuit Emmanuelle Lambert. L'écrivaine rappelle que Malraux disait de Giono qu'il était "l'eau de source du roman". "Avec des romans comme 'Le chant du monde', 'Que ma joie demeure', ou encore 'Le Hussard sur le toit', on peut vraiment goûter au grand plaisir du roman", estime Emmanuelle Lambert. 

"Son œuvre puise aux sources de la tragédie grecque, de la poésie latine, il s'inspire de Shakespeare, de Cervantes. Il va bien au-delà de tout ce que l'on a pu en dire", estime-t-elle. "Quand nous préparions l'exposition au Mucem, j'avais l'impression d'être devant une immense boîte de chocolat, dans laquelle chacun peut piocher une chose à son goût, dans une œuvre immense et très diverse, unie par ce style qui fait que quand vous lisez deux phrases de Giono, vous savez immédiatement que c'est lui."  

7Parce que l'œuvre de Giono est multiple et immense

Par quel livre commencer si on veut lire Giono ? "C'est difficile. Cela dépend du lecteur, de son âge… L'œuvre de Giono est tellement vaste que l'on peut piocher, il y en a pour chaque lecteur !", s'enthousiasme Emmanuelle Lambert qui conseille de commencer par Le Hussard sur le toit, "parce que c'est un livre merveilleux dans lequel on peut se laisser embarquer". Elle recommande ensuite Jean Le bleu, le seul livre autobiographie de Jean Giono, "un grand livre sur l'enfance, sur l'éveil à la sensualité, à la poésie, aux femmes. Une merveille".

Et enfin, pour les lecteurs plus avertis, qui sont déjà familiers de son œuvre, l'écrivaine conseille Un roi sans divertissement, qu'elle considère comme "son grand chef d'œuvre". "C'est un livre plus complexe, plus difficile. Un livre qui vous hypnotise si l'on accepte d'y entrer. Pour moi, c'est un des plus beaux livres du XXe siècle" conclut Emmanuelle Lambert.  

Giono, furioso, d'Emmanuelle Lambert
(Folio - 208 pages - 7.50 €)